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366 LIVRE TREIZIÈME. Ll^OO]
le comte d'Arundel, irrité, en appela au peuple, qui s'écria : « Faites-les tous mourir I » Le comte, ajoute le chroniqueur, fit grâce à l'ancien archevêque de Canterbury (Walden), envoya l'évêque de Carlisle et l'abbé de Westminster en prison, et réserva les autres pour le supplice. Tel fut sans doute l'arrêt des juges. On dit même que Tévêque de Carlisle fut condamné à la peine des traîtres, et ne garda la vie que par grâce. Pour les autres, leur jugement s'exécuta. Il était tard ; néanmoins on voulut accomplir ce jour même la sentence. On les traîna au lieu du supplice, à la lueur des torches ; on les pendit, puis aussitôt on coupa les cordes, et, dans ce répit de la mort, on leur demanda de nommer leurs complices; ils gardèrent le silence, excepté Maudeléin, qui dit au maire: « Hélas! serai-je écartelé? — Non, dit le maire, on vous coupera la tête. » Il joignit les mains, et remercia Dieu de ce qu'il mourait au service de son maître. Et tous furent décapités (a).
Il était tempB néanmoins de mettre lin à ces exécutions. Le peuple, qu'on y avait convié, commençait à s'y mêler plus qu'on ne l'eût voulu. C'était la guerre aux suspects : le voisin dénonçait son voisin; la multitude se faisait juge, et le plus souvent se passait de procédure. Le sang versé l'avait mis en goût d'en versQT encore, et la répression de la révolte n'y était plus peur rien. Dans cette effervescence populaire, les amis du roi n'étaient pas plus en sûreté que les autres ; aussi le conseil en prit l'alarme. Pour ôter à ces
massacres tout prétexte, il sollicita l'aninistie, sauf des exceptions qui mettaient le roi fort à l'aise. Bien plus, pour réprimer le mouvement avant qu'il fût trop tard, il demanda qu'on se tournât contre les massacreurs, et qu'on mît les juges en mesure de tenir tête a à la fierté des communes^ qui ne sont de bon vouloir d'être sous étroite gouvernance ; » et ce fut l'objet d'une ordonnance publiée par le roi le 24 février (a).
Vers ce même temps expirait une dernière victime, celle pour laquelle avaient péri toutes les autres : le roi Richard.
Selon un témoignage que Ton a vu plus haut, les lords, en condamnant Richard à la prison perpétuelle, avaient décidé que si quelque tentative était faite en sa faveur il serait le premier mis à mort. Que cela ait été décidé, la chose est contestable; mais ce qui est certain, c'est que la prise d'armes des amis de Richard fut son arrêt de mort.
La chronique française anonyme dit que le jour des Rois, quand Henri sortit de Londres pour aller combattre les seigneurs, il donna ordre à son écuyer, Pierre d'Exton, d'aller sur l'heure au château où Ri-
cbard était enfermé, et de le (( faire délivrer de ce monde. >» Pierre d'Exton entra dans la chambre du prince avec sept compagnons, tous armés de haches, au moment oià il s'apprêtait à manger. Richard repoussant la table, se jeta au milieu des huit, en désarma un et en tua quatre; mais comme les autres le serraient de près, Pierre d'Exton se glissa dans le coin où il allait être acculé , le frappa par derrière et lui brisa la tête*.
Tel est le bruit recueilli par notre chroniqueur et reproduit par le Religieux de Saint-Denys. C'est celui -qui eut le plus de cours en France, et qui, revenu do "^à peut-être en Angleterre, a été popularisé par Shakspeare. Ce qui en fait douter, c'est qu'on n'en trouve nulle trace dans ceux des actes du temps oià, si le fait eût été, je ne dis pas constant, mais seulement répandu dans le public, il n'eût pas manqué d'être allégué : je veux dire la lettre de défi des Percy, devenus ennemis de Henri IV, avant la bataille où se décida leur querelle, et le manifeste de l'archevêque d'York, R. le Scrop, et des insurgés de l'Yorkshire deux ans après; actes qui, en accusant Henri du meurtre de Richard, le présentent d'une tout autre manière. L'exposition du corps de Richard après sa mort, l'examen récent de ses restes quand son cercueil fut ouvert à Westminster, sont une preuve, à certains égards contestable, mais dans tous les cas surabon-
1. Ghron. anon.,Ms. 3884, f»» 162, 163, et Buchon, p. 53-55. Religieux de Saint-Denys, XX, 17.
dante, à l'appui de celte première induction. Le bruit qui courut tout d'abord en Angleterre et qui passa ensuite en France (car on le retrouve de même dans le Religieux de Saint-Denys), c'est que Richard mourut de faim. Mais comment est-il mort de faim? C'est ici que les contradictions se produisent (a).
Walsingham raconte que « Richard, en apprenant les infortunes des siens, en fut tellement consterné qu'il se laissa volontairement, dit-on (lU fertur)^ mourir de faim. » C'est ce que répètent le moine d'Evesham (mais nous verrons ce qu'il y ajoute), Otterbourne et le continuateur de la chronique de Croyland. C'est le bruit officiel : et Walsingham, si passionné qu'il se montre partout contre Richard, si dévoué qu'il soit à la dynastie sous laquelle il écrit, n'ose même pas l'affirmer en son nom; il le laisse sur le compte de ceux qui le rapportent, iit fertur, La chose, en effet, est exposée tout autrement dans des écrits qui datent presque du lendemain delà mort du roi. Quand les Percy ont rompu avec celui qu'ils ont tant aidé à détrôner Richard, dans la lettre de défi qu'ils lui adressent, ils l'accusent « d'avoir fait périî Richard de faim, de soif et de froid, après quinze jours et quinze nuits de souffrances inouïes parmi les chrétiens; » et c'est ce que répète deux ans après, en alléguantle bruit public, ui vulgariter dicilur, l'archevêque R. le Scrop, dans la révolte de TYorkshire. Ce sont des manifestes et des actes d'ennemis ; et l'on ne peut pas, sans doute, ranger dans un autre camp le chroni-
queur Hardyng qui combattait avec les Percy à Shrewsbury, ni le Religieux deSaint-Denys qui^ dans toute cette histoire, montre où étaient les sympathies de la France. Mais Hardyng en parle sans aucun des détails où se révélerait l'hostilité : « On dit qu'il périt par la faim : Meîi sayde forhungered he was; » et l'hostilité du Religieux de Saint-Denys se montre, non quand il reproduit sommairement le même bruit (( que Richard était mort à la Tour de Londres après avoir longtemps souffert de la faim, » mais quand il raconte au long le récit du meurtre accompli, disait-on, par Pierre d'Exton et par sa bande. Ces témoignages ont donc ici tout le caractère de l'impartialité, et ils sont corroborés par un auteur fort partial, je le confesse, mais qui ne l'a jamais été que contre Richard (a).
Je veux parler du moine d'Evesham, dont on ne cite pas la déclaration tout entière, lorsqu'on le range parmi ceux qui rapportent la mort de Richard à un acte de sa volonté : « Le roi Richard, dit-il, étant déposé et détenu au château de Pomfret, un bruit douloureux parvint à ses oreilles, le bruit de la mort desdits seigneurs; car il avait placé en eux tout son espoir, confiant que par eux et par leur secours il serait ramené à son ancien état. Mais quand il se vit trompé dans son espérance, il en vint à ce point de tristesse, de langueur et d'abattement, que, ne comptant plus s'échapper, il tomba sur son lit, et refusant de prendre nourriture, boisson, ni quoi que ce soit, il expi ra dans sa prison , le jour de Saint-Valentin , xvii des
kalendes de mars (14 février), l'an de grâce 1399, et de son règne 23. » Voilà bien la mort de faim volontaire. Mais Pauteur continuant : « On raconte pourtant autrement et d'une manière plus vraie, dit-il, qu'il y périt misérablement par la faim : Aliter tamen dicitur et verius, quod ibidem famé miserabiliter interiit, » Si cette manière est autre, il s'agit donc d'une mort violente : et Fauteur déclare que c'est la tradition la plus vraie (a).
Le témoignage du moine d'Evesham n'est pas suspect : c'est un ennemi de Richard; et il confirme avec éclat Popinion de Hardyng et la tradition recueillie par le Religieux de Saint-Denys. Ajoutons que cette tradition a tous les caractères de la vraisemblance. Ce n'est point après les péripéties nombreuses et si brusques du court règne de Richard, au lendemain d'un mouvement que l'on propageait en faisant croire à sa délivrance et qui échoua surtout parce que la fraude fut reconnue; ce n'est pas quand cette épreuve même, comme le souvenir du passé, montrait tout ce qu'il y avait de ressources encore, lui vivant, et de bonnes chances pour sa cause, qu'un roi de trente-trois ans, qu'un prince qui, dans les ^moments les plus périlleux avait montré tant d'énergie, pouvait se laisser aller au désespoir. Quant à Henri, on a vu ce qu'il faut croire de sa droiture et de sa modération, et si cette prétendue longanimité s'est soutenue à l'égard des amis de Richard en ce moment mrme. Si Richard ost mort de faim, c'est
qu'on l'a fait mourir ainsi. Henri en a-t-il donné l'ordre? Je croirais volontiers qu'il ne la pas fait; car il avait pour s'épargner, aux yeux des hommes du moins, l'odieux d'un assassinat, des traditions ( dans sa race. Froissart, dont nul ne soupçonne I la haute impartialité dans le récit des derniers temps de cette histoire, rapporte que, comme on redoutait en Angleterre l'intervention de la France, et qu'on prenait ombrage de ses armements, Henri était assailli de ces conseils dont la liberté sert si bien de masque à la plus basse flatterie : « Sire, lui disait-on, tant que Richard de Bordeaux vivra, ni vous ni le pays ne serez en sûreté. — Je crois que vous dites vérité, répondait Henri ; mais tant qu'à moi, je ne le ferai point mourir : car je l'ai pris sous ma garde, et je lui tiendrai parole, tant qu'il ne me sera pas démontré qu'il m'a trahi. — Il vous vaudroit mieux mort que vif, répliquaient ces chevaliers ; car tant que les François le sauront en vie, ils s'efforceront toujours de vous guerroyer, et auront espoir de le rétablir en son état, parce qu'il a la fille du roi de France. » Le roi d'Angleterre ne répondit point à ce propos, et les laissant parler ensemble il vint à ses fauconniers, mit un faucon sur son poing, et « s'oublia à le paître. ?> — « Depuis, continue Froissart, ne demeura longs jours que renommée véritable couroit parmi Londres que Richard de Bordeaux étoit mort. La cause comme ce fut, ni par quelle incidence, point ne le savois au jour que j'écrivis ces chroni-
ques. » Et il passe à la cérémonie des funérailles. Mais on voit assez jusque dans sa réserve, ce qu'il pense de l'événement; et quelques lignes plus bas il marque bien qu'il n'était imprévu pour personne : « Nouvelles s'épartirent partout que le roi Richard
-étoit mort. On n'en atlendoit autre chose : car bien pouvoient savoir et concevoir toutes gens que jamais
-du chastel de Londres ne sortiroit en vie ^ «
Henri n'a donc point ordonné la mort de Richard, mais il s'est laissé dire et il est convenu lui-même que ce serait une bonne chose pour le pays, se défendant, quant à lui ^ de l'ordonner, à cause de sa parole, souffrant d'ailleurs qu'on insistât, sans y contredire davantage, et s'en allant à ses faucons, tandis que ses courtisans continuaient le propos commencé. Richard dès lors fut-il privé de toute nourriture, de telle sorte, comme on le dit plus tard, qu'il en mourut après quatre ou cinq jours ? C'eût été une véritable exécution et chose trop violente : on sut s'y prendre autrement; et l'accusation des Percy, dans ce qu'elle a semblé avoir d'impossible par son exagération même, paraît se rapprocher le plus de la vérité. On ne refusa point à Richard toute nourriture, mais on la lui mesura de telle sorte que ses jours étaient comptés; et quand, après quinze jours et quinze nuits de ce supplice prudemment tempéré, il rendit l'âme, on put dire qu'il était mort
1. Froissant, IV, 81 et 82. Henri II n'avait pas non plus donné Tordre df '•'""" >■'•'•!'' 'riiom:!^ l'icrl-.t
de mort naturelle : on Tavait fait mourir naturellement (14 février 1400) (a).