Froissart, IV
il ne l'eût voulu, a constaté le fait de violence quand plus tard, prenant les armes contre le nouveau roi, il s'écriait dans sa proclamation : « Vous nous aviez juré sur l'Évangile de ne réclamer que votre héritage et de laisser Richard, notre seigneur et roi, régner jusqu'à la fm de ses jours avec le bon conseil des seigneurs spirituels et temporels; et vous l'avez emprisonné dans la Tour de Londres, jusqu'à ce que, cédant à la peur de la mort, il ait abdiqué les couronnes d'Angleterre et de France (a)î »
Outre la violence qui résulte déjà du fait de la captivité, il ne serait point impossible qu'on eût recouru à d'autres moyens auprès de Richard; de telle sorte qu'au lieu de lui être imposée de haute lutte (ce qui eût pu révolter sa fierté), l'abdication lui ait été suggérée comme devant venir de lui-même, ce qui sauvait sa dignité du moins. La suite du récit de Froissart peint Henri sous des traits si frappants, qu'on est tenté de le croire ici mieux informé,
Richard mande le duc de Lancastre à la Tour, et cette fois, l'accueillant avec douceur: k Cousin, lui dit-il, je vois que mon état est en petit point, et tant qu'à gouverner le peuple et porter la couronne, je n'ai que faire d'y penser. Je voudrais être mort et que le roi de France eût sa fille, car nous n'avons pas pris ni eu trop grand'joie ensemble. Cousin, tout considéré, je reconnais que je me suis mépris envers vous et envers plusieurs nobles de mon sang, et je sens bien que je ne viendrai jamais à paix et à par-
don. C'est pourquoi, de bonne et libérale volonté, je vous veux résigner l'héritage et la couronne d'Angleterre, et vous prie que vous l'acceptiez. »
Ce langage fut-il celui de Richard? On admettrait beaucoup plus facilement celui que l'auteur prête à Henri : car c'est bien son âme qui se peint dans ses paroles. Il reste froid devant ces épanchements et cet abandon. Il ne se croit pas le pouvoir d'accepter; mais il trouve que Richard a toute raison d'offrir :
« Il convient, dit-il^ que cette parole soit soumise aux trois États d'Angleterre. J'ai écrit aux prélats et aux nobles de ce pays et aux conseillers des bonnes villes. Dans trois jours il y en aura assez pour recevoir dûment la résignation que vous voulez faire. Par là, vous apaiserez grandement et adoucirez l'ire de plusieurs hommes d'Angleterre : car pour obvier aux maléfices qui s'étaient trop fort accrus en Angleterre par défaut de justice, j'ai été mandé d'au delà la mer et le peuple me veut couronner. » Et s'élevant par l'insulte au-dessus du don que Richard croit lui faire : « Il court voix et renommée par toute TAngleterre, que j'ai eu toujours à la couronne d'Angleterre plus de droit que vous n'avez eu. Quand notre aïeul, le roi Edouard, de bonne mémoire, vous éleva et couronna, il lui fut bien dit et remontré : mais il avoit tant aimé le prince de Galles, son fils^ que nul ne lui put briser son propos. Encore, ajoute-t-il, enfonçant plus avant la pointe envenimée de son injure, encore si vous eussiez pris exemple sur les œuvres
du prince, comme un fils doit faire à l'égard de son père, vous fussiez demeuré roi et en votre État! Mais vous avez toujours fait du contraire, et tant que commune renommée court par toute l'Angleterre et ailleurs que vous n'êtes pas le fils du prince de Galles, mais d'un clerc ou d'un chanoine, jj Le prince de Galles, continuait-il, avait des scrupules de son mariage ; sa femme était cousine du roi Edouard, et il avait tenu deux fois sur les fonts de baptême les enfants qu'elle avait eues de Thomas de HoUand ( — autre argument : si Richard n'est bâtard adultérin, il est au moins illégitime). Le prince, qui n'en avait pas encore d'enfants, songeait donc à rompre cette union, quand la princesse « fit tant qu'elle fut grosse et vous eut et encore un autre devant vous. Du premier on ne sut que dire : mais de vous, après qu'on a vu vos dispositions et vos actes si contraires aux vaillances et prouesses du prince, on dit que vous fûtes fils d'un clerc ou d'un chanoine : car pour le temps que vous fûtes engendré à Bordeaux il y en avoit moult déjeunes et de beaux en l'hôtel du prince. C'est la renommée de ceux de ce pays; et vous l'avez bien confirmée par vos œuvres. Vous avez toujours incliné au bon plaisir des François et à vouloir faire paix avec eux, au déshonneur du royaume d'Angleterre. Mon oncle de Glocestre et le comte d'Arundel qui vous remontroient sagement et vouloient garder l'honneur et imiter les œuvres de leurs pères, vous les avez traîtreusement fait mourir. Tant qu'à moi,
ajouta- t-il, prenant un air de protection qui aggravait l'outrage, je vous ai pris sus, et vous défendrai et allongerai votre vie, par pitié, tant que je pourrai, et prierai pour vous les Londriens et les héritiers de ceux que vous avez fait mourir. — Grand merci, dit le roi, je me confie plus en vous qu'en tout le demeurant de l'Angleterre. — Vous avez bien raison^ reprit Lancastre : car si je n'allois devant la volonté du peuple, vous seriez pris du peuple, dégradé à grand'confusion et mis à mort pour vos maies œuvres qui vous font avoir cette peine et ce danger \ w
« Le roi Richard, dit l'historien, entendoit bien toutes ces paroles et ne savoit que dire et répondre à rencontre ; car bien voyoit que force et argument ne lui valoient rien, fors que douceur, amour et sim-
plesse » Mais si le jeune roi se tut vraiment
devant ces outrages, il faut qu'on ait brisé tous les ressorts de son âme. Il se survivait à lui-même : c*était Tombre de Richard que l'on allait découronner.
C'est bien aussi de cette sorte que Froissart s'est figuré et qu'il présente l'abdication de Richard II. Les seigneurs, prélats et barons, les chevaliers et les notables de Londres se sont réunis à la Tour. Richard est amené avec tous les insiones du pouvoir
poi
ro;yal, le manteau, le sceptre et la couronne; et quand ses gardes, ou plutôt ses gardiens se sont rangés à l'écart : « J'ai été, dit-il, roi d'Angleterre, duc