SCENE IV
Une rue.
La Reine et la Duchesse d’YoRK entrent.
La Reine. Ah ! mes pauvres enfans ! -—mes pauvres enfans! Aimables fleurs, arrachées avant.d’étre épanouies ! Si vos ombres innocentes planent dans les airs et ne sont pas englouties dans l’Eternité, étendez sur moi vos ailes invisibles, et recueillez les gémissemens de votre mère ! Où dormaient leurs anges tutélaires , lorsque le crime se commit ?
La Duch. Tant de malheur ont épuisé mes larmes , et ma langue, fatiguée de se plaindre , reste immobile et muette. Pourquoi la douleur serait-elle prodigue de paroles?
La Reine. Donnez-leur un libre cours. Si les pa~ rôles 11e guérissent pas la douleur, au moins elles la soulagent.
La Duch. Eli bien ! n’épargnons pas les reproches «a Glocester ! accablons-lede nos imprécations.
(Fanfares J\Larelie.)'
Ecoutez; j’entends les trompettes : Richard va venir.
La Reine. Hélas ! je n’ose pas le braver !
La Duch. Moi, j’ai les droits d’une mère. — le forcerai bien à m’entendre.
Glocester entre, suivi de Càtesby et de soldats,
Fan jures.
Glo. Qui arrête ma marche 1 ?
La Duch. Ne me connais-tu pas ? — N’es-tu pas mon II 1 s ?
Glo. Je vous demande pardon , madame.—Estce vous ?
La Duch. Es-tu mon fils'?
Glo. Sans doute** et j’en remercie le ciel, mon père et vous-même.
La Duch. Alors je t’ordonne de m’écouter.
Glo. Madame, je tiens île votre caractère; je ne puis soutenir l’accent du reproche
La Duch. Reste; je serai calme et. modérée.
Glo. Soyez brève aussi, mû bonne mère , car le temps me presse.
La Duch. Combien de temps t’ai-je attendu moi, Dieu le sait, dans les tournions et l’agonie!
Glo. Ne suis-je pas enfin venu au monde pour vous consoler de tant de douleurs ?
La Duch. Non, sur mon àme! Tu ne le sais que trop; ta naissance fut pour ta mère un douloureux fardeau ; ton enfance lut brusque et chagrine ; ton adolescence audacieuse et farouche ; P;\ge 11e t’a rendu que plus artificieux, plus féroce et plus sanguinaire!
Glo. Si ma vue vous ost si odieuse, laissez-moi suivre mon chemin, et 11e m’exposez pas à vous, offenser.
54 R1CAARD XII.
La Duch. Arrête, je t’en conjure, écoute-moi.
La Reine. Écoute-moi aussi : mes malheurs n'ont pas besoin clu secours de la langue : ils parlent eux-mêmes. — Il me semble que mon seul aspect devrait te pétrilier. Où sont mes enfans, Glocester?
La Duch. Où est ton frère Clarence?
La Reine. Où est Hastings?
La Duch. EtRivers?
La Reine. Et Vaughan ?
La Duch. Et Gray.'
Glo. Sonnez , trompettes : que les tambours donnent l’alarme, pour que le ciel n’entende pas les langues profanes de ces femmes répandre des injures contre l’ointj du seigneur! Sonnez, je le répète. (Fanfares et tambours.')
Ou parlez-moi avec égards, ou bien je saurai imposer silence à vos clameurs par les sons éclatans qui annoncent la guerre.
La Duch. Puissances du ciel, écoutez-moi, et soyez sourdes pour lui à son heure dernière , comme il refuse à présent de m’écouter ! Ne souffrez pas qu’il revienne victorieux du combat; mais coupez la trame de ses jours funestes , avant qu’il n’ait amassé sur sa .tête plus de crimes que l’enfer même n’en saurait punir! Que les désastres, et la détresse te suivent sur le champ de bataille ! Que les peines du cœur, que le désespoir pâle et décharné poursuivent tes pas, amenant à jamais sur leurs traces l’infernal tourment qui dévore les cœurs coupables! {Elle sort.)
La Reine. Quoique j’aie encore plus de causes de te maudire, je irai pas autant d’autorité sur toi. Je ne puis que me joindre aux vœux de la duchesse.
Glo. Restez, Madame; je voudrais vous adresser une prière.
La Reine. Que peux-tu me demander encore qu’il soit en mon pouvoir de te sacrifier I Un autre Ælsl Glocester, je n’en ai plus.
Glo. Vous ayez une fille île la plus grande beauté , la princesse Elisabeth.
La Reine. Faut il qu’elle meure aussi 1
Glo. A cause d’elle, vous recevrez de moi plus de bienfaits que jamais vous et les vôtres n'en avez souffert de maux. Ainsi votre âme irritée pourra plonger dans le fleuve d’oub'ii tous les souvenirs des malheurs dont vous me croyez la cause.
La Reine. Parle vite, de crainte que le récit de tes projets de bienfaisance ne dure plus longtemps que ta bonne volonté.
Glo. Apprenez donc que j’aime votre belle Elisabeth , de toute mon âme , et que, si vous y consentez, je la ferai monter sur le trône d’Angleterre.
La Reine. Hélas! présomptueux, comment pourras-tu lui plaire 1
Glo. C'est ce que je désirerais apprendre de vous , comme étant celte qui connaissez le mieux son caractère.
La Reine. Si tu veux l’apprendre de moi, envoie lui, par l’homme qui a tué ses frères, deux cœurs sanglans, où tu auras fait graver les noms d’Edouard'et d’York. — Peut-être cette vue fera couler scs larmes : offre-lui alors, pour essuyer ses tristes yeux, un mouchoir trempé dans leur sang. Si ce présent ne la détermine pas à t’aimer, ? u’elle lise le récit de tes nobles actions : raconteui ta conduite envers ses oncles, Clarcnce, Hivers et Gray : dis-lui encore que c’est pour l’amour d’elle que tu viens de te défaire de lady Anne, sa tante chérie.
Glo. Vous vous moquez de moi, madame; ce n’est pas là le moyen de gagner le cœur de votre fille.
La Reine (à part.) Que lui dirai-je % - Je crains d’irriter son amour et (ta l’exciter à la vengeance; je me détesterais moi-même si j’accueillais sa demande : je feindrai de l’écouter , et j’instruirai Ilicliemond du projet de Richard. Ainsi je gagnerai du temps, et je parviendrai à faire échapper ma fille. ( A Glocester. ) J’ai réfléchi, sire, à votre proposition. Si je pouvais croire à votre sincérité
Glo. Je jure par les saints
La Reine. Oh! ne jurez pas, seigneur! je ne vous demande pas de serment, à moins que ma fille ne se défie de vous plus que moi.
Glo. Ah! ma tendre mère (car c’est le nom qu’il faut que je vous donne), piaulez ma cause auprès: d’elle: peignez-lui ce que je serai désormais, non pas ce que j’ai été : ne lui parlez pas de mon mérite actuel, mais de celui que je veux acquérir. Et dès que mon bras aura châtié le rebelle Buckingham , je viendrai, orné des guirlandes «le la Victoire pour conduire en triomphe votre fille au lit d’un vainqueur.
La Reine. Adieu Milord.—Vous apprendrez dans quelques jours le succès de mes efforts. Soyez aussi heureux que vous êtes repentant.
Glo. Mon cœur vous accompagne et vole près de celle que j’aime. Adieu. (La Reine sort.)
O femme inconstante et facile à séduire !
Ratcliffe entre.
Hé bien! quelles nouvelles !
Ratcliffe. Mon gracieux souverain , une flotte puissante cotoye les provinces de l’Ouest, et nous craignons que Richmond n’en soit l’amiral : elle tient la mer, n’attendant que le jour où Buckingham se présentera sur le rivage, pour l’accueillir et l’aider. {Il sort).
Glo. Il faut donc chercher à le prévenir. Venez ici, Catesby.
Cat. Quel est le bon plaisir de mon seigneur'£
Glo. Envoyez en toute hâte un message au duc de Norfolk : invitez-le à lever sur-le-champ toutes les forces dont il peut disposer, et qu’il vienne me rejoindre à Salisbury. Saluez sa grâce de ma part Allez. (Catesby sort.
Loiid Stanley arrive.
Eh bien, Mylord, quelles nouvelles ayez-vous recueillies?
Stan. Richmond est en mer, seigneur.
Glo. Puisse-t-il y être englouti ! Et que prétend ce lâche renégat?.
Stan. Jen’ensaisrien , Sire; je 11e puis que faire des conjectures.
Glu. Eh bien ! voyons ces conjectures?
Stan. Je pense que Richemond excité par Buckingham, Dorset et Morton, aborde en Angleterre pour réclamer la couronne.
Glo. La couronne ! Traître ! Où sont tes forces, pour le repousser? Où sont tes vassaux, tes soldats? L’ennemi est sur tes côtes, et tu 11e te disposes pas li rassembler tes amis pour s’opposer à lui? Ou bien ne les as-tu point, dirigés sur la cote occidentale pour seconder la descente îles rebelles?
Stan. Seigneur, tous mes amis sont prêts dans le Nord.
Glo. Dans le Nord! Eh! que font-ils dans le Nord, lorsqu’ils devraient servir leur souverain dans l’ouest?
Stan. Jusqu’à présent, Sire, ils n’en ont pas reçu l’ordre : si c’est le bon plaisir de Votre Majesté , je vais les rassembler sur-le-champ, et je lu rejoindrai au temps et dans le lieu qu’il lui plaira de me prescrire.
Glo. Quoi! tu veux déjà partir pour te joindre à Richemond?
Stan. Sire, vous n’avez aucune raison de douter de ma loyauté; jamais je 11e fus, et jamais je 11e serai un traître.
Glo. Va donc rassembler tes amis, et viens 111e retrouver... Attends.... Ecoute! Je 11e me lie pas à toi. .T'ai pensé à un moyen de m’assurer ta foi. - Milord, vous me laisserez votre fils George Stanley. Songez à me rester fidèle; sinon , sa tète 11e tient quà un fil.
Stan. Agissez avec lui, seigneur, comme j’agirai avec vous. ( II sort. )
Ratcliffe entre.
Rat. Seigneur, l’armée du puissant Buckingham est à demi détruite et dispersée, par un violent orage, et des débordemens inattendus. Il est luimême errant, sans que l’on sache en quel endroit.
Glo. Quelqu’otficier sage a-t-il eu soin de proclamer une récompense pour celui qui m’amènera le traître?
Rat. La proclamation a été publiée, seigneur.
Catesly entre.
Cat. Noble souverain, le duc de Buckingham est pris.
Glo. Qu’on lui tranche la tête! — Voilà qui est fini; il n’est plus question de Buckingham
Cat. Sire, je suis fâché d’avoir d’autres nouvelles à vous apprendre.
Glo. Quelles sont-elles?
Cat. Le comte de Richmond, avec des forces considérables, est débarqué à Milford. D.e plus , le marquis Dorset et sir Thomas Lovell se sont soulevés dans la province d’York.
Glo. Ah! Voilà de la rébellion ! — Allons ! mon cheval! — Par le ciel , ces nouvelles ont ému mon âme courageuse. Viens, ma bonne.épée* ; je te le jure ici, par mes espérances futures, tu 11e rentreras dans le fourreau , et mes yeux vigilans ne goûteront du repos, que lorsque la mort les aura termes, et que je serai dans une glorieuse tombe , ou bien quand la fortune m’aura donné les moyens de me venger! ( Il sort. )