‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 10 sur 52 · Paris, 28 Janvier · texte numérisé non relu

Paris, 28 Janvier

Enfin, ma chère enfant, il faut me décider à vous donner de mes nouvelles en courant, en pleine agitation. Au milieu de mes tourments, c'est mon réconfort de songer comment je me recueillerai pour vous raconter bien tranquillement, bien à mon aise, tout ce que

j*ai souffert; mais je ne suis pas encore au bout, et, sans doute, je n'y arriverai jamais. Donc, plus de retard inutile, et, au lieu de cela, quelques lignes de certitude.

Toutes mes expériences précédentes ne sont rien en comparaison d'une observation, d'une découverte, que j'ai faite à la première répétition d'orchestre pour mon concert, parce qu'elle a décidé de tout le restant de ma vie et que les conséquences m'en domineront désormais tyranniquement. Je faisais jouer pour la première fois le prélude de Tristan, et il me parut que les écailles me tombaient des yeux, quand j'ai reconnu à quelle distance, en ces huit dernières années, je me suis éloigné du monde, — à perte de vue! — Ce petit prélude était si inconcevablement nouveau pour les musiciens, que je fus forcé de conduire mes gens de note en note, comme à la découverte de pierres précieuses dans une mine.

Bûlow, qui était présent, m'avoua qu'en Allemagne les exécutions de ce morceau avaient été acceptées de confiance et sur parole, mais qu'au fond le public n'y avait absolument rien compris. Je parvins à le faire comprendre à l'orchestre et au public: oui, on m'assure qu'il a produit la plus profonde impression; mais comment ai -je mis cela sur pied, ne me le demandez pas! Suffit qu'aujourd'hui j'aperçois clairement qu'il m'est impossible de songer à

créer plus avant sans avoir comblé le gouffre terrible derrière moi. Je dois d'abord faire représenter mes œuvres. Et qu'est-ce à dire? . . . Mon enfant, c'est-à-dire que je dois me plonger dans un marais de douleur et de sacrifice, où je périrai peut-être... Tout, tout peut devenir possible, mais seulement à condition que j'aie beaucoup de temps et de loisir, que je puisse avancer pas à pas avec chanteurs et musiciens, que je n'aie rien à précipiter, rien à couper faute de temps et que j'aie toujours tout à ma disposition. Et qu'est-ce à dire encore? L'épreuve de ce concert, avec le temps si parcimonieusement mesuré, me l'a démontré: il faut que je sois riche; il faut que je puisse sacrifier sans compter des milliers et des milliers de francs pour m'acheter emplacement, temps et bonnes volontés. Puisque je ne suis pas riche, il me faut bien tâcher de m'enrichir: il me faut permettre qu'on donne ici mes anciens opéras en français, pour être enfin, avec les croissants et considérables bénéfices de ces représentations, en état de révéler mes œuvres nouvelles. — Voilà le problème qui se pose pour moi; je n'ai pas le choix! Donc ... à Dieu va! C'est là encore ma tâche; c'est pour cela que le démon m'a conservé en vie! Ce serait folie de songer à autre chose! Je n'entrevois rien que ces convulsions terribles pour la mise au monde de mes dernières œuvres.

Oh! restez à Rome! Comme je suis heureux de vous savoir ainsi hors du monde! Regardez, contemplez, méditez bellement et délicieusement! Faites-le pour moi, et ce me sera un soulagement de recevoir de vous ces images intimes et profondes. Cela rafraîchira et réconfortera celui qui tremble la fièvre! Ainsi maintenant êtes-vous ma suprême consolation!

Deux mots encore des événements extérieurs. Après des peines et des tracas inouïs, je parvins, mercredi dernier, à mon premier concert.^ La soirée a été vraiment une fête, je ne puis dire autrement. L'orchestre était déjà rempli d'enthousiasme, comme suspendu à mon regard, à mon geste.

Je fus accueilli par lui et par le public avec acclamations interminables, et l'éclat, l'étonnement, les transports redoublèrent à chaque morceau. La sensation est immense: impressions extraordinaires, conversions, feuilletonistes (celui de la Patrie) se précipitant vers moi pour me baiser la main! J'éprouvais une fatigue mortelle. Ce soir-là, j'ai reçu la dernière consécration de ma souffrance: je dois, il le faut, marcher en avant! C'est l'unique tâche qui me reste. La fleur s'ouvrira au monde et mourra: conservez-en le chaste bouton!

1 Voir Glasenapp, II, 2, 239.

Bien des amitiés à Otto! Dites-lui que je

Taime! Adieu, ma chère et noble enfant! Vivez

d'une vie douce et intime, et ainsi donnez-moi

le réconfort! De fidèle affection,

à vous,

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