Grêlon (Buchon, t. XV, p
±'^k LIVRE ONZIÈME. [139yJ
avait confié la place au duc d'York, et regagnant Berkley^ il s'était dirigé par Glocester et Shrewsbury vers les pays où il savait que Richard avait mis ses dernières espérances. Maître des bouches de la Saverne et des passages du South-Wales, il voulait aussi prendre position au nord de la principauté et prévenir les mouvements du Cheshire. On sait l'appui que Richard, dans les derniers temps, avait trouvé dans ce pays. Il en avait tiré sa garde; il avait chargé les ducs d'York et de Lancastre et le comte de Derby luimême (son rival actuel), d'y lever des troupes à cette fin. Il traitait ces hommes familièrement, souffrant qu'ils lui parlassent en leur propre langue, dit la chronique de Kenilsvs^orth; et au parlement de 1397, pour reconnaître l'attachement de ce comté et se l'assurer encore davantage, il en avait accru les privilèges et l'avait érigé en principauté, voulant qu'il fût l'apanage de son fils aîné, s'il avait des enfants. Mais Henri y devançait Richard, grâce aux délais que Rutland, de connivence avec lui, on le peut croire, avait fait mettre au retour du roi ; et les forces qu'il amenait ne laissaient aux gens les mieux disposés aucun espoir d'arrêter une marche jusque-là triomphale. Dès son arrivée à Shrewsbury, il avait donc reçu les députations de Chester qui venaient faire acte de soumission. Il s'était porté bientôt lui-même devant la ville avec toute son armée, et il avait vu tout le clergé venir en procession dans son camp : Chester était à lui comme tout le reste.
V^oilà un en étaient les choses quand arriva Salisbury. Le noble comte ne se découragea point. Il fit appel à tous les hommes du pays de Galles et même de Ghester ; et ils accoururent, croyant trouver Richard à Conway. En moins de quatre jours il s'y rassembla quarante mille hommes prêts à tout risquer pour le roi. Mais leur étonnement fut extrême, quand ils surent que Richard n'était pas là ; et l'étonnement fit bientôt place à la crainte. Le bruit se répandait dans l'armée que le roi était mort : on se trouvait dès lors comme en état de révolte contre Lancastre, dont on avait appris les succès et qu'on savait au voisinage. Salisbury en pleurait de douleur. Il se multipliait parmi les troupes, les conjurant de rester, de combattre avec lui; il affirmait que Richard allait venir, qu'il lui avait promis de le suivre avant qu'il fût une semaine. Il réussit à les retenir quatorze jours ainsi, toujours confiant en public, et se désolant, à l'intérieur, de ces inexplicables retards. Mais il ne put les garder davantage : ils se dispersèrent; ce fut à peine s'il en retint une centaine avec lui à Conway, où il se renferma
Plain de douleur, de tristesse et d'esmay (d'émoi) (a).
Richard ne se mit en mer que dix-huit jours après Salisbury. En deux jours il abordait ù Milford (du 25 juillet au 13 août), car le temps était favorable. Mais les circonstances ne l'étaient plus, et ces retards,
qui avaient perdu l'armée de Salisbury, n'avaient guère produit moins de ravage parmi ses troupes. Ce qu'on avait oui dire en Irlande, ce que Ton supposait par conjectures, était déjà singulièrement dépassé par les nouvelles que l'on trouvait au retour. La plupart, une fois débarqués, n'en usèrent que pour s'en aller au plus vite^, quittant le roi et même courant au duc. Un matin Richard s'étant levé et s'approchant de la fenêtre, fut étonné de ne voir presque plus personne dans le camp : sur trente-deux mille hommes qu'il avait ramenés, six mille à peine lui étaient restés, et c'étaient, pour la plupart, de ces étrangers qui n'avaient de refuge qu'auprès de sa personne. Alors les yeux lui furent ouverts, et il put mesurer dans toute sa profondeur l'abîme creusé sous ses pas. Ce n'était plus comme au temps où la plus formidable insurrection ayant éclaté par toute l'Angleterre et envahi la capitale, il avait, lui, enfant de quatorze ans, abordé la masse des révoltés, mis la main sur leur chef, contenu par l'ascendant de son courage ceux qui le voulaient venger, et sauvé par là, au péril de sa vie même, sa couronne et son pays. Il sentait tout son peuple derrière lui, quand alors il affrontait seul les menaces de l'émeute; et maintenant il était seul devant une révolution.
Il en fut atterré : et, si l'on en croit les chroniqueurs anglais, pour se déclarer vaincu, il n'attendit point que la lutte s'engageât. Selon leur version, il aurait pu encore combattre : car il avait avec lui
non-seulement les seigneurs qu'il avait associés à son pouvoir et compromis par ses faveurs mêmes, mais une troupe que le moine d'Evesham porte encore à vingt mille hommes : vingt mille hommes liés à sa cause, par les sympathies qui s'attachent aux grands malheurs jusqu'à couvrir même les grandes fautes, surtout quand ces fautes ont pour excuse la jeunesse, et qu'elles ont trouvé dans ces premiers coups de la fortune un commencement d'expiation. Mais Richard, dit le chroniqueur, ne voulut point tenter ces chances qui lui restaient. Vainement l'armée insista^ jurant de le suivre jusqu'à la mort pour repousser l'invasion de Lancastre. Il refusa de se jeter sous de pareilles auspices dans la guerre civile. Il pria les soldats, par son sénéchal Thomas Percy, de se réserver pour des temps meilleurs; et, afin de se dérober à de nouvelles instances, il partit pendant la nuit avec une suite peu nombreuse (a).
Selon les chroniqueurs français , les choses se passèrent autrement. Au rapport de Froissart, quand les seigneurs vinrent apprendre à Richard les progrès de Henri, il en fut d'abord stupéfait, et tous ses esprits en frémirent; mais aussitôt il se remit de ce trouble, et s'écria : « Or tôt! faites appareiller nos gens, archers et gens d'armes, car je ne veux pas fuir devant mes sujets. — Par Dieu ! dirent les chevaliers, sire, la besogne va mal, car vos gens vous laissent et fuient, et vous en avez déjà bien perdu la
moitié; et encore voyons -nous le demeurant tout ébahi et perdre contenance. — Que voulez-vous donc que je fasse? « dit le roi. Et ils lui conseillèrent de se renfermer dans quelque château, en attendant que de nouvelles forces fussent rassemblées. La chronique anonyme présente la délibération sous une forme différente. Richard, devant cet abandon d'un si grand nombre de ses troupes, tint conseil, et l'un des seigneurs (elle dit que c'était Salisbury) proposa de se retirer à Bordeaux. Jean de Holland , duc d'Kxeter, frère de Richard, fut d'avis contraire, et opina pour que le roi s'en allât à Conway. « Il y sera sûrement, dit-il; il y sera en son royaume et en son droit héritage. — Mais Bordeaux aussi est de mon royaume, dit le roi. — Oui, reprit le duc, mais si vous allez à Bordeaux, tout le monde dira que vous avez fui sans y être forcé, et que par là vous vous avouez coupable ; si vous êtes au château de Conway, vous y serez soutenu contre tout le monde; et, à la face de Henri de Lancastre et de tous ses amis, vous pourrez, quand il vous plaira, reprendre la mer et aller en quelque part que vous voudrez, et, par aventure, pendant que vous serez là vous pourrez faire quelque bon accord avec votre ennemi*. »
Mais l'auteur n'était point à cette conférence, ni probablement sur les lieux. Il y donne à Salisbury^ un rôle que tout repousse : Salisbury était à Conway.