SCÈNE I
Le Palais.
On. 'voit le Prince Edouard, Glocester , Buckingham , Lord Stanley , Brandon , et. suite.
Glo. Soyez le bienvenu, mon cousin, dans votre ville de Londres. Soyez le bienvenu, prince, et jouissez de la haute dignité que vous assurent le testament du lloi votre père, et le droit de naissance. Héritez en paix d’un titre incontestable. Et, s’il m’est permis, dans la simplicité de mon cœur, de vous parler avec franchise, soyez encore plus le bienvenu auprès d’un oncle qui vous consacre ses soins et son amour. —Mais, seigneur, pourquoi soupirez-vous? Il parait que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique.
Le Prince. Non, mon oncle; mais les accidens ont rendu notre chemin fort ennuyeux, pénible et rude.—Je 11e vois pas ici tous mes oncles, pour me recevoir.
Brand. Ses autres oncles î que veut dire son altesse. (A part, à Stanley.)
S tan. ( a part à Brandon.) Mais, oui : le prudent duc de Glocester a mis en sûreté quelquesuns de ses pareils.—Lord Hivers, Gray , Sir Thomas Yaughan, et plusieurs autres, sont prisonniers en ce moment au château de Pondret ; peu importe sous quel prétexte, il suffit qu’ils s’y trouvent. Laissez au duc et à l'enfer le soin de leur chercher des crimes.
Glo. Seigneur, voici le maire de Londres, qui vient vous rendre ses hommages.
{IjC Lord M aire entre avec deux Aldermen.')
Le Maire. Daignez, gracieux souverain , rece-
ACTE III. 29 voir l’hommage de votre ville royale. Permetteznous aussi de vous exprimer notre profonde douleur de la mort de votre auguste père; et que votre bonté nous admette à vous féliciter sur votre avènement au trône, autant qu’il nous est possible dans notre véritable affliction.
Le Prince. Milord, je vous remercie ; je remercie tous ceux qui vous accompagnent. Hélas ! ma jeunesse est encore incapable de régner : que le glai\e de la justice continue donc d’être confié à des mains plus habiles (désignant Glocester) ; mais, soyez-en bien assurés, je sais déjà vous aimer à tel point que, sans connaître encore les moyens de vous faire du bien, j’aimerais mieux mourir que de vous causer du mal.
GLo. (à part). Les enfans qui ont tant d’esprit ne vivent pas long-temps, dit-on.
Le Prince. Milord, je croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a long-temps, nous joindre en chemin. Dites-moi, mon oncle Glocester, si mon frère vient, où logerons-nous, jusqu’au jour du couronnement?
Glo. Dans le lieu qui plaira le plus à votre altesse; mais, s’il m’est permis de vous dire mon avis, reposez-vous un ou deux jours à la Tour; ensuite, choisissez la résidence qui vous conviendra le mieux, pour votre santé et pour votre plaisir.
Le Prince. Pourquoi la tour? mais, soit : puisque Vous le trouvez bon.
JJuck. Milord, voici le frère de votre altesse, sa grâce le duc d’York.
Le duc d’York entre avec la Duchesse.
Le Prince. Ah! Richard d’York! Comment se porte mon tendre frère ?
Duc d'Y. O mon bien-aimé souverain ! C’est ainsi que je dois vous nommer à présent.
Le Prince. Oui, mon frère, à notre grande douleur , ainsi qu’à la vôtre. Il est mort trop tôt, ce I r*> RICHARD lit.
qui eût mieux porté ce titre, dont la majesté St beaucoup perdu en moi.
Glo. Comment se.porte notre neveu, le noble duc d’York ?
Duc d’Y. Je vous remercie, mon oncle. Ah!
milord, c’est vous qui avez dit que mauvaise herbe croit bien vite. Le^ prince mon frère a grandi beaucoup plus que moi.
Glo. Il est vrai, milord.
Duc d’Y. Et, alors, est-il donc mauvais?
Glo. Mon beau cousin , je ne veux pas dire cela.
Duc d’Y. Aussi, mon oncle, je ne crois pas au proverbe : car, s’il était vrai, c’est vous qui seriez mauvaise herbe.
Glo. Et comment donc, mon neveu?
Duc d’Y. Ou dit que vous avez grandi bien vite, et que vous étiez né à peine depuis deux heures , quand vos dents pouvaient déjà broyer une croûte de pain. Moi, j’avais deux ans quand une dent m’a poussé.
Glo. (à part.) Je vois que le marmot a bien appris sa leçon. Qui vous a donc raconté cela, mon joyeux petit cousin?
Duc d'Y. Votre nourrice, mon oncle.
Glo. Ma nourrice , cher enfant? Elle était morte avant que vous ne fussiez né.
Duc d’Y. Si ce n’est pas elle, je ne puis vous dire qui me l’a raconté.
Glo. (à part.) Ah! toi aussi, tu es si précoce. Quel dommage que ta vie doive être si courte!
Le, Prince. Mon frère est toujours contrariant dans ses propos, cher oncle.
Glo. N’importe, milord, nous n’aurons jamais de querelle ensemble.
Le Prince. J’espère que vous saurez le sup . porter.
Duc d’Y. Vous voulez dire me porter, et non me supporter. Mon frère se moque de vous, mon oncle, et do moi. Parce que je suis petit comme
ACTE III. 3i un singe, il croit que vous inc porteriez sur vos épaules.
Le Prince Non, mon frère, je ne pensais à rien de semblable.
Glo. Mon prime, voulez-vous bien vous mettre en chemin? Mon cousin Buckingham et moi, nous allons prier votre mère de venir vous trouver à la tour, pour vous féliciter sur votre arrivée.
Duc d’Y. Quoi ! voulez-vous aller à la tour, mon cher prince?
Le Prince. Milord protecteur prétend que cela doit être.
Duc d’Y. Pour moi, je ne dormirai pas tranquillement dans la tour.
GLo. (à part. ) Je vous en réponds : le roi Henri s’y est couché , et il dort bien tranquille.
Le Prince. Que craindriez-vous là, mon frère? Duc d’Y. Vraiment, l’ombre de mon oncle Clarence *• ma grand’mère m’a dit qu’il y avait été assassiné.
Le Prince. Je ne crains pas les oncles morts, moi.
Glo. Ni les vivans non plus , j’espère.
Le Prince. Je l’espère aussi : mais allons, milord, rendons-nous a la tour, puisqu’il le faut.
(//? sortent tous, excepté Geocester et
Buckingham. )
Buck. Pensez-vous, milord, que ce petit babillard n’ait pas été excité par son adroite mère a vous railler par ses sarcasmes piquans?
Glo. Oh! sans doute, sans doute, c’est un enfant rusé, hardi, vif, spirituel, précoce, et plein tle sens. C’est tout le portrait de sa mère, de la tête aux pieds. — Mais laissons ce chapitre. — El» bien ! que dit Catesby?
Buck. Milord, il y en a plus encore que je ne croyais; le voilà lui-même pour vous faire son rapport. 3 a RICHARD III,
Catjïsby entre.
Glo. Eli bien ! Catesby, as-tu bien sollicité? Qu’y a-t-il de nouveau 2 .
Cat. Milord, d’après les instructions que j’avais reçues , j’ai sondé adroitement et de loin le lord Hastings ; j’ai cherché à pénétrer jusqu’à quel point il s'attacherait à votre projet : je l’ai trouvé froid et de mauvaise volonté. En résumé y il semble d’abord ne pas me comprendre enfin, lorsque je m’expliquai plus clairement, et qu’il fut forcé de répondre, il me dit avec feu que plutôt que de nuire à la tête à laquelle appartient la couronne , il perdrait plutôt sa propre tète.
Glo. En vérité ! Eh liien ! sa tête répondra de cette phrase : il s’en repentira. En attendant, Catrsby , demeure près tle moi. — Cousin Buckingham , ne perdez pas tle temps : le maire et les bourgeois sont assemblés à Guiltl-Hall. Hâtez-vous de les y joindre , et là , lorsque vous trouverez le moment favorable , mettez en avant ce dont je vous ai parlé. Mais , surtout, insistez sur l’illégitimité des cnlans d’Edouard.
Buck. Comptez sur moi, milord , je vais jouer le rôle d’orateur, avec le meme zèle que si la brillante couronne pour laquelle je plaide m’était réservée.
Glo. Si vous réussissez, amenez-les-moiici; vous m'y trouverez gravement occupé avec les plus savaus membres tle l’église.
Buck. Je vole, milord, vous servir.
Glo. Et te servir aussi, mon cousin : aie bien soin , quand je serai roi, de me demander le comté de Hereford avec tous ses domaines , dont le roi mon frère était en possession.
Buck. Je rappellerai à votre grâce combien elle fut bienveillante.
Glo. Cousin, tu as ina parole.
BucTc. Milord, je pars. (Il sort.)
Glo. Voilà comme je inc suis assuré de mon cousin. Ces domaines ne lui laisseront pas de repos
ACTE III- 33 que je ne sois roi. - — Vous, Catesby, rendez-vous promptement chez le docteur Shaw, et de là chez le frère Beuker. - Priez les tous deux de se rendre près de moi dans une heure au plus tard.
(Catesby sort.) Eu attendant, je donnerai des ordres particuliers pour empêcher tout accès près des princes. •— Allons , par saint Paul , l’alïaire est eu bon train ! Combien de lois la conscience timorée d’un esprit faible aurait reculé devant une telle entreprise ! Bon ! la conscience est un épouvantail commode , placé en sentinelle pour garder les fruits que se réservent les docteurs et les hommes habiles : ceux-ci n’en ont jamais peur. Ils savent bien que ce n’est qu’un amas de chiffons , et ils font tranquillement leur récolte en sa présence; tandis que la terreur agit sur l’âme de quelques malheureux imbéciles , a demi morts de faim , et les décide à être honnêtes. Pourquoi a-t-on fait les lois ? parce que la nature a lait de nous des coquins. La conscience est comme l’argent monnayé, qui nous sert à vivre pour autant que nous savons nous cm séparer. Moins on y regarde, et plus on profite. C’est ainsi que, prodigue de promesses, l’amant achète l’espérance ; que la jeune fillo trompée saisit le plaisir fugitif; que nos avares vieillards emplissent leur coffre; que nos juges, aux joues creuses, dînent en paix , après avoir fait périr l’innocent, plutôt que de laisser refroidir leurs mets. Les monarques laissent là leur conscience pour marcher dans lu voie du despotisme , et les peuples pour se livrer à~ l’audacieuse révolte. Le plus misérable esclave ose prendre sa part dans la scélératesse commune ; pourquoi donc les siècles à venir m’accnseraient-ils d’inhumanité, quand nies actions les plus coupables n’ont été que l’eftet de l’ambition 1 Tous les hommes ont un vice favori : les grands hommes sont entraînés par une passion noble ; et. la mienne eut l’ambition. ( II sort. )
3j RICHARD III.