RICHARD EN IRLANDE. HENRI EN ANGLETERRE
L'expédition de Richard en Irlande et la révolution qui la suivit ont eu pour historien un gentilhomme français, nommé Creton, venu, avec la permission du roi de France, en compagnie d'un chevalier de même nation, à la cour d'Angleterre, et qui, témoin de ces émouvantes vicissitudes, a voulu en transmettre le souvenir. La fidélité au malheur est le propre d'une âme élevée, et la foi en la bonté d'une cause fait qu'on s'attache à la vérité comme à son plus ferme appui. A tous ces titres, ce récit a une suprême autorité. On y trouve une droiture, une candeur, une sincérité qui, sans étouffer la légitime indignation d'un noble cœur pour la lâcheté et la perfidie, maî-
trise sa passion et ne le laisse point aveugle sur les torts de ceux dont il déplore l'infortune. L'auteur raconte ce qu'il voit; pour le reste, ou il s'abstient, ou personnellement il s'efface : et cette réserve donne d'autant plus de valeur à ce qu'il dit comme l'ayant vu lui-même. Son récit est en vers: forme plus propre à le répandre et à le faire retenir, mais qui laisse parfois au chroniqueur plus de liberté que n'en comporte l'histoire, soit qu'il parle en son nom, soit qu'il rapporte les paroles d'autrui. Il est donc permis de ne pas prendre tout ce qu'il dit comme paroles de témoin, là où sa chronique est moins un récit des faits qu'une traduction libre des sentiments inspirés par les faits eux-mêmes aux personnages mis en scène : et lui-même sent et avoue ce que la forme poétique a d'imparfait à cet égard. Aussi, quand il arrive au point de sa narration oii les paroles deviennent des actes, il laisse le vers et reprend le langage que réclame la rigueur de l'histoire. Il ne revient à l'autre mode que pour achever sa chronique, en y joignant les événements qu'il n'a appris que par ouï-dire, après son retour (a).
Ce récit, mi-partie de prose et de vers, est, avec Tautre chronique en prose dont nous avons reproduit tout à l'heure un tableau pris sur le vif, la plus sûre l3ase d'une histoire qui a d'ailleurs, jusqu'à un certain point, son contrôle comme elle a son dénoûment, dans les actes publics. On a, du reste, pour compléter le dire de nos deux témoins, la chronique
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(Je Froissart, qui, n'ayant pas vu les choses, peut en donner imparfaitement la suite, mais qui a conversé avec plusieurs des personnages mêlés au drame , et recueilli de leur bouche des renseignements précieux. On a enfin les historiens anglais, dont les récits nous offrent en traits beaucoup plus secs, une autre face des événements : car ils écrivent sous la nouvelle dynastie , et s'ils n'eussent pas servi ses intérêts, leurs livres auraient eu le sort de ceux qui ont été si rigoureusement recherchés et détruits par elle. Ils ne laissent pas pourtant que de reproduire l'ensemble des faits, et, quant à l'appréciation qu'ils en font, leur jugement même les juge.
Nous avons dit la situation de l'Irlande, au moment où Richard y aborda. La sauvage Irlande était en armes; et le jeune duc de Surrey n'y pouvait faire face avec des troupes qui, ne recevant presque rien du roi, ne trouvaient guère plus à prendre à l'ennemi. Son arrivée avait même été pour l'un des principaux chefs irlandais un grief de plus. On lui avait donné unebaronnie que Mac-Morogh , roi de Leinster, prétendait être sienne. Mac-Morogh, refusant tout arrangement, ravageait le Sud, tandis quO'Neil et O'Brien pillaient, chacun pour sa part, les autres possessions des colons anglais. Richard, débarqué à Waterford (31 mai), se porta vers Kilkenny, où il perdit deux semaines , attendant en vain le duc d'Aumarle (Rutland) son connétable, qu'il avait laissé derrière lui au départ. Mais la plus grande
difficulté n'était pas de rallier ses forces; c'était de joindre l'ennemi. Lorsque le roi prit le parti d'entrer en campagne (23 juin), il ne rencontra pas de résistance. On s'avançait par des forêts qu'il fallait éclaircir, et des plaines dont le sol se dérobait sous les pas; quant à l'ennemi, il ne se montrait qu'à l'avant-garde pour l'accabler de flèches, ou aux fourrageurs pour les exterminer. Mac-Morogh se faisait un jeu d'attirer ainsi Richard en avant, pour l'amener à consommer ses provisions dans un pays où il n'avait pas le moyen de les refaire. Il lui envoya son oncle, qui se présenta la corde au cou, implora la grâce du roi et laissa croire que Mac-Morogh traiterait volontiers lui-même: déclaration que ce dernier confirma par un message. On convint d'une entrevue où le comte de Glocester (Despenser) devait représenter le roi. Mais l'Irlandais n'accepta point les conditions; et Richard , à qui Rutland venait enfin d'amener des renforts, jurait (Je ne point quitter l'Irlande, qu'il ne l'eût, mort ou vif, quand de bien autres nouvelles vinrent rompre ce serment (a).
11 y avait déjà plusieurs semaines que Henri de Lancastre était débarqué en Angleterre.
Bien qu'il fût appelé dans le pays, le prétendant n'avait rien voulu mettre à l'aventure. Il se dirigea d'abord vers le Nord, où étaient les principaux domaines de sa maison, et où il avait dans les deux Percy, le comte de Northumberland et Henri Hotspur^ son fils, deux alliés assurés. L'exil dont on les avait
naguère menacés, les rangeait nécessairement du parti de celui qui venait lui-même rompre son ban. Tout en côtoyant le rivage, il s'en rapprocha sur plusieurs points, afin de s'assurer qu'il n'était pas gardé, et choisit pour prendre terre un lieu où nul n'avait débarqué avant lui^ Ravenspur, entre Hull et Brindlington, dans le comté d'York (vers la Saint- Martin d'été, 4 juillet 1399). Si l'on en croit la chronique française anonyme (ms. 3884), avant de descendre lui-même sur cette plage, il y envoya quelques hommes en bateau pour y planter sa bannière. Un pêcheur accourut, ne sachant ce que voulait dire ce signal, et le duc lui ordonna d'aller annoncer à la ville voisine qu'il venait réclamer l'héritage de son père. Les gens des environs accoururent aussitôt, au nombre de huit mille, et^ tout d'une voix, ils le pressèrent de venir à terre hardiment, promettant de le recevoir comme leur seigneur.
Qu'il réclamât son héritage, c'était son droit; mais ce n'était point assez pour soulever tout le pays. Il fallait, pour réussir, en remuer les passions, les préjugés, se montrer non pas seulement comme un proscrit qui invite les peuples à venger sa cause, mais comme un chef que la cause populaire trouve à point nommé pour la mener à la victoire. C'est bien à ce titre aussi qu'il voulut se faire accueillir. Cependant un exilé si bien fêté en France aurait pu perdre vis-à-vis des Anglais tout le prestige de son exil. Henri avdit trouvé moyen d'écarter de lui tout
soupçon : c'était de faire appel^ lui, l'hôte des Français, à toute la haine de TAngleterre pour la France. De son château de Pomfret, où il se rendit tout d'abord^ il envoya des lettres aux principales communes et aux lords d'Angleterre. Il y évoquait tout à la fois et les terreurs inspirées par le despotisme de Richard, et les défiances qu'avaient répandues les bons rapports du roi avec son beau-père, Charles VI. Le bon accueil qu'il en avait lui-même reçu, loin de lui nuire, servait à ses desseins. II en prenait occasion de dénoncer plus hautement ces prétendus complots, comme si l'intimité où il avait vécu à la cour de France donnait à sa parole plus d'autorité. Il disait donc aux communes que Richard allait faire venir des seigneurs de France, de Bretagne et d'Allemagne, pour se rendre plus maître et tenir les vilains en plus grande sujétion; que tous les shériffs qui, depuis son avènement, lui avaient été contraires, seraient arrêtés et mis à mort; qu'à son retour d'Irlande, il se proposait de donner une grande fête où il inviterait les principaux habitants et magistrats des villes, pour les saisir et leur faire voter autant de subsides qu'il voudrait : à cette nouvelle, lui-même était revenu de France, bravant tout pour leur offrir ses services. Aux seigneurs, il disait que Richard avait traité avec la France; qu'il lui devait rendre toutes les villes appartenant encore à l'Angleterre soit en Picardie, soit en Guyenne, moyennant une somme payable par année en dix ans. Et les seigneurs, dit
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la clironique, se rappelant la restitution de Brest et de Cherbourg, donnèrent toute foi à ces paroles'. Brest et Cherbourg avaient été jadis reçus en gage, et il était de toute justice qu'on les rendît contre l'argent prêté. Mais on ne s'arrêtait pas à ces considérations. Brest et Cherbourg convenaient à l'Angleterre : qui les avait rendus paraissait capable de livrer tout le royaume.
Ces lettres produisirent partout la plus vive émotion. Les seigneurs accouraient vers Henri; le peuple se soulevait; les shériffs, convoquant les bourgeois, leur avaient lu le message de Lancastre; et la foule, devançant les prétentions secrètes de Henri, ou suivant le mot d'ordre, criait : « Vive Henri! à bas Richard! » Les gens et les officiers de Richard étaient tués partout où on les pouvait rencontrer. L'ancien archevêque de Canterbury (Thomas Arundelj tirant de son propre arsenal les armes dont il pouvait user, et s'en forgeant au besoin, faisait prêcher dans les églises que le pape avait reconnu le bon droit de Henri, et promis des indulgences à ceux qui se rassembleraient pour sa cause \
Henri, du reste, en liant sa cause à celle de la nation et provoquant un mouvement populaire, n'avait