‹ Richard IIChapitre 7 sur 80 · Rot. Pari, t. III, p · texte numérisé non relu

Rot. Pari, t. III, p

vînt lui-même et se rencontrât avec Charles YI à Amiens, ou en tel autre lieu, afin que les deux rois essayassent de résoudre en commun la question qui, depuis si longtemps, divisait les deux pays. L'invitation venant de Charles Yï, Richard résolut de s'y rendre, quoiqu'il sût combien était mal vue de plusieurs^ combien il était facile de rendre suspecte aux yeux des siens, toute relation trop directe avec la France (a).

L'exécution du projet se fit attendre; et les raisons qui entravèrent le roi de France auraient bien été de nature à changer les dispositions du roi d'Angleterre, s'il eût été d'humeur à se rejeter dans les hasards de la conquête.

Le duc de Bretagne, après avoir fait échouer le dernier projet de descente en Angleterre par le guetapens où il avait attiré Clisson, était tout prêt, malgré une réconciliation passagère, à recommencer les hostilités. Il avait cette mauvaise humeur que donne un mauvais coup mal réussi, regrettant moins sa méchante action que sa maladresse. Il se demandait par quelle fatale inspiration, ayant eu la bonne fortune de prendre Clisson, il ne l'avait pas tué sitôt ([ue pris. Clisson mort, on l'aurait oublié; vivant, il avait fallu le relâcher; et relâché, il avait demandé réparation de cette injure. Il l'avait obtenue, du moins par jugement; mais le jugement jusque-là n'avait produitque des difficultés nouvelles. Charles VI avait cru les mettre d'accord en leur ordonnant de se

rendre ce qu'ils s'étaient pris mutuellement : le duc de Bretagne à Glisson, l'argent qu'il en avait tiré pour sa rançon; Glisson au duc, les places qu'il lui avait enlevées : or, c'était à qui ne ferait point le premier pas. Nos deux Bretons restaient donc en présence : le duc gardant l'argent, Glisson les places; tant qu'à la fin le duc, las de cette attitude^ se mit à reprendre de force ce qu'on ne lui rendait point. Mais l'arbitrage ainsi rompu, il avait tout à craindre de la France; car la France, à qui il donnait cette prise, avait contre lui plus d'un grief. Il avait bien prêté foi et hommage à Charles YI et promis obéissance à son pape : mais il ne voulait recevoir ni les bulles d'Avignon, ni les exploits du parlement de Paris, et n'accueillait pas plus les officiers du roi envoyés pour lui faire des sommations ou des remontrances. Il ne dissimulait pas que si tous les Bretons s'entendaient avec lui, il donnerait au royaume tant à faire, qu'on y entendrait mieux raison et qu'on y rendrait meilleure justice. Dans de pareilles dispositions, il n'eût été que trop facile à entraîner à la guerre, lui-même faisant toutes les avances. Il pourvoyait ses villes et ses châteaux d'artillerie et de vivres; il enrôlait secrètement des hommes d'armes et des archers d'Angleterre, et les établissait dans ses forts. — Richard n'en persista pas moins dans ses vues pacifiques, et malgré la sourde opposition de Glocester, il voulut, comme il l'avait déjà fait, prendre l'avis du parlement 3 novembre 1391) (a).

Deux graves questions étaient à résoudre à la fois, deux questions qui avaient la vertu d'éveiller au même degré les passions nationales : la question de la paix ou de la guerre et celle des proviseurs, la question de France et celle de Rome; choses qui du reste avaient plus de rapport qu'il ne le semble à la première vue. Si le pape de Rome, dans le schisme où était l'Église, réclamait, contre le pape d'Avignon et la France schismatique, l'appui des Anglais, l'Angleterre n'avait pas moins besoin de son concours en Italie. Les vues de la France , à mesure qu'elle se dégageait du coté de l'Angleterre, se reportaient de plus en plus sur l'Italie. Elle convoitait Naples comme un héritage de famille pour la nouvelle maison d'Anjou; elle songeait, disait-on, à donner le patrimoine de l'Église au duc de Touraine, devenu duc d'Orléans, frère du roi, et à faire de la Lombardie un autre royaume dans l'Italie du Nord pour quelque autre des siens; c'était s'adjuger toute la péninsule. Voilà ce que le pape dénonçait à l'Angleterre; et si ces projets étaient vrais (ce n'est pas en Angleterre qu'ils pouvaient trouver des incrédules), le pape était mieux que personne en état d'y veiller et d'y faire obstacle. Or, en même temps, il se plaignait à Londres, des mesures violentes prises tout récemment, selon l'esprit du statut des proviseurs, à l'égard des ecclésiastiques anglais. Ordre avait été donné à tous les Anglais, résidant à Rome, de revenir dans un délai marqué sous peine de perdre leurs bénéfices, s'ils en avaient,

et, s'ils n'en avaient pas, tous leurs biens. Boniface IX protestait qu'il ne voulait pas diminuer l'honneur de la couronne, ni contester son droit de faire des lois ; mais, il demandait que le roi respectât les libertés de l'Église, et il exprimait le désir qu'on envoyât à Rome des députés pour se mettre d'accord sur les points qui faisaient la matière des statuts. L'offre était raisonnable, et il fallait ne pas ôter au pontife tout espoir de s'entendre; il fallait, tout en s'accommodant avec la France , se mettre en état de faire qu'elle n'en usât pas pour prendre en Italie un énorme accroissement (a).

Ce n'était plus Tévêque de Winchester (depuis longtemps il souhaitait du repos), c'était un des plus intimes amis de Glocester, le chancelier dont il avait fait son complice aux parlements de 1386 et de 1388, Thomas Arundel, archevêque d'York, qui, rappelé à la garde des sceaux par le libre choix de Richard luimême, portait devant l'assemblée la parole au nom du roi. Après avoir, selon l'usage, mis en tête des motifs de la convocation les libertés publiques , il appela sur les deux points signalés l'attention des lords et des communes. La trêve finissait à l'Assomption : il fallait choisir entre la paix ou la guerre, et se préparer à l'une ou à l'autre. Les mesures prises à l'égard des proviseurs suscitaient de graves difficultés entre le pape et l'Angleterre. Il s'agissait de reprendre la question avec calme, et d'accorder ce qui appartenait aux deux puissances :

Reddile quœ sunt Cœsaris Cœsarij et qux sunl Dei Deo\

Le parlement, sans rien sacrifier de ses droits ni s'engager outre mesure, donna une preuve bien forte de la confiance qu'il avait dans la sagesse et l'habileté du jeune roi pour la conduite de ces négociations délicates. Il l'autorisa à faire au statut, si détesté de Rome, telle exception qu'il jugerait profitable, pourvu que le statut lui-même ne fût pas rappelé, ni les personnes investies de bénéfices en vertu de cette loi, dépossédées; pourvu aussi que les communes gardassent le droit de retirer leur assentiment aux exceptions accomplies, et de remettre le statut en pleine vigueur. L'autorisation n'était accordée que comme chose nouvelle qui ne devrait pas tirer à conséquence^ et la protestation qu'y joignaient les communes devait être inscrite en même temps aux rôles du parlement. Quant à la France, le parlement persévéra comme Richard dans la pensée de traiter avec elle, et il exprima seulement ce vœu, que si l'on entrait en négociation, il plût au roi d'y envoyer Mgr de Guyenne (Lancastre), « comme la plus suffisante personne du royaume. » Le roi dit que c'était son désir, si le duc le voulait : et le duc ayant consenti, il fut dès ce moment désigné pour le voyage. Si les oom-

1. Parlement de la quinzième année (3 novembre 1391). Rot. Pari, l. III, p. 284. — Varchevéque d^York chancelier. Il avait repris les sceaux le 27 septembre. Rymer , t. VII, p. 707 ; William dt* Wickham, évoque de Winchester, survécut à Richard II : il mourut en \kOk.

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munes, en émettant ce vœu, combattaient indirectement ridée que le roi y allât lui-même, elles ne pouvaient prendre, pour le remplacer^, un homme mieux disposé et plus autorisé à terminer la chose pacifiquement*.

Après cela le parlement octroya un supplément au subside des laines voté par l'assemblée précédente pour trois années : « Gomme le roi , disait la cédule, a maintenant son plein âge et qu'il a promis de gouverner et de maintenir les bonnes lois, « on accordait un demi-quinzième et un demi-dixième à lever sur les laïques aux octaves de Pâques, et de plus un dixième et un quinzième entier pour la Saint- Jean, avec des réserves selon qu'il y aurait paix ou guerre, ou que le roi irait ou n'irait pas en France de sa personne, soit pour la guerre, soit pour la paix. Le roi étant^ par ce large subside^ mis en mesure de soutenir l'éclat et l'honneur de la couronne au dehors, le parlement voulut cette fois encore donner à son gouvernement un nouveau témoignage d'adhésion et de confiance. Le 2 décembre^ avant de se séparer, il renouvela le vœu qu'il avait émis l'année précédente à pareille date : que le roi jouît de ses prérogatives aussi largement que ses prédécesseurs, nonobstant tout statut, et il désignait notamment le statut fait à Glocester au temps d'E-

1. Exception autorisée au statut des proviseurs. Rot. Parl.^ t. III, p. 285, $ 1. — Le duc de Lancastre désigné pour négocier avec la France, ibid., p. 286, § 15.

douard II : statut évoqué aux parlements de 1386 et de 1388 pour triompher des résistances de Richard, et que le parlement nouveau répudiait ainsi, comme pour lui rendre toute liberté d'agir (a).

Fort de cet appui, Richard pouvait librement répondre aux avances de Charles VI. Dans Thiver, il lui envoya un nouveau message pour s'enquérir s'il demeurait lui-même dans les mêmes dispositions relativement à l'entrevue projetée. Charles se trouvait alors à Tours pour y débattre les conditions d'un accord avec le duc de Bretagne. Le duc, on le voit, avait laissé le prince faire les trois quarts du chemin à sa rencontre, et il se fit attendre quinze jours ! Ce fut au milieu de ces négociations que le roi reçut les députés anglais : il leur donna une réponse favorable, et les Anglais repartirent sans même voir leur bon ami le duc de Bretagne, ne voulantluidonneraucune espérance, ni laisser croire à Charles VI que l'Angleterre songeât en aucune sorte à prolonger ce différend (b),

La conférence eut lieu à Amiens au temps marqué (mi carême 1392). Pour que rien ne vînt à rencontre, la France s'était hâtée d'en finir avec le duc de Bretagne. Un double mariage unit le fils aîné du duc à la seconde fille du roi , et le petit-fils de Clisson à la fille du même duc. On trouvait dans ce double mariage une garantie plus forte de paix à l'intérieur, et un point d'appui pour les négociations qui allaient s'ouvrir. Rien ne fut épargné pour que l'appareil de la conférence ïùi digne des princes

qu'elle devait rapprocher. Le roi de France y devait être en personne, et l'on croyait que le roi d'Angleterre y viendrait lui-même. Il en avait eu le dessein, et il vint jusqu'à Douvres accompagné de ses trois oncles ; mais le conseil fut d'avis qu'il y restât avec l'un des trois, Glocester ; les deux autres, Lancastre et York, partirent donc seuls, emmenant d'ailleurs avec eux les comtes de Derby et de Huntingdon, Thomas Percy, les évêques de Durham et de Londres, les principaux conseillers de Richard et une suite nombreuse de chevaliers (a).

Froissart décrit cette conférence en des traits où se peignent au naturel et le caractère et l'attitude respective des deux nations rivales.

Charles YI attendait les princes anglais dans Amiens. A leur approche, ses trois oncles et son frère le duc d'Orléans vinrent au-devant d'eux, et les accueillirent « de paroles traitables et amoureuses. )) Puis le duc d'Orléans revint avec son escorte à Amiens, pour prendre, dans la réception du palais, sa place aux côtés du roi son frère; et les trois autres ramenèrent les Anglais en grande pompe dans la ville, Lancastre chevauchant entre le duc de Berri et le duc de Bourgogne, du même pas et sur la même ligne : « Aussi avant étoient les têtes des chevaux les unes comme les autres, et bien entre eux trois y prenoient garde. » Ce fut de même en se donnant la main que les deux oncles de Charles YI et les deux oncles de Richard montèrent

les degrés du palais et se présentèrent devant le roi. Alors les princes et les seigneurs français s'agenouillèrent, les princes anglais restant debout et inclinant seulement la tête pour rendre honneur à Charles VI. Le roi vint à eux, les prit par les mains, fit relever ses oncles et les seigneurs; et après un échange de compliments entre les barons des deux pays, les Anglais prirent congé du roi et furent ramenés à leur hôtel par le connétable et les principaux barons de France (a).

Toutes les précautions étaient prises pour que le séjour d'Amiens n'offrît que de l'agrément aux hôtes de la France. Leur sûreté, leur commodité, leur bienêtre étaient garantis sous la sanction des peines les plus sévères : « Que nul ne fût si outrageux sur peine d'être décollé, qu'il eût parole rigoureuse, débat ni riote en la cité d'Amiens ou au dehors aux Anglois. » Tout ce qu'ils demanderaient leur devait être abandonné : (( Que nul hôte sur peine de se forfaire, ne demandât ni prît de leur argent pour boire ni pour manger, ni pour autres communs frais. » Nul Français ne pouvait sortir de nuit sans torche, » mais les Anglois y pouvoient bien aller s'ils vouloient. » Que si quelqu'un d'entre eux était rencontré sur les chaussées à heure indue, « on le devoit doucement et courtoisement reconvoyer et remettre à son hôtel ou entre ses gens'. »

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