‹ Richard IIChapitre 47 sur 80 · Kroi.ssai · texte numérisé non relu

Kroi.ssai

<( Sire, vos paroles me donnent bien à penser. J'ai peine à les suivre et j'ai peine à m'en défendre; car je sais que de longtemps je ne puis retourner en Angleterre. Mais il m'en coûte de m'y rendre, car les Français me font bon accueil, et si je pars sur les promesses de ceux de Londres, il faudra que je me conforme à leur volonté et que le roi Richard soit pris et détruit : chose dont on m'accusera; et je ne le ferais pas volontiers, s'il se pouvait faire autrement.

— Sire, dit l'archevêque, assemblez votre conseil : je m'expliquerai, et je crois qu'il ne vous donnera point avis contraire \ «

L'archevêque ne se trompait pas, et Henri non plus n'en doutait guère. On le pressa d'accepter; on lui rappela ses droits, les torts de Richard; on s'enllammait, on s'indignait de ses hésitations. C'était où il les voulait amener : « Je ferai donc ce que vous me conseillez, leur dit-il; » et on ne songea plus qu'à préparer le départ et à en dérober l'objet au roi de France. Henri le vint trouver, lui dit qu'il ' voulait aller voir, soit sa sœur d'Espagne, soit son oncle de Bretagne ; il distribua des présents aux seigneurs qui lui avaient rendu le séjour de Paris si agréable. Il avait^, sans lui rien révéler de ses desseins, fait une alliance secrète avec le duc d'Orléans, Il prit congé de tous, et bientôt, changeant de route,

1. Froissart, IV, 71 ; Hall (p. 6) dit que l'entrevue eut lieu à l'hôtel de Gluny.

il se dirigea vers Boulogne, où il s'embarqua pour TAngleterre avec l'ancien archevêque de Canterbury, Thomas Arundel, le comte d'Arundel, fils du comte mis à mort, et tout au plus quinze lances (environ 100 personnes) (a).

Richard venait d'en partir (29 mai) emmenant avec lui sa commission parlementaire, ou du moins ce qu'il fallait de membres pour en valider les actes : entre autres les ducs d'Aumarle (Rutland) et d'Exeter (J. de HoUand), le comte deSalisbury, et avec eux plusieurs évêques : ceux de Carlisle , de Saint-David et de Lincoln (Henri de Beaufort, depuis cardinal et évêque de Winchester), et plusieurs personnes de sa suite ordinaire, notamment ses deux chapelains, Maudelein et Ferriby, qu'il avait plusieurs fois employés à des missions de confiance. Il avait aussi avec lui les fils de Glocester et de Henri de Lancastre, gages précieux dont il ne voulait pas se dessaisir, et son trésor et les joyaux de la couronne. Mais le royaume, il l'abandonnait au hasard; car il le confiait à la garde du duc d'York, son oncle, prince incapable^ et d'un conseil qui réunissait les hommes les plus compromis dans sa cause, W. le Scrop, comte de Wiltshire, devenu lord trésorier d'Angleterre, H. Green , J. Bagot, J. Bussy, le speaker du dernier parlement, et John Russell, chevalier. En partant, il pensait bien qu'il pouvait mourir, comme il arrive quand on alïronle les périls de la guern», et il avait fait un testament (16 avril) où, tout en disposant d'une partie de ses

joyaux et de ses biens pour ses amis, pour son successeur, il demandait qu'on le déposât auprès de la reine Anne, à Westminster^ avec les insignes de sa royauté, la robe de velours, l'anneau, le sceptre et la couronne. Mais au fond il n'avait qu'une seule inquiétude; et si elle n'ôte rien de l'idée qu'on se peut faire de son aveuglement, elle montre ce qu'il y avait de tendresse et de pureté dans son âme : il s'inquiétait de la petite reine qu'il laissait derrière lui. Ses adieux à la pauvre enfant destinée à être veuve avant le temps d'être sa femme, font, dans le récit de ceux qui furent les témoins de ces tragiques années, un étrange contraste avec les scènes qui vont suivre. Après l'avoir vivement recommandée au duc d'York;, mis près d'elle un médecin habile, ordonné sa maison, il la mena par la main à la chapelle de Saint- Georges, oii il devait revêtir le manteau du saint patron de l'Angleterre; et là, quand il eut reçu le manteau, fait sa prière, et déposé ses offrandes selon l'usage, « il prit la royne entre ses bras très-amoureusement et la baisa plus de quarante fois, en disant piteusement : « Adieu ma damC;, jusques au revoir. Je me « recommande à vous. » Et adonc commença la royne à plourer, disant au roy : « Hélas! monseigneur, « me laissez-vous donc icy? » Adonc le roy eust les yeux chargés de larmes et estoit sur le point de plourer, et dit : « Nennil, ma dame, mais j'iray « devant et vous viendrez après. » Adonc le roy et la royne prindrent vin et espèces (épices) ensemble

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droit à l'uys (la porte) de l'église^ et chascun qui en vouloit prendre. Et après, le roy se baissa et print la royne, et la leva de terre et la tint bien longuement entre ses bras et la baisa bien dix fois, disant tous jours : « Adieu^ ma dame, jusques au revoir; » et puis la mist à terre et la baisa encore trois fois. » — « Et, par nostre Dame, continue le chroniqueur, je ne vis oncques si grand seigneur faire si grant feste, ne monstrer si grant amour à une dame, comme fist le roy Richart à la royne, et estoit bien grant pitié de leur départie : car oncques puis ne virent l'ung l'autre (a). »

HENRI DE LANGASTRE.

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