MORT DU DUC DE LANCASTRE
Richard venait de faire un pas de plus dans l'arbitraire; mais c'est en vain qu'il espérait avoir donné par là une garantie de plus à son pouvoir. Il se voyait délivré des cinq personnages qui avaient joué le premier rôle devant le Parlement impitoyable, dans le grand drame de 1388: Glocester et Arundel étaient morts; Warwick, relégué dans une île; le comte maréchal et Derby, après avoir aidé à la condamnation des trois premiers, frappés à leur tour et exilés sur le continent. Mais la défense qui leur était faite de se rencontrer et de communiquer entre eux, marquait assez que le roi ne comptait point absolument pour lestenir séparés, sur les haines dont ils venaient de donner le spectacle; elle trahissait ce qu'il y avait d'impolitique dans cet acte de despotisme. Ces deux hommes en Angleterre, divisés par l'injure publique que l'un avait reçue de l'autre, n'auraient pas manqué de s'observer mutuellement; bannis tous les deux, et déjà rapprochés par la communauté de leur sentence, ils devenaient suspects de conspirer!
Le roi, débarrassé, comme il le croyait, de ses ennemis, trouvait dans cette sécurité même un autre péril ; il ne songeait plus qu'à user, selon son caprice.
des pouvoirs que le parlement lui avait abandonnés. Son comité était près de lui, n'ayant de vertu que pour le seconder en toutes choses. Richard voulut, dès le principe, donner la plus haute sanction à ses pouvoirs. Par un acte du 15 octobre 1398, de l'avis des membres de ce comité même, il décréta que toute personne qui contreviendrait aux statuts rendus par lui, avec leur assentiment, encourrait la peine de trahison, exactement comme ceux qui violeraient les statuts rendus pendant la session du dernier parlement. Pour les mieux consacrer encore, un autre acte modifia la formule du serment que prêtait tout évêque ou tout seigneur, prenant possession, soit de son temporel, soit de son fief; il y joignait cette clause, qu'on jurait d'observer les statuts, ordonnances et jugements du parlement de la vingt et unième année de Richard, et aussi les statuts faits après le parlement, et de ne jamais tenter, ni souffrir qu'on tentât de les révoquer ou annuler. Les lords laïques devaient s'engager spécialement à dénoncer et à poursuivre toute entreprise de ce genre (a).
Ces nouveautés furent commentées, et l'on prêta au roi bien d'autres mesures dont il n'y a point de trace dans les actes publics. On disait qu'outre ce serment, scellé du sceau de ses hommes liges, il avait exigé d'eux des blanc-seings qu'il put remplir à volonté alin de les compromettre et de les perdre selon son caprice. On disait même, selon Otlerbourne, qu'il voulait s'en servir pour vendre, comme
de leur aveu, au roi de France, tout ce qu'il avait sur le continent! On dit aussi, et cela est plus vraisemblable, qu'il fît prêter à tous les vicomtes du royaume ces serments nouveaux : ils s'engageaient à obéir à tous ses ordres, tant aux lettres scellées du grand sceau qu'aux lettres marquées de son simple signet; et s'ils apprenaient qu'un de leurs baillis, de quelque condition qu'il fût, avait tenu, publiquement ou en secret, un langage injurieux pour la personne royale, ils devaient le mettre en prison jusqu'à ce que le roi en eût autrement décidé. « Cela fit, ajoute Walsingham , qu'un grand nombre de seigneurs, malicieusement accusés d'avoir mal parlé du roi, furent pris, mis en prison, menés devant le connétable ou le maréchal d'Angleterre, et contraints de se justifier par la lutte en champ clos, sans égard si leurs accusateurs étaient jeunes et forts, et eux-mêmes vieux, impotents et infirmes \ »
Le peuple était désormais disposé à tout prendre du roi en mauvaise part. Dans les affaires de l'Église, Richard avait toujours fermement soutenu devant la cour de Rome les droits de son clergé et de sa couronne; et alors même que le parlement lui avait donné tout pouvoir pour suspendre ou modifier l'exécution des statuts en cette matière, il n'en avait ja-
1. Wals., p. 357 ; M. Evesh., p. 147 ; Otterbourne, p. 200 : « Quidam tamen dicunt eum taies albas cartas machinatum, ut ostenderet in eis consensum totius populi Angliœ régi Franciae, ad vendilionem ecclesiae et terrarum ultramarinarum. »
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mais ébranlé le principe. Le statnt des proviseurs demeurait toujours loi de l'État. Le pape, croyant sans doute les circonstances plus favorables, lui en fit demander la révocation : le roi accueillit bien l'envoyé de Rome, le congédia avec des présents, mais maintint le décret. La cour de Rome, par voie de translation, disposait trop souvent des sièges épiscopaux au détriment des chapitres : le roi convoqua le clergé et lui demanda s'il approuvait ces choses; et l'assemblée l'ayant prié de transmettre au pape sa désapprobation, il lui jura que si TÉglise anglicane voulait résister en cette affaire, elle trouverait tout appui en lui. C'était, on le voit^ pousser l'esprit d'indépendance presque jusqu'à la menace. Dans une autre circonstance, il voulait même aller plus loin. La France, lassée du schisme et ne pouvant contraindre l'inflexible Aragonais Benoît XIII à entrer en arrangement avec le pape de Rome, menaçait de le laisser là et de se déclarer neutre : elle eût voulu qu'on en fît autant d'autre part, croyant que les deux papes, ainsi abandonnés de toute la chrétienté, seraient bien forcés de s'entendre, Charles VI comptait entraîner à cette résolution les rois d'Ecosse et d'Espagne, liés comme lui à la cour d'Avignon, et il avait écrit dans le même sens aux adhérents de Rome : en Allemagne, en Bohême, en Italie. Il avait écrit en Angleterre, et Richard consulta les évêques et l'université d'Oxford. Mais les prélats et les docteurs anglais repoussèrent cette invitalion connue une insulte: si la France re«
nonçait à son schisme, ce n'était point une raison pour en faire en quelque sorte un autre, en renonçant à l'obédience de Rome qu'on avait toujours reconnue. La démarche de Richard ne fit que le compromettre vis-à-vis du clergé : « Ce roi est tout François, murmurait-on ; il ne vise qu'à nous déshonorer et détruire. Nous veut-il donc mettre hors de notre croyance? Il pourra bien tant faire que mal lui en prendra. » Et les habitants de Londres, sachant quel avait été l'objet de cette convocation du clergé, exhalaient leur indignation en termes non moins amers : « Ce Richard de Bordeaux, disaient-ils, honnira tout, si on le laisse faire à sa guise ; il est de cœur si François qu'il ne le peut celer. Il est fort, mais il sera un de ces jours payé si étrangement qu'il n'aura pas le temps de s'en repentir, et aussi feront ceux qui le conseillent (a). »
A l'intérieur, le peuple avait bien d'autres occasions de murmurer et de se plaindre. Les revenus de la couronne étant devenus insuffisants vu le progrès des charges, on y suppléait par des subsides; et l'on a vu ce que le dernier parlement, avant de se dissoudre, avait voté au roi. Le roi, n'ayant point la ressource de s'adresser à son comité pour cela, recourait à d'autres moyens, il empruntait, il tirait de l'argent^ sous forme d'amende ou de rachat, pour la part qu'on avait pu prendre aux actes de Glocester, de Warwick ou d'Arundel ; quand il s'agissait de fixer ces espèces de rançons, le chancelier, le trésorier
(W. le Scrop), le garde du sceau privé et les trois autres principaux agents du nouveau gouvernement de Richard (J. Bussy, H. Green et W. Bagot) étaient seuls admis au conseil. Et l'on ne se bornait pas à frapper ainsi les particuliers : si Ton en croit Walsingham et ses copistes, seize ou dix-sept comtés furent soumis en masse à des exactions de cette sorte : « Ils furent jugés et condamnés, » dit le moine d'Evesham. Walsingham prétend même que le roi les voulait exécuter en les envahissant à main armée comme des ennemis publics, et qu'il en tira beaucoup d'argent: « 1000m. des uns, 10001. des autres, «ajoute le moine d'Evesham. Les exécutions en bloc sont difficiles à croire, après l'amnistie prononcée en parlement et confirmée indirectement plus tard par plusieurs actes du conseil. L'amnistie était accordée à la condition qu'on la demandât dans un temps déterminé, et le délai, qui expirait à la Saint-Jean 1398, fut, par un acte du 25 juin, prorogé à la Toussaint. La délivrance des lettres de grâce donnait-elle lieu à quelque redevance envers le trésor? et est ce ainsi qu'il faut entendre ces déclarations et ces aveux arrachés, dit Walsingham, par k' roi, et qu'on se faisait ensuite pardonner moyennant finance? Si les imputations (le l'historien ont quelque fondement, cest là qu'il le faut chercher. Il y avait des déclarations de cette sorte à la chancellerie: elles furent brûlées par ordre de Henri IV, dès son avènement, avec un éclat dont l'objet était, on le peut croire, beaucoup moins de
rassurer les auteurs de ces écrits, que d'accuser la mémoire de Richard (a).
Quoi qu'il en soit de ces griefs dont Richard est innocent peut-être, mais qu'il accréditait par sa manière de gouverner, on ne peut s'en prendre qu'à lui si, tenant le parlement à l'écart, il se privait des moyens d'accroître ses ressources par voie légitime, en un moment où les circonstances en rendaient la nécessité plus pressante. L'Angleterre était en paix avec ses anciens ennemis, la France et l'Ecosse. Mais l'Irlande, sa vieille conquête, remuaittoujours, malgré la dernière expédition de Richard. Ses rois, que l'honnête chevalier Crvstède s'était donné tant de mal à façonner aux usages d'Angleterre, n'en avaient pris que les habits, et, selon toute apparence, ne les avaient pas gardés longtemps. Ils avaient recommencé leurs attaques contre les Anglais de race ; et Roger Mortimer, fils d'Edmond, comte de la Marche, héritier désigné de Richard et son lieutenant en Irlande, avait péri en les combattant. Richard envoya tout d'abord à sa place le jeune duc de Surrey, et résolut de l'aller venger par lui-même. Tous les vaisseaux de vingt-cinq tonneaux et au-dessus, appartenant à la côte septentrionale de l'Angleterre, de Golchester à Newcastle, eurent ordre de se rendre dans les ports de Milford et de Bristol, tout appareillés, huit jours après Pâques. On fit de même la presse des matelots ; et dans tout le pays, dans les couvents surtout, on prenait les chevaux, les cha-
riols, les objets nécessaires au voyage, sans marchander et sans payer : réquisitions qui achevèrent de surexciter les esprits en Angleterre (a).
Un acte récemment accompli par le roi, en blessant vivement le sentiment de la nation comme les droits de la justice, allait être l'écueil de ce despotisme.
Le vieux duc de Lancastre était mort (février 1 399) : son héritage revenait à Henri, son fils, comte de Derby; et le roi, en l'exilant, lui avait reconnu le droit de recueillir, par procureur, toutes les successions qui lui pourraient écheoir en son absence. Mais Richard se déGait de Derby, et les marques de bienveillance qu'il lui avait données , à contre-cœur sans doute, au moment de son départ, n'avaient point tardé à se démentir, quand il avait pu voir combien le prince avait peu perdu à cet exil. A peine arrivé à Calais, l'exilé s'était vu l'objet de toute sorte de prévenances. Le comte d'Ostrevant, son cousin, s'était empressé de lui envoyer ses chevaliers pour l'inviter à venir en Hainaut. Mais il avait été devancé par le roi de France, par le duc d'Orléans et par les oncles de ces deux princes. On l'alla prendre à Calais, on l'amena à Paris : tous les seigneurs, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon en tête, sortirent de la ville pour le recevoir et lui faire escorte, et ils le conduisirent à l'hôtel Saint-Paul, où le roi lui fit grand accueil; puis, on le ramena à son hôtel, et les seigneurs rivalisai«'ni «Mifrc <mi\ pour lui Wûn^ Pt»» ««t
dissiper ses ennuis. Derby avait eu un instant la pensée d'illustrer son exil, en allant en Hongrie défendre la chrétienté contre les vainqueurs de Nicopolis. Mais son père, qu'il avait consulté, l'avait détourné de s'éloigner autant, et ceux qu'il avait envoyés en Angleterre lui avaient rapporté, de la santé du vieillard, des nouvelles qui le devaient bien plus encore faire renoncer à ce lointain voyage. Il demeura donc en France, où le roi et les princes montraient toujours la même sollicitude à lui plaire, si bien qu'il ne pouvait se retenir de dire au roi : w Monseigneur, vous rae faites tant d'honneur et de courtoisie, que je ne sais comment je le pourrai jamais desservir (reconnaître); et, moi retourné en Angleterre, madame la reine^ votre fille, en vaudra grandement mieux ^ »
C'est alors qu'on apprit en France la mort du duc de Lancastre\ Le roi d'Angleterre l'écrivit non pointa soncousin Derby, héritier du défunt, mais au roi de France. Gela déjà devait inspirer de la défiance sur les dispositions de Richard. Jusque-là on avait cru en Angleterre que la mort de Lancastre serait pour le roi une occasion de faire rentrer en grâce l'exilé : s'il l'eût rappelé, s'il lui eût rendu, avec l'accès de la patrie, tous les honneurs de son rang,