CONJURATION CONTRE HENRI IV
Richard, dans les deux dernières années, avait eu bien des lorts : mais ces torts étaient déjà en quelque sorte couverts par les perfidies et les violences dont il venait d'être victime. Londres était contre lui : Londres était déjà, en partie du moins, contre lui lorsqu'il vainquit, en Wat-Tyler, une insurrection menaçante pour la société tout entière. Quant au pays, s'il s'était soulevé avec Henri de Lancastre, ce n'était point, on le peut croire, pour détrôner le roi; la plupart n'avaient voulu que chasser son conseil et s'emparer du gouvernement, en appuyant un droit qui se trouva tout à coup changer d'objet et de nature, quand Henri eut Richard dans
les mains, et, pour disposer de son sort, un parlement lié à lui par la complicité de plusieurs seigneurs et par le choix des députés des communes. La révolution avait donc dépassé le but qu'on lui avait marqué. Henri n'avait pas seulement renversé les ministres de Richard^ il avait déposé le roi et pris sa place. En pareil cas, il était obligé par son élévation même, à prendre le contre-pied de la politique qu'il avait si vivement attaquée ; et il est un point sur lequel le sentiment public avait été principalement ému : je veux parler des relations de l'Angleterre avec la France, de cet abaissement où l'on accusait Richard d'avoir laissé tomber le royaume, et de ce nouvel âge de conquêtes et de gloire que son vainqueur Henri avait promis de rouvrir. Or, sur ce point, qu'y avait-il de changé, et que pouvait-on attendre? A l'égard de la France, le ressentiment populaire n'avait eu qu'une satisfaction : on avait maltraité la petite reine, on avait chassé d'Angleterre les seigneurs et les dames de sa suite, réduit sa maison à quelques serviteurs anglais; on l'avait reléguée dans une entière solitude, sans lui permettre de recevoir, ni en public, ni en secret, personne de sa nation : « Exemple, dit naïvement le Religieux de Saint-Denys, qui montre combien les nobles dames de France doivent craindre d'épouser les Anglais! » Henri, sans doute, n'avait pas commandé ces actes de brutalité; on peut même croire que, tout en refusant de laisser l'enfant royale rejoindre le roi^ il rendit moins dure
sa condition; car, à peine roi, il avait senti qu'il avait besoin de ménager les Français. Au festin du sacre, quand le héraut fit le cri que tout étranger sortît de la cour et de la salle du roi, on excepta, par ordre du prince, les gens du duc de Berri et du duc d'Orléans, « et commanda le roi qu'on leur fît très-bonne chère et qu'ils fussent servis après le roi et après ceux de Londres, et avant que les autres (a). » L'attitude de Henri n'était donc pas celle de ce conquérant du monde que son sacre avait promis. Dès son avènement au trône, il s'était empressé d'envoyer des explications à toutes les puissances de l'Europe; et la révolution, loin de rendre à l'Angleterre ce qu'elle avait déjà perdu en France, faillit lui faire perdre le reste. En efliet, la nouvelle du renversement de Richard avait produit partout, et en France plus que partout ailleurs, la plus vive émotion. Le duc de Bourgogne proposa de faire entrer le connétable de France en Guyenne, et de marcher sur Bordeaux; et il n'était même pas besoin de soldats : car Bordeaux aimait Richard, qui était de la ville, et qui toujours s'en était bien souvenu, la traitant avec une faveur extrême. Les Bordelais ressentirent une vive peine de sa chute, et ils se montraient disposés à rompre avec l'homme qui l'avait renversé. Ce qui les en empêcha, ce ne fut point Henri ni les troupes qu'il s'empressa d'envoyer à Bordeaux, ce fut le mauvais gouvernement de la France. Les Bordelais avaient député au duc de Bour^o^i^ne, qui s'était transporté
à Agen pour traiter avec eux ; i!s en avaient reçu de grandes promesses : mais, toute réflexion faite, ils ne donnèrent pas suite à leur projet. Ils se représentèrent les tailles, fouages et exactions de toutes sortes, familières à la France : « Si les François, disaient-ils, dominoient sur nous, ils nous tiendroient en ces usages. Encore nous vaut-il mieux être aux Anglois, quand nous sommes ainsi nés, qui nous tiennent francs et libéraux, qu'en la subjection des François. » Et puis leur ville était marchande, et ils professaient la morale de la fable : Pourvu qu'ils eussent un roi! Richard ou Henri, c'était tout un pour le commerce. Or le commerce les rattachait plus étroitement à l'Angleterre : « Nous avons, disaient-ils, plus de marchandises, de vins, de laines et de draps aux Anglois, que nous n'avons aux François; et si (de plus) nous y inclinons par nature mieux. Gardons que nous fassions traité nul dont nous nous puissions repentir (a). »
Ainsi la haine du despotisme qui régnait en France (car nous voulons croire que Froissart a forcé l'autre trait) avait été jusqu'à étouffer dans Bordeaux les sympathies que l'on y portait à Richard. On n'était pas en mesure d'enlever la ville aux Anglais malgré elle; et Charles YI d'ailleurs, à la nouvelle de ces événements imprévus, avait été tellement frappé, qu'il était retombé dans sa folie. On renonça donc en France à toute idée de rupture immédiate; mais on n'avait guère plus à craindre que l'Angleterre en
prît rinitiative : et les ambassadeurs qu'on y envoya pour examiner au préalable la situation, purent bientôt s'en convaincre.
Henri, dont les proclamations avaient été si bruyamment hostiles, s'était empressé de leur expédier un sauf-conduit; et il leur députa des seigneurs de la cour pour les recevoir à l'arrivée et les amener à Londres. Il leur fit lui-même le plus gracieux accueil, s'enquérant avec sollicitude de la santé du roi, de la reine, et de chacun des ducs de France; et pendant quatre jours il leur donna de somptueux festins. Le jour de la Toussaint, il les mena dans les appartements secrets de son palais, leur fit voir, avec un empressement affable, ses trésors, ses joyaux, et enfin lé fameux aigle d'or qu'il leur vantait comme un présent du ciel. Pour cet aigle, il ne le montra qu'à genoux , et il leur raconta comment il avait été trouvé, selon le récit de saint Thomas. « Les ambassadeurs, continue le Religieux de Saint-Denys, racontèrent que le roi, qui était superstitieux comme le sont les Anglais, avait une merveilleuse confiance dans cet aigle, et il avait résolu de le porter toujours sur lui pour remporter la victoire sur ses ennemis, m Ils revinrent en France comblés de présents, mais ne rapportant guère autre chose. On leur avait permis de visiter la petite reine, à la condition de ne lui rien dire de Richard. Quant aux dispositions de Henri envers Richard et envers la fille de France détrônée avec lui, il< n'.ivnîpnf ri<Mi h ou din», sinon que
Henri allait faire partir une ambassade pour répondre à tous les points dont il avait été parlé. Mais si l'union fondée sur le mariage de la fille de Charles VI avec Richard pouvait paraître ébranlée, Henri, pour la raffermir, se montrait tout prêt à former d'autres liens de même sorte. Il ne tarda point, en effet, à envoyer à la cour de France des ambassadeurs. Il leur avait donné des pouvoirs pour traiter du mariage de Henri, son fils aîné, ou de ses autres enfants, avec les enfants de son très-cher cousin de France; et les considérants des instructions qu'il leur donna, exprimaient avec emphase combien, en vue de Talliance des nations, il souhaitait de former ces nœuds d'un indissoluble amour (a).
Telle était la situation de l'Angleterre : le calme qui régnait n'était guère qu'à la surface. Les amis de Richard, reçus en grâce par le vainqueur^ voyaient les haines des partisans de ce dernier faire violence même à sa politique : ils craignaient pour eux; et ils voyaient Henri, assez peu affermi lui-même, forcé de ménager la France de peur qu'elle n'intervînt, et risquant de s'aliéner le peuple par une conduite aussi contraire aux engagements qu'il semblait avoir pris.
Un acte où se manifestaient les défiances du nouveau roi, précipita la marche des événements.
Pendant que Henri recevait avec tant de cordiahté et de bonne grâce les ambassadeurs français, Richard, le principal objet de cette ambassade, était enlevé de la Tour de Londres. Trois jours après l'arrêt du parle-
ment, la veille de la Toussaint, Henri, dit-on, lui fit porter un vêtement noir qu'il devait prendre pour aller au lieu de sa détention. Richard le refusa^ disant qu'il ne monterait pas à cheval s'il ne portait habit de chevalier; et on dut se rendre à sa demande. C'étaient des hommes de Kent, les plus hostiles à sa personne, qu'on avait chargés de l'escorter. Ils le menèrent à Leeds, d*t)ù il fut ensuite transféré de château en château, comme si l'on eût voulu faire perdre sa trace, jusqu'au château de Pomfret, un des domaines de la maison de Lancastre, où Henri était venu tout d'abord en arrivant de France. Il avait vu le commencement du drame, il en devait voir la fin (a).
Ces précautions prises pour cacher sa retraite, montrent que Richard n'était peut-être pas si généralement impopulaire; et l'excès même où l'on avait poussé le mouvement pouvait lui ramener les esprits. On faisait courir des prédictions qui, tout en désignant Richard sous le nom insultant d'Asinus qu'on lui donnait dans les prédictions de sa chute, disaient que la taupe (Henri) ne garderait pas longtemps la terre, et que la terre retournerait à son premier maître *. Ses amis s'entendirent pour y prêter la main. Ce fut, dit-on, dans Tabbaye de Westminster,