‹ Richard IIChapitre 72 sur 80 · Ghron. anon., f" 105, et Huchoii, p · texte numérisé non relu

Ghron. anon., f" 105, et Huchoii, p

lurent proches, Rutland se retourna, et, courant comme pour les attaquer : « Ils fuient, ils fuient ! » s'écria-t-il, et il entra et se perdit bientôt dans leurs rangs. Le comte de Kent vit bien qu'ils étaient trahis. Il rallia quelques hommes, courut à la tête du pont, et le défendit vigoureusement jusqu'à ce que tous ceux dont il avait le commandement eussent passé en sûreté avec armes et bagages; puis, rejoignant le gros de sa troupe, il se dirigea vers Girencester. Jean de Ilolland, à ce qu'il paraît, était allé propager le mouvement ailleurs, ou avait pris un autre chemin. Les comtes de Kent et de Sahsbury, Despenser, Blount et Maudelein, qu'on faisait toujours passer pour Richard, se logèrent dans la ville, avec une trentaine de chevaliers de leur suite, laissant leurs troupes dans la campagne (a).

C'est ce qui fit leur perte. Le chroniqueur anonyme raconte qu'un archer de Henri étant venu dans la ville, le comte de Kent l'arrêta comme espion, et le livra au constable du lieu pour être pendu. Mais cet homme fit connaître au magistrat que le roi arrivait en forces; et le constable réunissant les gens de la ville , prit avec lui soixante archers , vint à l'hôtel où étaient les seigneurs, et prétendit les y retenir jusqu'à ce qu'il sût s'ils étaient amis ou ennemis du roi. Le comte de Kent indigné le frappa au visage. Le constable appela les habitants à son aide, et la lutte commença. Séparés de leurs troupes, les seigneurs, quelle que fût leur bravoure, ne pouvaient

que succomber sous le nombre. Kent, Salisbury périrent en combattant; Thomas Despenser, Maudelein, réussirent à s'échapper par une fenêtre, et mirent le feu en deux ou trois points de la ville pour faire diversion à l'attaque pendant qu'ils allaient rallier leurs gens; mais les troupes, voyant les flammes s'élever de la ville, avaient cru que Henri y était entré en forces, et elles s'étaient dispersées. Il n'y avait plus rien à faire. Thomas Despenser s'enfuit dans le pays de Galles, sa patrie; Maudelein, vers l'Ecosse; quant à ceux qui étaient restés dans la ville, ils se défen* dirent vaillamment encore jusqu'au lendemain matin, et finirent par se rendre. Les habitants coupèrent les têtes des comtes de Kent et de Salisbury, les mirent au bout de longues perches et les portèrent au roi Henri à Oxford, amenant à la suite sir Thomas Blount, sir Benoît Sely (ou Shelly) et trente autres chevaliers ou écuyers faits prisonniers avec eux (a),

Henri ordonna qu'on les mît à mort. Thomas Blount et Benoît Sely furent traînés^ selon l'usage, au lieu de l'exécution, pour être punis du suppHce des traîtres. On les pendit, puis aussitôt on coupa la corde, de peur qu'ils n'échappassent au supplice par la mort, et on les fit asseoir devant un grand feu ; on leur fendit le ventre, on leur coupa les intestins, que Ton ce noua d'une lanière afin que le vent du cœur ne partît hors, » et on leur donna le spectacle de leurs entrailles jetées au feu. Le sir d'Erpingham, qui présidait à ces horreurs, insultait encore aux victimes :

« Or, allez, leur disait-il, allez quérir un maître qui vous puisse guérir! M

Thomas Blountjoignit les mains, disant: « TeDcum laudanius, et bénie soit 1 heure où je suis né; béni soit ce jour, car je mourrai au service de mon souverain seigneur le noble roi Richard.

— Quels sont, lui dit Erpingham, les seigneurs qui sont de votre accord et de votre trahison? w

Adonc répondit le bon chevalier au ventre ouvert ; « Toi, traître Erpingham, tu es plus faux et plus traître que je ne fus oncques; et par la mort qu'il me convient souffrir, je ne parlerai jamais de nul seigneur ni de nulle créature au monde. Par toi et par le faux traître le comte de Rutland, est détruite la noble chevalerie d'Angleterre. Maudite soit Theure où vous êtes nés! Je crie merci à Dieu de mes péchés; et toi, traître de Rutland, et toi^ faux Erpingham, entre vous deux je vous appelle devant la face de Jésus-Christ, pour la grande trahison qu'entre vous deux a\ez faite contre notre souverain seigneur le noble roi Richard. » Le bourreau lui demanda s'il voulait boire: « Non, dit -il amèrement; tu m'as ôté le lieu où je le devais mettre; » et il demanda qu'on le délivrât de ce monde, disant : « Il me fait grand mal de voir les traîtres qui sont présents. » Le bourreau se mit à genoux devant lui, le baisa trèshumblement, et lui coupa la tête; puis on l'écartela, et on jeta les quartiers dans la chaudière. Ainsi fit-on de sir Benoît. Les autres seigneurs furent décapités (a).

Le 16 janvier, Londres fut en grande fête. On y .recevait le don que Henri faisait à sa capitale , c'est à savoir les huit têtes et les quartiers des seigneurs ci-dessus nommés, et de plus douze gentilshommes vivants réservés à pareil supplice. La tête du comte de Kent venait la première, sur le plus haut bâton, et c'était devant elle qu'il y avait le plus de ménétriers et de trompettes. L'archevêque de Canterbury, dix-huit évêques, trente-deux abbés à mitres, sans compter les autres prélats, allèrent en procession, avec leurs mitres et leurs crosses, et revêtus de leurs ornements pontificaux, à la rencontre de ce présent du roi Henri à sa bonne ville de Londres, ils chantaient le Te Deum, et la multitude criait d'une seule voix : « Dieu garde et bénisse le noble roi Henri, notre souverain seigneur ! » L'archevêque ramena son cortège à Saint-Paul, où il entonna un nouveau Te Deum, et prêcha devant tout le peuple. Henri, si bien précédé, fit son entrée le lendemain, et fut reçu comme l'avaient été les sanglants trophées de la veille. Si l'on en croit le même chroniqueur, à l'entrée de Saint-Paul, quand l'archevêque lui eut donné de l'eau bénite, le prince, droit sur son cheval, dit d'une voix forte aux prélats assemblés: « Par saint Georges, c'est belle chose de nous voir tous ensemble, au cas que nous serons bons l'un envers l'autre; maisjesai» certainement qu'il y a des traîtres entre nous , et pour ce, je promets à Dieu et à vous aussi, qii' *'" "'ciM.ilIriMi les mauvaises lierlM'< <'i l«'s

tirerai hors de mon jardin, et les détruirai tellement que plusieurs de vous s'en repentiront; et les bonnes, herbes, je garderai et ferai garder tellement, que mon jardin sera bel et net. » (a)

Ceux qui n'avaient point péri dans le désastre de Cirencester ne purent longtemps échapper au vainqueur. Jean de Holland qui, selon toute apparence, n'était point en ce lieu fatal, surpris par la nouvelle de cette déroute et voyant son parti perdu, ne songeait plus qu'à fuir du royaume. Il avait gagné la mer ; mais le vent contraire le repoussant au rivage, il traversait le comté d'Essex et s'était arrêté près du lieu où demeurait la sœur du feu comte d'Arundel, la comtesse de Hereford, dont les deux filles avaient épousé, l'une Glocester, et l'autre Henri lui-même. La comtesse le sut; elle ameuta le peuple, fit arrêter le fugitif et le tint au château du Plessis, d'oii Glocester avait été jadis tiré par trahison. Henri demanda qu'elle le lui remît au plus tôt, et déjà il avait signé l'ordre de le recevoir à la Tour; mais, selon le récit de la chronique anonyme, la comtesse répondit qu'elle en voulait sa part, et elle lui laissa le choix : ou le corps ou la tête. Elle priait le roi de lui envoyer le jeune comte d'Arundel : elle voulait que le jeune seigneur tirât lui-même vengeance de la mort de son père.

La suite de ce récit est tellement atroce, qu'on est tenté d'y voir l'écho d'une légende populaire plutôt que l'expression de la vérité. Le jeune comte , dit le chroniqueur, arriva et n'épargna à son prisonnier

aucune insulte. Il lui demandait s'il ne se repentait point en ce jour d'avoir fait périr son père, envahi ses biens, réduit à la pauvreté et sa sœur et lui-même : « Or maintenant, dit-il, j'en aurai vengeance; » et il le fit conduire, les mains liées, devant la troupe des paysans, pour l'abandonner à leur fureur. Mais ceuxci ne témoignèrent que de la pitié pour cette grande infortune. La comtesse s'en irrita : « Maudits soyezvous entre vous tous, vilains, dit-elle, qui n'osez mettre un homme à mort! » et elle fit venir un écuyer armé d'une hache : mais il fut ému lui-même des plaintes touchantes du prisonnier, et il revint dire à la comtesse que pour tout For du monde il ne mettrait le duc à mort. « Tu feras ce que tu as promis, s'écria-elle, ou je te ferai couper la tête! » Il revint tremblant au prisonnier: « Monsieur, je vous crie merci, pardonnez-moi votre mort! » Le frère du roi Richard se mit à genoux, disant : « Hélas ! n'y a-t-il point de remède? Me convient-il mourir? » Il demanda pardon à Dieu de ses péchés, et pria l'écuyer de le délivrer de ce monde; mais celui-ci était si tremblant que, levant sa hache, il le frappa à l'épaule : « Hélas! dit le duc, se relevant, hélas ! homme, comment fais-tu ce que tu me fais? Pour Dieu, délivremoi légèrement. » Ce ne fut qu'au huitième coup que le malheureux l'acheva. La tête fut mise au bout d'une [)erche; et, le 29 janvier, le comte d'Arundel l'ap- {)orta à Londres, précédé de ménétriers et de trompettes (a).

Presque en même temps entrait à Londres le comte de Rutland, faisant porter devant lui la tête de Thomas Despenser, mis à mort sans plus de jugement. Le jeune seigneur, fuyant de Circenster, s'était retiré, on l'a vu, dans le pays de Galles, où les conjurés avaient compté se rallier de nombreux partisans. Mais il ne pouvait plus songer à soulever le pays quand il y venait en fugitif ; et, ne s'y trouvant point en sûreté, il avait songé à gagner le continent. Le maître du bateau à qui il se confia était un traître, résolu à le perdre. Quand on eut mis à la voile : « Où voulez-vous aller, monseigneur? lui dit-il.

— Au delà de la mer.

— Non, lui répondit l'autre, c'est à Bristol qu'il faut aller.

— Garde-t'en bien ! s'écria Thomas ; tu périrais plutôt de cette épée. »

Mais le marinier: « N'insistez pas davantage; bon gré, mal gré,, c'est là que vous irez. »

Et en même temps il fit sortir de leur cachette vingt hommes qu'il avait emmenés et qui finirent par s'emparer de lui, malgré sa résistance. Il fut mené à Bristol et remis au maire de la ville. Le peuple Payant su, se prit à crier: « Faites sortir ce traître au roi et au royaume; qu'il soit mis à mort! » Ils s'emparèrent de lui, malgré les efforts du maire, et l'entraînèrent jusqu'à la croix du marché, où ils lui coupèrent la tête (a).

C'est le présent que le comte de Rutland, au rap-

port de notre chroniqueur, venait offrir aux habitants de Londres, le même jour que le comte d'Arundel apportait la tête du comte de lluntingdon. Rutland se faisait précéder des ménétriers et trompettes d'usage, et traînait après lui deux charrettes de prisonniers. Le peuple de Londres accueillit les deux cortèges avec ses acclamations accoutumées : « Dieu bénisse notre seigneur le roi Henri! » Il semblait qu'après tant de succès, rien ne devait résistera ses armes. « Nous voulons, criaient-ils, faire la gucirre à tous ceux du monde, fors (excepté) aux Flamands*. » On avait tiré de l'abbaye de Westminster, malgré les franchises du lieu, Tancien primat Walden^ qui avait passagèrement pris la place de Thomas Arundel à Canterbury, l'évêque de Carlisle et Tabbé de Westminster lui-même, et on les avait enfermés à la Tour. On y détenait aussi le chapelain Maudelein, qui avait fait le personnage de Richard dans la dernière insurrection : il avait été arrêté par un pâtre, et mené à Londres ainsi que cet autre chapelain de Richard qui l'avait également suivi dans sa mauvaise fortune, W. Ferriby. Le mercredi après la Chandeleur^ les trois prélats, Maudelein, probablement aussi Ferriby, et deux ou trois autres^, furent traduits par le comte d'Arundel au banc du roi. Si l'on en pouvait croire notre chroniqueur, les juges déclarèrent qu'ils ne voyaient en eux aucune cause de mort; et

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