Creton, p. ^03; cf. Chron. anon., ms. 3884, fol
272 LTVRE ONZIÈME. [1399]
castre qui s'avançait le long de la grève à grand bruit d'instruments de musique et de trompettes. Cette vue raviva toute sa douleur : « Hélas ! s'écriat-il, je vois bien que la fin de mes jours approche, puisqu'il faut que je sois livré aux mains de mes ennemis, qui me haïssent à mort sans que je l'aie ( mérité. Certes, comte de Northumberland, vous devez avoir grand peur au fond de 1 ame, que notre sire Dieu ne prenne vengeance du péché que vous fîtes^ quand vous le parjurâtes aussi vilainement pour nous tirer hors de Conway, où nous étions en sûreté. Dieu vous en rende la récompense ! » Et il mêlait ses larmes à celles de Salisbury et de Tévêque de Car lisle. En ce moment, ils virent se détacher de l'armée de Henri nombre de gens, chevauchant à force d'éperons pour arriver plus vite au château. En tête se trouvait l'ancien archevêque de Canterbury, et avec lui les deux chefs de l'armée royale à Milford, Thomas Percy et le comte de Rutland, ralliés maintenant à la cause de Lancastre : ils venaient, portant les insignes de leur nouveau maître. L'archevêque entra le premier, et monta, suivi des autres, au donjon du château. Le roi venait de descendre des murs; il releva le prélat, qui s'était agenouillé devant lui, le prit à part, et ils parlèrent longuement ensemble. « Ce qu'ils dirent, je ne sais, dit notre historien ; mais le comte de Salisbury me dit après , qu'il l'avoit reconforté moult doucement, disant qu'il ne fût ébahi et qu'il n'auroit nul mal de son corps. Le
comte de Rutland, continue-t-il, ne parla point au roi à cette heure; il s'éloignoit de lui le plus qu'il pou- Yoit, comme s'il eût été honteux de se voir devant lui. » Ils remontèrent à cheval, et s'en retournèrent vers Henri^ qui s'avançait toujours à la tête de ses troupes. « Et sachez, ajoute notre chroniqueur^ à qui la vue de cette belle armée fait oublier en quelque sorte pourquoi elle vient, sachez qu'il les faisoit bel voir venir; car ils étoient très-bien ordonnés, et en si grande quantité, que, quant à moi, je ne vis oncques tant de gens ensemble (a). »
Richard était remonté aux murailles. Quand il vit que l'armée de Henri ne se trouvait plus qu'à deux traits d'arc, il laissa de nouveau éclater toute sa douleur. Il prononçait encore le nom de la pauvre petite reine, et, plus résigné toutefois, il louait notre Seigneur Jésus-Christ, disant : « Beau sire Dieu, je me recommande en ta sainte garde, et te crie merci que tu me veuilles pardonner tous mes péchés, puisqu'il te plaît que je sois livré aux mains de mes ennemis ; et, s'il me faut mourir, je prendrai la mort en patience, comme tu le fis pour nous\ »
L'armée était déjà près du château, et Tenvironnait de toutes parts jusqu'à la mer. Northumberland avait rejoint Henri, qui se tenait avec ses gens au pied de la montagne, et il conversa longuement avec lui. Le roi avait jeûnécejour-là; on voulaitattendre qu'il eûtdîné.