SCÈNE I
La 'Tour.
La Reine, le Prince Edouaru, /e Duc d’York,
la Duchesse d’York, et Lady Anne.
Le Prince. De grâce, madame, ne me quittez pas encore, j’ai plusieurs plaintes à vous adresser.
La Reine. Hélas! et je ne puis satisfaire à la moindre de ces plaintes!
Le Prince. O ma mère, depuis que j'habite la Tour, mon repos est toujours interrompu par des songes effrayans, ou bien des nouvelles sinistres me réveillent copieurs. A peine s’il'm’est permis de recevoir la visite d’un ami; tous mes vieux serviteurs sont renvoyés ; on les a remplacés par des hommes étranges et grossiers qui me traitent avec aussi peu de respect que s’ils étaient mes maîtres; et je crains même que bientôt ils ne me privent de vous.
La Duch. O plaintes déchirantes!
Lady A. Malheureux prince!
Duc cV Y. Cher frère, pourquoi pleures-tu ainsi ? tu me feras aussi pleurer.
.La Reine. Innocente candeur !
Le Prince. Je voudrais savoir seulement ce que desire mon oncle ; si c’était la couronne , je la lui
céderais bien volontiers pour qu’il inc laissât libre
«le respirer en paix.
Duc d'Y. Quoi! mon oncle veut-il nous tuer,
mon frère ?
Le Prince. J’espère que non : nous ne l’avons
jamais offensé.
.La Reine. Je ne puis supporter leur situation.
(Elle pleure.)
Lord Stanley entre.
Stan. Madame, daignez me pardonner , si j’apporte à votre majesté de tristes nouvelles.
La Reine. A moi! encore de l’affliction ! Milord,, depuis long-temps nous désespérons de recevoir de bonnes nouvelles. De* grâce , «pie savez-vous !
Stan. Mardi dernier, vos nobles païens, Hivers, Grey , et sir Thomas Vaughan , ont été publique» ment décapités à Pomfret sur l’échafaud.
Ra Duc h. O fatal es nouvelles!
Re Prince. Mes pauvres oncles! je doute quo mon tour soit éloigné.
J.ady A- Le mien aussi viendra bientôt, je le (X La Reine.Eli ! bien , tendons la gorge à ce tigre farouche, et «lue notre sang assouvisse sa rage. Mourons en déplorant chacun le malheur de son ami. oit! j’ai bien prévu la ruine de notre maison !
{Elle pleure.’)
Catesby entre.
Cat. (ù Lady Anne.) Madame , le roi m’envoie prévenir votre majesté de se préparer à être couronnée demain : le conseil l’a décidé ainsi.
la Reine. Qu’entends-je, ô Dieu ! soutenez mes forces !
Lady A- Hélas! j’en savais déjà quelque chose : mais je n’ai pu trouver le courage de vous l’apprendre.
Cat. Le roi désire aussi que votre majesté rende plus rares ses visites à la tour. Il m’a donné l’o*tire de vous accompagner au palais : il est impatient , madame , de vous revoir.
Lady A, Adieu donc, mes amis î et toi, malheureuse reine , pardonne-moi si je remplis un devoir qui t’outrage.
La Reine. Hélas, princesse infortunée , je n’envie pas ta gloire: je 11e souhaite point que tu aies part à nos maux.
Cat. Madame !
Lady A. Je viens.
Cat. Suivrai-je voire majesté?
Lady A. Me suivre? Où ? Pour être couronnée?
Puissé-je être ointe d’un poison meurtrier, et pujssé-je expirer avant que j’entende crier: vive la reine!
( Lady Anne sort avec Catesby. )
St an. Prenez courage , Madame.
La Reine. Hélas! comment espérer encore? La mort nous suit de si près que bientôt elle doit nous atteindre !
Stan. Mon beau-fils , le comte de Richmond, est toujours en Bretagne; il voit d’un œil jaloux l’ambition de Glocester, et s’indigne de ses forfaits. Je vous conseille, madame, de fuir auprès de Richmond, et de lui demander aide, protection et vengeance. Il vous recevrait à bras ouverts, j’en suis sur.
La duch. d 1 Y. N’hésilez pas, madame, c’est le seul espoir que nous laisse le ciel.
La Reine. Disposez de moi comme vous l’entendrez -^quelque changement qui advienne, notre situation sera toujours meilleure.
Stan. Je vous conseille aussi, Madame, d’emmener le plus, tôt possible les jeunes princes dans quelque asile écarté , où. vous soyez maîtresse. Le 1*rince. De grùce, Madame, emmenez-moi d’ici ; je n’y goûterais plus un instant de repos. Duc d'Y. IvJi moi , ma mère; — 0I1! je vous en prie, que je parte aussi!
La Reine. Allons, mes chers enfans, quittez ces
ACTE XV. 45 lieu? où vous êtes sous les serres ilu faucon , qui n’attend que l’heure favorable pour vous déchirer.
Brackenrury entre, un ordre à la main.
Brac. J’en demande pardon à votre majesté ; mais les jeunes princes ne peuvent sortir de la tour sous aucun prétexte : et, sans une permission spéciale du roi, personne désormais ne les verra, quel que soit le degré de parenté.-Tout le monde doit se retirer.
La Heine. Je suis leur mère, monsieur! Quel autre que moi a-t-il le droit de leur donner des ordres ( Si je sors librement, ils me suivront. Quant à ce qui vous concerne soyez tranquille, ic prendrai sur moi votre faute et les suites qu’elle aurait pour vous.
Brac. Je voudrais vous être agréable , madame ; mais je suis lié par serment, et je dois obéir : et même ma responsabilité se trouve déjà compromise par cette visite prolongée. ( à .Stanley. ) Voulezvous bien lire ces ordres , milord !
La Reine. O puissances du ciel ! Je ne puis donc rester avec eux!
Brack. Ce sont les ordres du Roi, madame.
La Reine (à Stanlaÿ). Milord !
Stqn. Ce n’est que trop vrai.—Toute résistance serait inutile.
La Reine. Dieu, soutiens mon courage! Mon àme 11e peut supporter les angoisses de cette cruelle séparation. O mes pauvres enfin?! ù pensée déchirante! je 11’ose leur dire adieu, comme je le voudrais, et l’idée de les quitter sans parler me perce le cœur !
Le Prince. Quoi, ma mère, allez-vous nous quitter?
La Reine (à part). Que leur dirai-je? {Aux enfans). Oui, mes chers amis,—mais pas pour longtemps;—nous nous reverrons encore,—au moins dans le ciel.