SCÈNE III
Une chambre de la 'Tour.
Le Roi Hbnri endormi. Brackenbury entre.
Brack. II dort déjà. ! Mais l’affliction ne connaît pas les époques de la journée; le matin, le midi et le'Soir, tout lui est égal. Elle aime toute heure qui lui procure du relâche.
Le Roi. Qui est là? Est-ce vous, cher lieutenant? Approchez !
Brack. Vous frémissez, seigneur; vous semhlez épouvanté !
Le Roi. Oli ! j’ai fait un rêve affreux 1 si affreux, que de la vie je ne voudrais passer encore une pareille heure, dussé-je à ce prix acheter une éternité de jours heureux. Donnez-moi ce livre; j’essaierai, en lisant, de me distraire de mes tristes pensées.
Glocester entre.
Glo. Bonjour, seigneur; quoi, si profondément absorbé dans votre lecture ! Je vous dérange peutêtre.
Le Roi. Oui, en effet.
Glo. (à Brack.) Mon ami, laisscz-nous seuls; nous avons à conférer ensemble.
Le Roi. Quelle scène de mort Roscius a-t-il à jouer ! (Brackenbury sort.)
Glo. Le soupçon décèle toujours une âme coupable; le brigand croit voir le prévôt dans chaque buisson.
IjC Roi. Dans les endroits ou les malfaiteurs volent et tuent impunément, le voyageur croit voir un brigand dans chaque bosquet. Le pauvre oiseau, qui une fois déjà s’est laissé prendre au piège, agite scs ailes de crainte, et se défie de chaque arbuste; et moi, père infortuné d’un innocent oi-
ACTE I. i5 seau, j’ai maintenant devant les yeux le piège fatal où mon jeune fils fut pris et tué.
GLo. Qu’il était insensé ce Cretois qui voulut enseigner à sou fils le rôle d’oiseau! Le malheureux Icare , malgré ses ailés , fut bientôt noyé. Si tu t’étais borné à faire apprendre à ton fils ses prières, il ne se serait pas tué en voulant trop s’élever.
Le Roi. Assassine-moi de ton poignard, et non de tes paroles! Mais pour quel sujet viens-tu ici ? est-ce pour m’arracher la vie ?
GLo. Me prends-tu donc pour un bourreau?
Le Roi. Si le meurtrier de l’innocence est un bourreau, tu es le plus exécrable de tous.
GLo. Ton fils s’est attiré la mort par son insolent orgueil.
Le Roi Si tu avais été tué la première fois oue ton orgueil s’est manifesté, tu n’aurais pas vécu pour assassiner mon fils chéri; mais tu es né pour être le meurtrier de l’espèce humaine. Oui, les soupirs des vieillards, les larmes des veuves, les gémissemens îles orphelins , les pères pleurant leurs fils, les femmes leurs époux, et les eufans la ni or t p té mat u ré e d e I e urs par e n s, m.a u dî ro n t l’h c u re île ta naissance! A cette heure funeste, les cris sinistres du hibou et de la corneille présagèrent des temps désastreux. Les chiens hurlèrent; une horrible tempête déracina les arbres; les pies et les corbeaux, perchés sur les toits , firent entendre des sons lugubres et discordait.?. Tanière ressentit des douleurs plus cruelles que les douleurs de la maternité; elle mit^au monde un être audessous de ses espérances. Tu naquis la bouche armée dé jade dents : c’était annoncer que tu venais pour déchirer les hommes; et, si l’on m’a dit vrai, tu naquis
GLo. Je n’en souffrirai pas davantage Meurs, prophète, meurs au milieu de ton discours. Voilà surtout pourquoi je suis né. (// le poignarde. ) Le Roi. Oh! sans doute et pour commettre eucorc bien d’autres assassinats. — Qne le ciel me pardonne mes fautes !... Qu’il te pardonne aussi !
(IL expire. )
Glo. Quoi'! Le sang deLancastre, qui aspire toujours à s’élever, s’enfonce clans la terre! Je croyais qu’il serait monté.—Mon épée pleure des larmes de sang sur la mort de ce pauvre roi ! Oli! puissent verser ces larmes de pourpre tous ceux qui désirent la chute de notre maison ! S’il reste encore iciquelquc reste de vie, qu’elle aille en enter, et qu’elle «lise que c’est moi qui l’y envoie,
( IL donne un nouveau coup de poignardait corps
du Roi. ) moi, qui ne connais ni la pitié, ni l’amour, ni la crainte ! — En effet, ce que Henri disait de moi est très-vrai. J’ai souvent ouï (lire à ma mère, que j’étais né en présentant les pieds : la sage-femme resta immobile d’efonnqment, et les femmes s’écrièrent: Que le ciel ait pitié de nous! il a des dents! C’était un signe évident que j'aurais les penc b a n s, le caractère et la férocité du dogue. Eli ! bien, puisqu’il a plu au ciel de créer ainsi mon <orps, que l’enfer rende mon âme également difforme , pour qu’elle réponde à cette structure ! Je n’ai point de frères, je ne ressemble à aucun d’eux; que cet amour, que les vieillards appellentdivin, aille se loger dans les hommes qui se ressemblent les uns aux autres , et non pas en moi.... J e suis.... je suis un être isolé. — Clarence, prends garde à toi; tu m’interceptes la lumière. Mais Je 11e manquerai pas d’exécuter mes sombres projets; tu n'as plus qu’un jour à vivre. Alors que le ciel prenne en sa miséricorde le faible roi Edouard, ctque je puisse m'élancer librement dans le monde.... Mais silence!—Je partage les dépouilles avant le gain de la bataille. Clareirre respire encore; Edouard A ir encore sur le trône. Lorsqu’ils ne seront plus, je pourrai énumérer mes triomphes. (JL sort.)