‹ Richard III, tragédie en 5 actesChapitre 4 sur 23 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Devant l'église Saint-Paul. — Brandon rencontre

lord Stanley.

Bran. Bonjour, milord : que venez-vous faire à Saint-Paul, je vous prie ?

S tan. Je viens voir le convoi de ce pauvre roi Henri : c’est un triste spectacle ; mais je vis le roi avant-hier à la tour. Son langage est encore si présent à ma mémoire, que je sens couler mes larmes en songeant à son malheureux sort. La politique de Glocester m’étonne. Comment souffre-t-il que le corps soit exposé ? Croit-il donc qu’on l’en aimera davantage?

Bran. Oh! oui, seigneur, aimez-le comme il aime ses frères. Quand avez-vous vu le roi Edouard, milord? J’ai entendu dire qu’il ne mange plus , qu’il est en proie à une profonde tristesse , et que ses médecins craignent pour lui.

S tan. O11 ne pense pas qu’il recouvre la santé. Voulez-vous venir avec moi a la cour pour savoir de ses nouvelles ?

Bran. Je suis obligé de rester ici. Lady Anne a obtenu la permission d’enterrer à Chertsey le corps du roi Henri -, j’ai promis d’accompagner cetio dame.

S tan. Est-ce la belle-fille du roi Henri?

Bran. Elle-même , milord ; la veuve du prince Edouard tué par Glocester , près de Tewksbury.

S tan. Hélas ! pauvre princesse ! elle a bien souffert! et cependant on dit que Richard recherche son amour. Il me semble que les maux qu’il lui a causés devraient lui laisser peu d’sspoir. i8 RICHARD III.

B rem. Ni ces maux, ni sa figure difforme ne peuvent lui inspirer du découragement. Il a voulu la voir ce matin ; elle a été obligée de garder le lit pour éviter sa visite. Mais la voilà... Resterez-vous pour assister à cette triste cérémonie ?

Stem. Je vous accompagnerai. ( Ils sortent.)

Glocesteh entre.

Glo. C’était un prétexte pour ne point me recevoir! Hélas ! elle ne garde pas le lit. Elle se porte assez bien pour aller à Chertsey -, mais elle n’a pas la force de supporter ma présence. Je ne puis la blâmer. Quoi! l’amour m’a renié dans le sein même de ma mère ; et pour m’exclure à jamais de son doux empire , il a suborné la fragile nature , et l’a engagée à rendre mon bras amaigri semblable à un arbrisseau desséché, à placer sur mon dos une odieuse éminence , dont la difformité insulte à mon corps; à former mes jambes d’une longueur inégale , à rompre les proportions dans toutes les parties de mon être. Suis je un homme fait pour être aimé £ O pensée absurde! plus encore que mon ambition !

Brackenbury entre précipitamment.

Brack. Milord , je supplie votre grâce...

Glo. Laisse-moi, insolent je n’ai pas le temps.

Brack. Milord, fe roi, votre frère, est très-mal.

Glo. Je vais me rendre auprès de lui : laissezmoi, mon ami. Ali! Edouard est très-mal! Puisset-il périr en os et en chair ! Puisse - t* il 11e plus naître de lui îles enfans qui traversent les jours heureux que j’espère.

Lady Anne entre, vêtue de deuil; i.ord Stanley

et des dames l*accompagnent- Les gardes es-

cortent le cercueil du roi Henri vi.

OÙ ! voilà celle que j’aime ! — Semblable à la lune argentée, elle brille d’un pâle éclat, à travers le

ACTE II. i 9 voile humide de l’affliction ! Ainsi la veuve d’Ephèse pleurait son époux; ainsi le brave soldat lui adressa un tendre langage, et vit son audace couronnée par le succès. Il est vrai que ma beauté n’est pas faite pour la subjuguer; mais j’ai une langue à séduire le diable lui-même. Je sais sourire pendant que j’assassine; je sais montrer de la joie de ce qui me déchire l’Ame; des larmes feintes coulent de mes yeux à ma volonté, et je sais donner à mes traits l’expression nécessaire dans toute circonstance. Mais silence : elle pleure l’homme que j’ai tué. Laissons d’abord sa douleur prendre son cours. - J’attendrai ici que sa tristesse soit sur le déclin, et bientôt l’orage excité par le désespoir se fondra en douces farines île pitié pour le meurtrier repentant.

Lady A. Que les cieux se couvrent de noirs nuages! que le jour se change on nuit ! que les comètes, arbitres des temps et des états, brandissent dans leur firmament leur chev elure enflammée, et châtient ainsi les étoiles rebelles qui ont consenti à la mort du roi Henri ! O ! maudite soit la main qui répandit son sang! Maudit soit le cœur qui a pu commettre cette cruauté ! Si jamais le meurtrier obtient une épouse, puisse-t-elle être plus malheureuse par l’existence de son époux, que je le suis moi - même par la mort de mon Edouard et par la tienne !

Glo. (à part). Pauvre femme, que de peines elle se donne pour se maudire elle-même !

Lady A. Si jamais elle a un fils, qu’il naisse avant terme ; que cet avorton, d’une forme hideuse, d’un aspect horrible, effraie par sa naissance sa mère désespérée, et qu’il soit l’héritier des malheurs île son père! —Rendons-nous maintenant à Chertsey, avec ce fardeau sacré.

Glo. (s'avançant). Arrête'/., vous, qui porte/, ce corps, et posez-le à terre.

Lady A. Quel noir magicien évoque ici ce démon , pour venir troubler les pieux devoirs de la charité !

Glo. Misérables, laissez-là ce corps, vous dis-je î ou, par saint Paul, je ferai un cadavre du premier qui ose me désobéir.

Starr. Milord, rangez-vous, de grâce, et laissez passer le cercueil.

GLo. Insolent valet ! arrête quand je te l’ordonne ; détourne «le ma poitrine le fer de ta hallebarde, ou, par saint Paul, je te foule aux pieds pour punir ton audace.

Laay A. Oses-tu le persécuter encore, insatiable ennemi'? Tu n’avais de pouvoir que sur son corps mortel, tu ne peux rien sur son âme; ainsi, fuis loin de nous.

Glo. Douce sainte^ au nom de la charité, ne soyez pas si cruelle.

Lady A. Si tu te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de tes assassinats. Pourquoi as-tu commis cemeurtre '? Les lois de la nature, des hommes et. du ciel ne pouvaient-elles te retenir ? Et cependant il n’est point de bête si léroce qui ne soit sensible à la pitié !

Glo. Si le manque de pitié est un crime si haïssable, tu es donc coupable aussi?

Lady A, Que veut dire ce perfide '?

Glo. O merveille de ton sexe, daigne m’accorder un moment, et je me justifierai des crimes dont tu m’accuses.

Lady A. Prends alors cette épée, dont la pointe est encore fumante du sang de Henri et de celui de mon époux chéri, et ôte-toi la vie, pour apaiser leurs mânes.

Glo. Par un pareil désespoir je m’accuserais inoîjnêmc.

Lady A. Oui, ce n’est qu’ai nsi que lu peux le justifier. N’as-tu pas tué le roi ?

Glo. Je vous l’accorde.

Lady A. Oh ! c’était un roi si bon, si doux ,

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