‹ Richard III, tragédie en 5 actesChapitre 11 sur 23 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

Lady A. Qu’ai-ie l'ait ? Quel crime ai-je commis?

Glo. Un grand crime a mes yeux: vous avez survécu à mon amour.

Lady A. Si c’est là un crime, justes cieux, soyezmoi favorables et rappelez-moi de ce monde , tandis que mes regrets sont, dans toute leur force. Vous, seigneur, pardonnez-moi, et mettez un terme à mon existence.

Glo. Fort bien. Mais un monde importun m’accuserait de meurtre, et je voudrais qu’on me crût sensible. Si donc vous ne tremblez pas 5 l’idée d’un Suicide , vous avez de quoi justifier un pareil acte.

Lady A. Je mourrais volontiers : la mort m’apparaîtrait en amie. Oit ! dites-moi le motif qui me justifierait.

Glo. Ce motif, c’e t la haine que te porte un époux. Je te liais , non seulement parce que la jouissance a éteint le goût que j’avais pour toi ; tuais je te liais de tout l’amour que je porte à une autre. On dit quelquefois que je suis hypocrite: qu’eu dis-tu! Suis-je un homme dissimulé !

Lady A. Au moins tes protestations d’amour pour moi ont été fausses.

Glo. Jamais : je t’aimais quand je te parlai d’antmir: tu es le seul être que je n’aie point trompé. C’est avec la même sincérité que je te le déclare , je te déteste de toute mon âme. {A part.) Si ce mot là ne suffit pas, elle ne mourra jamais.

Lady A. Juste ciel, pardonnez-moi le pardon que j’ai accordé à cet homme! Puisse l’histoire de ma vie, racontée aux siècles avenir, servir d’avertissement a un sexe trop faible, lui faire connaître le cœur des hommes, et fermer son oreille crédule à leurs vaincs protestations d’amour!

Catesby entre.

Glo. Eh bien! Catesby?

Cal. Seigneur , le duc de Buckingham attend les ordres de votre altesse.

Glo. Rejoigucz-le : je l’attendrai ici.

( Catksby sort. ) Madame, votre départ devient nécessaire.

Lady A. Je voudrais que ma mort le fût également.

Glo. Il en sera ainsi probablement sous peu.

(Lady Anne sort.)

(Catesby traverse le fond de la scène.)

B uc ai ng h am entre.

Mon cousin, que disent les bourgeois ?

Buck. Par nos espérances , milord, les bourgeois sont comme des pierres insensibles; la frayeur et l’Hésitation les ont rendus muets.

Glo.' Avez-vous loue lui Partie le de l'illégitimité des enfants «l’Edouard ?

Buck. Oui: j’ai p;«rlé de on contrat de mariage avec lady Luc y; j’ai parlé «le sa propre bâtardise, et de ses fureurs tyranniques excitées par des bagatelles. J’ai fait valoir toutes vos victoires dans PEcosse, votre savante discipline dans la guerre, votre sagesse dans la paix, votre bonté, votre amour pour la justice , et votre humble modestie: enfin, il n’est rien de ce qui pouvait rendre votre cause meilleure , que je n’aie développée ou touché légèrement dans- ma harangue. Et lorsque je suis arrivé à la fin, j’ai sommé ceux qui aimaient le bien de leur pays de vous rendre justice, et de crier : vive le roi Richard !

Glo. Et. l’ont-ils fait?

Buch. Non, par le ciel : pas un seul. Chacun «Peux, semblable à une statue, pale et sans mouvement, s’est mis à regarder son voisin. Quand j’ai vu cela, je les ai réprimandés, et j’ai interpellé je maire de m’expliquer ce silence obstiné. Il répondit que le peuple était habitué à ne se voir haranguer que par l’assesseur du maire. Alors il prit sur lui de répéter mes paroles : « voilà ce cju’a «lit le duc, voila ce que le duc a conclu » ; mais il s’est bien Jfcurdé de rien prendre sur lui. Lorsqu’il a

Acte ni; 37 césisé de parler , un certain nombre de mes gens apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l’air , et une douzaine de voix ont crié : dieu garde le roi Richard ! J’ai saisi aussitôt cette occasion pour répondre : mille grâces, bons citoyens, braves amis; cette acclamation générale et ces cris de joie prouvent votre discernement et votre affection pour Richard. Je m’en suis tenu là, et je me suis retiré.

Glo. O souches muettes ! quoi! ils n’ont rien voulu dire ! —Le maire et ses assesseurs viendrontils *

JBuck. Le maire est ici, milord. Feignez d’ôtre alarmé de leur visite; ne les admettez qu’ap'rès les f *lus vives instances. Il serait bon de paraître un ivre de prières à la main, et accompagné de deux respectables ecclésiastiques; car sur ce texte je veux faire un sermon édifiant. Ne vous rendez pas facilement à nos supplications : semblable à la jeune fille, ayez Pair de redouter ce que vous désirez.

Glo. Mon autre moi-môme ! âme de mon conseil ! mon oracle! mon prophète! mon cher cousin ! je veux me laisser guider comme un enfant par vous.

BucJc. Ecoutez: voilà le maire. - Retirez-vous, milord, ne doutez pas (pie npus ne conduisions notre projet à une heureuse issue.

Glo. Nous ne pouvons échouer , milord, en vous ayant pour pilote. (A part.) Un peu de flatterie fait souvent beaucoup de bien. ( Il sort. )

Le Maire et les Bourgeois entrent.

Bnck. Soyez le bienvenu , milord; je languis ici à attendre le duc. Je crains qu’il ne veuille pas nous recevoir.

Catesby entre.

Eh bien ! qu’à répondu le duc à ma demande?

Cat. Milord, il prie humblement votre grâce d«

RicuiAni) ni. 4 3S IUCIIARD III.

remet ti c votre visite à demain ou au jour suivant. Tl est enfermé avec deux saints ecclésiastiques, et plongé dans une profonde méditation. IL ne veut pas qu’aucune affaire temporelle vienne interrompre ses pieux exercices.

Buck. Je vous en prie, cher Catesby, retournez vers le duc. Diles-iui que le maire , Jes bourgeois, et moi-même, amenés par des affaires importantes, par des secrets essentiels, et qui intéressent le bien général, nous sommes venus solliciter une conférence avec sa grâce.

Cat. Milord, je vais en informer sur-le-champ son altesse. (Catesby sort!)

Buck. Ah! milord, ce prince n’est pas un Edouard : il n’est pas à se bercer nonchalamment sur un lit voluptueux; il est à genoux, tout entier à la méditation : au lieu de perdre sou temps avec des courtisanes, il est en prières avec de saints docteurs : heureuse l’Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger de la gouverner!

Lë Maire. Heureuse , en effet, milord. Il ne repoussera pas, j’espère, l’offre de notre attachement.

Buck. Hélas 1 milord, vous ne le connaissez pas; ses pensées se dirigent vers un momie plus élevé. — Il aspire après une couronne immortelle. Voyez, sa porte s’ouvre : où en est notre espérance!

Le Maire. Voyez comme sa grâce est là, entre deux ecclésiastiques.

Buck. Oui, oui, voilà ce qui l’occupe.—Voilà son ambition.

Le Maire. À^ec quelle humilité il s’incline devant ces vénérables docteurs, pour les remercier de leurs soins! Et voyez! il tient à la main un livre de prières !

Buck. Je voudrais qu’il lut roi! Il aurait le loisir île prier. Je le voudrais surtout, à cause de l’amour qu’il porte à cotte bonne ville. Combien de fois je lui ni entendu dire qu’il trouvait bien dur que te maire perdit son titre de Lord, à ‘l'expiration

ACTE III. S , «le ses fonctions ! Eh! bien, qui sait. { nous le vaincrons peut-être.

Le Maire. Ah ! milord !

Buck. Le voilà; il s’avance—Mes amis, du courage. Je sais qu’il redoute de commettre une faute ; mais 11e le quittez pas, que notre prière 11e soit accordée.

Glocester entre, un livre à la main.

Glo. Cousin Buckingham, je prie votre grâce de me pardonner, si, livré à de pieuses contemplations, j’ai si long-temps différé de recevoir mes amis. Je crains d’avoir commis que ! que faute qui ait offensé les bourgeois; s’il en est ainsi, il est juste que vous veniez me reprocher mon ignorance.

Buck. C’est très-vrai, milord ; nous espérons ou’a nos instantes prières votre grâce voudra bien . tarer sa faute.

Glo. Si je le refusais, comment respire rai s* je dans un pays chrétien 1

Buck. Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner au rejeton corrompu d’un tronc flétri le sceptre souverain de vos ancêtres, le trône majestueux de l’Angleterre , ainsi que les droits légitimes de votre naissance; voilà pourquoi je viens supplier votre altesse de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement royale de votre pays. El; nous 11e voulons pas que vous soyez protecteur , régent, lieutenant, ou l’agent subalterne qui travaille pour le profit d’un autre :• nous réclamons en vous le roi qui, de génération eu génération, a refit les droits à un empire qui vous appartient en propre.

Le Maire. C’est à genoux, seigneur, (jue nous vous supplions de revêtir la pourpre précieuse qui ne convient pus aux membres délicats d’un enfant. Elle vous appartient, puisqu’elle sied à votre sagesse comme à votre naissance.

Cat. Milord, cette froideur est peu gracieuse, et elle répond mal aux transports de noire zèle. 4o RICHARD III,

Bach. Daignez les rendre heureux : arcordezleur l’objet d’une si juste demande.

Cio. Hélas ! pourquoi voulez-vous m’accabler sous le ]>oids de si graves soucisI Je suis peu propre aux soins de l’Etat, aux honneurs du rang suprême. Je vous remercie de votre affection; mais ]e vous ]>rie de ne pas vous en elle: ser, je ne veux, je n’ose, je ne dois pas céder à vos vœux.

Jluck. Sans doute, vous nous refusez parce que vous craignez de détrôner cet enfant, le fils île votre frère. Nous connaissons la bonté de votre cœur. Mais sachez, quand même vous persisteriez dans ce refus, sachez que le fils de votre frère ne sera jamais notre souverain. Nous élèverons une autre famille sur le trône : cette élévation sera la honte et la ruine de votre maison. Telle est ma résolution, et je vous fais mes adieux , seigneur.— Milord et messieurs, je vous demande pardon de l’embarras que je vous ai causé en vain : mes intentions étaient bonnes; je voulais servir ma patrie et mon roi, mais je n’ai pu réussir.—Adieu, jusqu’à une nouvelle entrevue.

Le Maire. Ne tous emportez pas , seigneur, sa grâce est prête à céder.

Bi(ck. Eli! non! vous vous faites illusion.

(Il sort.')

Cat. Cher prince, répondez à leurs vœux!

Le. Maire. Si vous les rejetez , le royaume entier déplorera ce malheur.

Glu. Qu’on le rappelle. (Catesby suri.)

Vous allez me plonger dans un abîme de soucis. Mais je n’ai pas un coeur île rocher. Je me laisse toucher par vos sollicitations pressantes; mais le ciel m’en est témoin, j’agis contre mon inclination.

(Buckingham et Ca'I ESby rentrent.) Mon cousin Buckingham, et vous , hommes graves et sages, puisque vous le voulez aussi, puisqu'il vous plaît de m’imposor le fardeau d’une si

ACTE III. 4* haute fortune, et de m’attacher à elle par des, nœuds que je ne puis rompre , je dois me soumettre à supporter ce poids. Si votre exigeante m’expose aux coups de la calomnie ou à des reproches Cruels , je me justifierai par la violence que vous m’avez faite ; car le. ciel le sait., et vous avez pu le voir assez, combien je suis éloigné de désirer ce qui m’arrive.

Le JVlaire. Que le ciel vous conserve! nous le voyons, et nous aurons soin de le publier.

Glo. Milords, vous ne direz que la vérité.

Buck. Mon cœur est si plein, que les paroles peuvent à peine se faire jour. C’est à genoux que je veux exprimer les sentimens. que m’inspire mon devoir. Vive notre souverain, Richard, roi d’Angleterre !

Glo. En vérité , cousin , vos paroles m’ont touché; JO voudrais que vous pussiez les révoquer.

lîuck- A présent il y aurait crime de liante trahison. Demain donc, seigneur, s’il plaît à votre majesté, le conseil donnera les ordres nécessaires pour votre sacre.

Glo. C’est-à-dire, si cela vous plaît; car c’est vous qui le voulez ainsi.

Buck. Demain donc nous viendrons pour accompagner votre majesté : maintenant nous prenons congé d’elle avec joie.

Glo. Adieu, mon cousin. Adieu, mes chers amis. Je vais reprendre mes pieuses occupations.

{Ils sortent tous, excepté Guocesteu.)

Enfin, il s’est dissipé, ce rêve flatteur; l’ambition, comme un ami qui vient m’éveiller de bonne heure, écarte avec vivacité ies rideaux tle ma couche, et me crie d’une voix empressée que ce rêve est une réalité. Une couronne! Cette brillante récompense de l’audace et du génie! Ah! combien son éclat éblouit mon âme ! Les moyens qu’il a fallu employer pour l’obtenir ne peuvent en ternir le lustre. On se fait adorer en inspirant In terrent', comme en inspirant l’amour, et lu re-

nommée s’acquiert par les actions criminelles,

aussi bien que dans r exercice des vertus. L’auda-

cieux mortel qui brûla autrefois le temple d’Éphèse

a laissé un nom plus durable que le pieux insensé

qui bâtit cet édifice.-—Paix! ma conscience! plus

d’une existence doit être sacrifiée encore. Le sang

doit conserver les couronnes qui ont été gagnées

dans le sang. (XL sort.y

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