Crelon, p
ir— 18
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Depuis que Richard avait accepté son sort, il avait banni de son âme ces sentiments violents que la vue de la révolte et les propositions respectueusement menaçantes de Henri lui avaient d'abord inspirés ; et il y a dans ses paroles et dans ses actes comme un reflet de la douceur et de la résignation de Celui à la passion duquel il désirait conformer ses souffrances. S'étant mis à table, il voulut que ses principaux conseillers prissent place à ses côtés, comme si le malheur et leur fidélité dans le malheur eussent effacé dès lors toute distinction de rang de lui à eux. « Mes bons, vrais et loyaux amis, leur dit-il, vous vous êtes mis en péril de mort pour me garder votre toi : asseyez- vous avec moi. » Ils n'étaient plus pour lui des sujets, mais des compagnons d'infortune (a).
Cependant les troupes qui entouraient le château célébraient leur triomphe par le bruyant retentissement des trompettes; et plusieurs, chevaliers, écuyers, archers même, entraient insolemment jusque dans la salle oià le roi était à table avec ses compagnons, l'outrageant de leur curiosité, de leurs menaces et de leur joie féroce: « Mangez, mangez, disaient-ils; demain on vous coupera la tête. » Et, se répandant dans le château, ils disaient en présence des amis consternés de Richard, qu'on ne savait pas si le roi échapperait. « Quant à moi, dit notre historien, je ne pense pas que jamais j'aie si grand'peur comme j'eus pour lors, considéré la grande déri-
sion d'eux, et le lion vouloir entetidre droit, raison ni loyauté'. »
Le roi prolongeait ce triste repas, non qu'il mangeât, mais il savait qu'en se levant de table il devait tomber aux mains de Henri. L'heure en vint pourtant. Henri entra au château suivi de douze seigneurs. Il était armé de toutes pièces^ excepté le bassinet, et tenait un bâton blanc en sa main. On fit descendre le roi. fln'avaitplusaucun des insignes de son rang, pasmême l'habit de chevalier : on l'eût pris pour uù clefc! mais ÉtienneleScropmarchaitencore devant, portantTépée. Le duc ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il s'incHna assez bas, et faisant quelques pas vers lui, il s'inclina une seconde fois, le chapeau à la main. Le roi ôta son chaperon, et prenant le premier la parole : « Beau coii^ sin de Lancastre, dit-il, soyez le bienvenu.
— Monseigneur, répondit le duc s'inclinanl de nouveau, je suis venu plus tôt que vous ne m'avez mandé, et je vous dirai pourquoi. La commune renommée de votre peuple est que vous l'avez, par l'espace de vingt ou vingt^deux ans, très mauvaiseriient et très -rigoureusement gouverné, dételle sortel qu*oti n'en est pas bien content; mais s'il plaît à Notre Seigneur, je vous aiderai à le mieux gouverner qu'il ne l'a été le temps passé.
— Beau cousin de Lancastre, dit Richard, puisqu'il vous plaît, il nous plaît bien (a). «
1. Ciclon. p. 410; (Jhron ••■!-" • ' ' .^ vfrso, et Huchon, !'</riantes, p. 76.
Après cela, Henri adressa la parole à Tévêque de Carlisle, à Etienne le Scrop et au chapelain Ferriby ; mais il ne dit pas un mot au comte de Salisbury, et il eut soin qu'il en sût la cause. Il lui fit dire par un de ses chevaliers : « Comme vous n'avez point daigné parler à monseigneur le duc deLancastre, quand vous étiez avec lui à Paris au Noël dernièrement passé, de même il ne vous parlera pas; » déclaration qui remplit de terreur le comte : il voyait bien que le duc le haïssait mortellement. Alors Henri dit très-haut d'une voix fière et dure: « Amenez les chevaux du roi ! » Et on lui amena deux petits chevaux de chétive apparence. Le roi monta sur l'un, le comte de Salisbury sur l'autre; les autres suivirent, « et
jious partîmes, dit le chroniqueur, environ deux heures après midi (a). »
Le cortège se mit en marche pour Ghester, avec tant de bruit de cors et de trompettes, qu'à grand'peine, dit le naïf historien de ce voyage, on eût entendu Dieu tonner. Les compagnons de Richard étaient saisis de terreur; et ceux de Henri ne les rassuraient guère quand ils leur montraient dans ce qui arrivait l'accomplissement des prophéties, un peu
^arrangées sans doute, de Merlin (on en avait pour toutes les circonstances) annonçant la fin du règne de Richard. Le duc entra dans la ville aux acclamalions du menu peuple, qui mêlait à ses applaudissements pour le vainqueur des insultes pour le vaincu : le roi, en entrant, avait pu voir exposée sur le haut
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de la porte, la tête de Perkin a Legh, un de ses plus fidèles serviteurs. Le duc mena son prisonnier au château et choisit pour l'y garder le fils du duc de
•Glocester, rappelé d'Irlande, et le fils du comte d'Arundel, revenu de France avec lui-même, comme les deux hommes qui le haïssaient le plus au monde, pour la mort de leurs pères. Richard y vit Jean de Ilolland, duc d'Exeter, son frère, mais il n'osa ni ne put lui adresser la parole. Jean de Holland, à la suite de cette courte entrevue, allait (contraint sans doute) prendre place à la table de Henri avec Th. Percy et Rutlandfa)!
Richard fut enfermé dans le donjon du château avec ses bons amis le comte de Salisbury^ l'évêque de Carlisle, Etienne le Scrop ^„Fêrribj. Les autres en étaient dès lors séparés pour toujours : « Et de là en
jivanl, dit notre chroniqueur, nous ne le pouvions voir, si ce n'était aux champs en chevauchant, et nous fit-on défendre que nous ne parlissions plus à lui ni à nuls des autres. » Si l'on en croit l'autre chronique française , la rigueur fut même poussée plus loin à l'égard de Richard. Conduit au château avec les quatre amis fidèles qui recevaient tous les épanchements de sa douleur, il espérait jouir au moins detleur présence; mais le jeune duc de Gloces-'" ter s'y opposa : « Par saint Georges, s'écria-t-il, il n'y aura nul de vos compagnons avec vous, ne vous en déplaise, fors que nous et nos gens, car monseigneur ne le veut pas. »
l.es adieux de Richard et des siensfurent déchirants. L'évêqpe de Carlisle s'était jeté à ses genoux, le comte de S^lisbury le serrait dans ses bras, et les autres se lamentaient, disant : w Adieu, très-cher seigneur, nous voyons bien que le temps est venu qu'il nous faut départir, » Richard était tellement accablé de tristesse, qu'il demeura une demi-heure sans ouvrir la bouche. On le fit lever enfin, et ceux qui en avaient la garde l'emmenèrent au donjon du château. Quant aux autres, les seigneurs du parti de Lancastre, intéressés à ne pas laisser trop de portée au contre-coup des révolutions, demandèrent grâce pour eux, disant qu'ils avaient fait comme bonnes gens devaient faire. Le duc leur pardonna, excepté toutefois à l'écuyer gascon Jénico, qui, ni pour prières, ni pour menaces, ne consentit à déposer les insignes, du roi Richard. Le duc le fit jeter en prison, en attendant qu'on lui coupât la tête; on l'épargna pourtant, ou, pour le moment, on l'oublia. « Mais je sais bien, » dit notre historien, témoin des faits, qu'il fut le dernier portant l'ordre du roi Richard en Angleterre; et il montra bien par là, ajoute-t il avec une fierté toute nationale, qu'il n'étoit pas de leur race : car, pour eux, ils sont de nature trop enclins à la faveur, s'attachant toujours au plus fort et à qui a meilleur semblant, sans garder droit, loi, raison ni justice; et ce n'est pas de maintenant, car plusieurs fois ils ont défait et détruit leur roi et seigneur, comme on le peut savoir par les chroniques (a). »
Notre chroniqueur lui-même et son compagnon, moins attachés à la personne du prince, purent échapper, sans rien faire, d'ailleurs, qui contredît leurs généreux sentiments. Le jour que Henri vint à Fiint prendre Richard, ils avaient été présentés au vainqueur comme venus de France avec la permission de leur roi, et comme ayant suivi Richard en Irlande « pour ébattre et pour voir le pays. « Henri les rassura et leur dit en français : « Mes enfants, n'ayez peur ni frayeur des choses que vous voyez, et vous tenez près de moi, et je vous garantirai la vie. » Ils le suivirent ; et notre gentilhomme, sans communiquer davantage avec Richard, put au moins achever avec lui et décrire jusqu*au bout ce douloureux chemin de la croix \
Richard demeura donc enfermé au château sans compagnie. « De ses complaintes et gémissements nul n'en sait rien , dit le chroniqueur anonyme, fors ceulx qui le gardoient; » et il s'en tait, donnant ainsi plus de valeur aux paroles qu'il a recueillies en tant d'autres lieux de cette triste histoire. Quant à Henri, ayant le roi sous la main, il n'avait plus qu'à prendre son nom pour tout faire légalement dans le royaume. Dès le 19 août, le jour qu'il vint à Flint, il expédia, au nom de Richard, des lettres de convocation au parlement qui le devait déposer. Le 20, il publiait un ordre où Richard s'adressant
I Crctr.n
aux vicomtes leur rappelle les rassemblements faits à Tentour de son très-cher cousin Henri, duc de Lancaslre^ venu dans le royaume pour réformer le gouvernement, et porter remède à divers abus; et de l'avis du vénérable père Thomas, archevêque de Canterbury, de son susdit cousin, de Henri, comte de Northumberland^ de Raulf, comte de Westmoreland (en un mot de tous les chefs de la rébellion), leur commande de mettre fin aux hostilités. — Henri avait vaincu (a). Après trois jours passés à Chester, Henri congédia la moitié de ses gens, estimant que trente ou quarante mille hommes suffisaient bien pour mener le roi à Londres. Il partit le 22 août, et arriva le lende-__ main à Nev^castle, où le comte de Warwick, naguère exilé dans l'île de Man, vint tout joyeux se joindre à son cortège. Il continua par Stafîord, par Lichfield, s'éloignant au plus tôt du pays de Galles, dont il connaissait l'attachement pour Richard; et ce n'était pas sans raison : tant qu'il avait été dans les montagnes du voisinage, les Gallois rôdaient autour de son armée, n'épargnant aucun de ceux qu'ils pouvaient prendre, et venant même parfois mettre le feu jusque dans ses logis. « Et certes, dit notre Français, que la grâce de Henri n'a point détaché de la cause de Richard, j'en avois très-grand'joie. » Rarement les Anglais pouvaient user, à leur égard, de représailles ; mais, quand il leur arrivait d'en saisir, ils les liaient de cordes à la queue de leurs chevaux, et les traînaient parmi les pierres des chemins, jusqu'à la
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mort. On s'arrêta tout un jour à Lichfield pour y célébrer le dimanche (24 août). C'était un lieu oii Richard naguère, se rendant au parlement de Shrewsbury, avait séjourné avec toute sa cour pour y fêter la Noël par des joules magnifiques. Cette fois il était seul, enfermé dans une tour; et si son nom y est produit encore avec le titre de roi, c'est au bas d'un acte publié par Lancastre, « pour rétablir le règne de la loi, et raffermir le cours de la justice, » c'est-à-dire pour réprimer et pour punir ceux qui avaient encore les armes à la main dans Tespoir de le délivrer. 11 tenta lui-même d'échapper à ses geôliers, et déjà il s'était glissé par la fenêtre jusque dans un jardin, quand il fut aperçu et ramené brutalement dans sa prison. Cette tentative manquée aggrava son état : dorénavant, à toutes les heures de la nuit, il eut avec lui dix ou douze hommes armés qui le gardaient sans fermer l'œil, a II fut gardé, dit Tautre chroniqueur, aussi étroitement qu'un larron et un meurtrier (a). » Dès qu'on sut à Londres l'arrestation du roi, on fit partir en toute hâte cinq ou six des principaux bourgeois, qui eurent bientôt rejoint Henri. La ville, si empressée qu'elle fût d'avoir le roi et les amis du roi entre ses mains, se serait contentée, cette fois encore, de ne recevoir que leurs têtes. Les envoyés, disait- gn, venaient prier Lancastre de mettre à mort Richard, sans le mener plus avant. Mais lienri trouvait trop de bonne volonté partout^ pour ne pas mettre de - son côté les formes de la justice. « Beaux seigneurs,
leur dit-il, ce seroit trop grand blâme à jamais pour nous, si nous le faisions ainsi mourir. Nous le mènerons à Londres, et il sera jugé par le parlement. » Il continua donc sa route par Coventry, Daventry, Northampton, Dunstable et Saint-Alban. Le malheureux roi suivait son vainqueur dans le plus triste équipage, monté sur son mauvais cheval, et vêtu de l'humble costume qu'il avait quand il parut devant lui ; car^ pendant tout le voyage, dit le moine d'Evesham, on ne lui permit pas de changer une seule fois de vêtement (a).
Lorsque Henri fut à cinq ou six milles de Londres, les gens de la ville vinrent au-devant, à grand bruit d'instruments et de trompettes , rangés par métiers avec le costume de leur confrérie, ayant en tête le maire, devant lequel on portait Tépée comme devant le roi. Ils saluèrent le duc; ils le reçurent comme roi ne l'avait jamais été, criant « d'une voix haute et épouvantable : Vive le bon duc de Lancastre! » C'était Dieu qui Favait envoyé; c'est par sa grâce qu'en m.oins d'un mois il avait conquis tout le royaume; quel bon roi devait être qui ainsi savait conquérir! Et ils rendaient grâces à Dieu, adorant dans le succès la marque irrécusable de sa volonté même. Après cette prétendue conquête de l'Angleterre, les Anglais s'estimaient trop pour douter qu'il ne conquît le monde : déjà on le comparait à Alexandre le Grand.
Quand on se fut arrêté, le duc fit signe au comte
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d'Arundel et à ceux qui avaient Richard en garde de l'amener devant lui ; et ils amenèrent le roi, « comme si ce fût un larron. » Le duc descendit de son cheval, s'approcha de Richard, et ôta son chapeau en disant: « iMonseigneur, descendez ; voici vos bons amis de Londres qui vous viennent voir. » Richard obéit; et il avait le visage si couvert de larmes, qu'à peine le pouvait-on reconnaître. Henri alors, le montrant à la foule, dit : w Beaux seigneurs, voici votre roi ; regardez ce que vous en voulez faire. » Ils répondirent: « Nous voulons qu'il soit mené à Westminster! » (c'était là que le parlement devait se réunir); et le duc le leur livra. « A cette heure, dit notre historien, il me souvint de Piiate, lequel fit battre Notre Seigneur Jésus-Christ à l'estache (colonne), et après le fit mener devant la turbe des Juifs, disant ; « Beaux « seigneurs, voici votre roi ! . . . » Assez semblablemon t fit le duc Henri quand il livra son droit seigneur à la turbe de Londres, à fin telle que, s'ils le faisoient mourir, il pût dire: « J'en suis innocent*. »
Pendant qu'on menait Richard à Westminster, Henri se dirigeait vers la principale porte de la ville (Ald-(iate), pour faire son entrée par la grande rue de Londres, qu'on appelait Gheap-Street (Cheapside); et il marcha, au bruit des cloches et des trompettes, vers l'église Saint-Paul, à travers les flots de la mul-
1. Greton, p. 416, 417; Chron. anon., ms. 38H4, toi. u;-i, ou Buchon, Variantes, p. 78; cf. le moine d'Evesh., p. 156; Wals., p. 358; Gontin. Croyl., 1. 1, p. 494.
titude qui criait: « Vive le bon duc de Lancaslrel )> et le couvrait de bénédictions, montrant une telle joie, que si Notre Seigneur fût descendu parmi eux, ils ne l'eussent pas mieux accueilli. Il descendit à la porte de Téglise, et alla tout armé devant le maîtreautel faire ses oraisons; puis il vint au tombeau de son père, riche monument élevé dans le sanctuaire^ et on le vit verser des larmes (a).
Le lendemain, le peuple de Londres eut un autre spectacle. Richard, après avoir entendu la messe à Westminster, fut conduit à la Tour par les deux jeunes seigneurs qui le gardaient avec toute la soUicitude de leur haine. On le fit monter sur son pauvre petit cheval, et on le menait par les rues de la ville, en ménageant une grande place autour de lui afin que chacun le pût voir. Quelques-uns en avaient pitié, mais la plupart témoignaient cruellement leur joie, mêlant l'insulte à leurs malédictions, et prenant plaisir à le dégrader jusque dans sa race: « Or, disaient-ils^ nous sommes bien vengés du petit bâtard qui nous a si mauvaisement gouvernés : » — comme s'ils ne pouvaient lui ôter sa couronne sans lui ravir le noble sang de son père!
C/est sous de tels auspices qu'il traversa la capitale et fut introduit dans la Tour.
Henri, dès son arrivée à Londres, avait invité les seigneurs à congédier leurs troupes. Richard était en lieu sûr; et pour ce qui allait suivre, le vainqueur ne se souciait pas d'en traiter avec les lords si bien accompagnés : il les aimait mieux seuls au parlement qu'il allait réunir. Ce parlement, il l'avait convoqué dès le 19 août au nom de Richard, et ses agents avaient reçu en même temps l'ordre de bien choisir les députés des communes. Il l'avait convoqué à Westminster pour le 30 septembre. Mais ce n'étaient point, comme il avait été dit, les conseillers du roi (ils avaient retrouvé grâce, ou du moins repris rang auprès du vainqueur parmi les autres), c'était le roi lui-même qu'on y voulait produire. Toutefois il sembla plus §ûr encore de ne l'y point amener. Richard avait montré comme il savait soutenir
les droits de sa couronne : on ne pouvait pas dire ce qui arriverait, s'il paraissait devant une assemblée accoutumée à sa domination, et qui peut-être ne s'attendait pas à sa chute. On pouvait craindre quelque coup de théâtre, comme celui qui, au sein de son propre conseil, avait fait rentrer dans l'ombre le tout-puissant Glocester. Henri, en réunissant le parlement, résolut donc de le mettre en présence non d'un roi sur le trône, mais d'un trône vide; de préluder aux actes qu'il attendait de sa complaisance par une mesure qui ne laissât pas d'autre issue à ses résolutions : l'abdication de Richard.
Si Ton ne savait par l'expérience des révolutions, tout ce qu'il y a d'audace et d'impunité, en pareil cas, dans le mensonge, on s'expliquerait à peine les témoignages consignés dans les documents contemporains. On a vu comme Richard avait été tiré de Conway. On sait comme il avait frémi à la seule pensée d'accepter le duc de Lancastre pour protecteur sous le nom de sénéchal, et de livrer ses conseillers au jugement du parlement. L'explosion de sa colère, quand il fut seul avec ses amis, et la candeur avec laquelle le témoin de ces faits avoue la pensée coupable qui traversa trn moment l'esprit du roi, montrent assez combien l'idée d'une abdication lui était étrangère; et ce n'est pas Henri qui eût risqué de la lui proposer alors : c'eût été mettre sur ses gardes celui qu'il voulait tenir, et, pour le moins, lui donner le signal de la fuite. C'est cependant cette
prétendue abdication qui devient la base de tout ce qui va suivre. Les historiens anglais n'en doutent pas. Walsingham la met à sa place dans la suite des faits qu'il raconte : et comment en aurait-il douté? Il en lisait l'attestation dans un acte public, dans un procès-verbal inscrit aux rôles du parlement*.
Mais cela même nous révèle dans quel esprit et sous quelle influence cette pièce fut rédigée. Richard abdiqua : le fait n'est pas niable. L'acte est là, signé de son nom. Mais comment celte abdication a-t-elle été amenée? fut-elle libre, spontanée, ou du moins complètement volontaire? C'est un fait que Henri avait besoin d'établir^ et qu'il a perdu le droit do faire croire après le mensonge historique dont il l'a voulu étayer.
On ne saura jamais bien ce qui s'est passé dans la Tour, depuis que le roi y fut mené sous la garde des plus assurés de ses ennemis. On n'a plus auprès de lui ces fidèles témoins qui l'ont suivi pas à pas jusqu'à Londres, et qui réduisent à néant, par leurs déclarations formelles, les assertions contraires, fussent-elles consignées dans un procès-verbal. Si quelque chose leur en est revenu, on ne peut dire par quel intermédiaire; et dès lors ils sont suspects d'avoir mêlé eux-mêmes aux paroles qu'ils prêtent à Richard l'expression de leurs propres sentiments. Au rapport de la chronique anonyme (ms. 3884), le lendemain
1. Scène de Conway. Voy. ci-dessus, p. 2^». — l'rocés-verbal de Vabdicatiun. llut. Parl.^ t. III, p. ^16.
de son arrivée, le duc de Lancastre se rendit avec le duc d'York et Rutland à la Tour, et ordonna au comte d'Arundel de faire venir Richard. Richard se révolta de cet ordre : « Si Henri de Lancastre veut me parler, qu'il vienne, » dit-il. Henri vint avec les autres. Ceux-ci à la vue du roi ne lui firent aucune révérence; Henri seul se découvrit, et saluant humblement Richard :
a Monseigneur, dit-il, voici le duc d'Armale (Aumarle), votre cousin et le mien, et son père, votre oncle, qui veulent vous parler. Vous plaît-il de les ouïr? »
A la vue de ces princes, qui le devaient défendre, et qui, l'ayant trahi, venaient comme pour le braver dans sa prison et l'insulter de leur contenance, Richard ne put maîtriser sa colère :
ce Que me veux-tu dire, vilain? dit-il à York, et toi, traître de Rutland, comment oserais-tu me parler? Tu n'es pas digne de porter le nom de duc, de comte, ni de chevalier, toi et le vilain qui est ton père, car vous m'avez mauvaisement trahi, vous deux. Maudite l'heure où vous êtes nés! C'est par toi et par ton faux conseil que mon oncle Glocester a été mis à mort. Ah! je puis bien dire, hélas! que jamais il n'y eut si faux traître : car par toi sera le noble royaume d'Angleterre détruit, j'en suis certain.
— Vous mentez! » s'écria Rutland.
Et il Jeta son chaperon aux pieds du roi en signe de défi.
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ce Je suis roi et ton seigneur, répondit Richard se redressant devant l'outrage, et encore demeurerai-je roi et serai-je plus grand seigneur que ne fus oncques, en dépit de tous mes ennemis. C'est pourquoi tu n'es pas digne de me parler. »
Lancastre effrayé de cette scène, qui allait contre tous ses projets, enjoignit à Rutland de ne plus être si hardi que de parler au roi, le menaçant de le faire arrêter par le connétable et le maréchal. Mais le roi, se tournant vers lui à son tour et l'interpellant avec hauteur :
« Cousin de Lancastre, dit-il, pourquoi me tenezvous de si près et me faites-vous garder de gens d'armes? Je veux savoir de vous si vous me tenez pour votre serviteur ou pour votre roi, et quelle chose vous me voulez faire?
— Je vous tiens pour roi et pour seigneur, dit Lancastre; mais il est ordonné par tout le conseil du royaume de vous retenir et garder jusqu'au jugement en parlement. »
11 demanda qu'on lui fît venir la reine; le duc répondit :
« Pardonnez, monseigneur, il est défendu par le conseil. »
Lapauvre petite princesse, une enfant de dix ans, était gardée elle-même comme un ennemi public!
Le roi fut si ému de cette réponse qu'il en resta muet. Il parcourut la salle de long en large, par trois fois, en silence. Quand il reprit la parole, ce fut pour
donner un libre cours à ses plaintes. 11 accusait ses geôliers d'être des traîtres; il offrait de le soutenir en champ clos contre quatre des meilleurs de leur troupe, et il jetait son gage de bataille. Lancastre, voulant le calmer, se mit à ses genoux, le priant de demeurer en paix jusqu'à la réunion du parlement : là chacun exposerait son droit.
a Eh bien! dit Richard, au moins, beaux seigneurs, que je paraisse devant le parlement, et que je sois ouï en mes raisons et puisse répondre à tout ce que l'on voudra dire contre moi.
— N'ayez pas peur, dit Lancastre, on ne vous fera que raison. »
Et il prit congé du roi. Nul des seigneurs n'osait plus souffler mot devant lui (a).
Cette scène aurait suffi pour indiquer à Henri sa ligne de conduite : Richard devait être jugé sans être entendu. Que se passa- t-il dans l'intervalle? La première pièce qui prétende en faire officiellement l'histoire, c'est le procès-verbal de l'abdication de Richard cité plus haut.
C'était le jour de la Saint-Michel (29 septembre 1399); le parlement se réunissait le lendemain. Plusieurs lords spirituels et temporels ou personnes notables, l'archevêque d'York, l'évêque de Hereford, les comtes de Northumberland et de Westmoreland, le prieur de Canterbury, l'abbé de Westminster, deux juges, deux docteurs, deux chevaliers, deux notaires publics se présentent à la Tour devant Richard, au
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nom du conseil du royaume; et le comte de Northumberland lui lit un acte qui rappelle comment à Conway, en sa pleine liberté, il a promise Tarcheveque de Canterbury et à lui-même, de renoncer à la couronne d'Angleterre dans les meilleures formes qu'on pourra trouver, confessant toute son inhabileté et son insuffisance. Le roi répond avec bonté (bénigne) qu'il veut bien faire ce qu'il a promis. Mais il témoigne le désir de voir auparavant le duc de Lancastre et l'archevêque de Canterbury, et demande copie de l'acte d'abdication (qui est tout rédigé), pour y réfléchir dans l'intervalle. On y consent. Dans l'aprèsmidi le duc de Lancastre arrive avec Tarchevêque et les commissaires déjà nommés. Le roi prend le duc et le primat à part, cause avec eux d'un air gai (viilih hilari), puis il revient aux autres et leur dit qu'il est fout prêt à faire sa renonciation. On lui donne l'acte écrit sur parchemin. On lui dit toutefois que rien n'empêche qu'il ne se serve de l'organe d'un autre, pour s'épargner la fatigue de la lecture. Mais le roi remercie avec grâce (gratanter)^ et tenant la cédule à la main d'un air gai {hilari vultu, toujours), il dit qu'il veut lire lui-même et lit en effet distinctement. Il décharge ses sujets de leurs obligations, abdique, jure et signe de sa propre main (a).
Voici ce qu'il a lu et signé :
In nomine Dei. Amen.
(f Je, Richard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre et de France, etc., délie de leur serment tous les ar-
chevêques, ducs, etc., ecclésiastiques ou séculiers,... eux et leurs héritiers, je les libère de toute obligation;... je renonce à tous les droits.... et au gouvernement desdits royaumes, ... au nom, à l'honneur et à la dignité royale, purement et simplement, spontanément et absolument, en la manière, voie ou forme qui peuvent être les meilleures (pure, sponte^ simpliciter et absolute, melïoribus modo^ via^ et forma quibus poterit) : réservant tous les droits de mes successeurs rois d'Angleterre. Je me reconnais véritablement et de science certaine absolument incapable du gouvernement et digne d'être déposé pour mes démérites notoires ; et je j ure par les saints Évangiles que je touche, que je n'attaquerai ni ne ferai attaquer jamais par personne, publiquement ou secrètement, cette abdication , mais la tiendrai pour irrévocable, comme Dieu me soit en aide et ces saints Évangiles de Dieu.
Ego Richardus rex antedicius propria mea manu h ic subscribo\
La fausseté de l'abdication de Richard à Conv^ay est prouvée, non pas seulement par l'ensemble de tous les faits contraires que l'on sait d'ailleurs, et qui la repoussent, mais par les faits mêmes allégués ici pour l'établir. L'archevêque de Ganterbury, l'un des prétendus médiateurs de son abdication volontaire, n'alla point àConway. C'est à Fiint qu'il vit Richard. Mais à Flint, Richard n'était déjà plus libre ; le faire