Janvier
Amie, je vis encore! C'est la chose la plus remarquable que je puisse vous dire pour le jour de l'an!
Dieu sait comment l'espoir m'était venu de recevoir aujourd'hui quelques nouvelles de vous. Nos lettres sont pourtant, à présent, bien lentes et irrégulières. A mon grand regret, j'avais constaté, par la date de votre lettre, que la
mienne ne vous serait pas arrivée le 23 Décembre. Je ne puis donc attendre pour aujourd'hui la réponse.
Je suis heureux de vous savoir, cependant, bien arrivés et en bonne santé à Rome. Votre lettre me prouve que je puis parfaitement vous abandonner à vous-même maintenant. Vous avez ouvert les yeux, et regardez . . . Peut-être l'aviez-vous omis. Voyez et regardez pour moi aussi: j'en ai besoin, et ne pourrais vous préférer personne pour voir à ma place. Mon cas est tout à fait particulier: je l'ai reconnu à plusieurs reprises, et, finalement, de la façon la plus précise en Italie. Pendant un certain laps de temps, mon œil est vivement saisi par des impressions profondes, mais cet effet ne dure guère. Cela ne provient certainement pas de ce que mon œil soit insatiable; il semble plutôt qu'il ne me suffise point comme organe sensible pour observer le monde. Peut-être suis-je dans le même cas que Gœthe, qui prenait tant de plaisir par les yeux, et qui s'écriait dans Faust: «Quel spectacle! mais, hélas! . . . rien qu'un spectacle!»
Cela provient peut-être de ce que je suis trop décidément l'homme de l'oreille; et cependant je vis parfois pendant de si longues périodes sans le moindre aliment pour l'ouïe! Non, cela ne me paraît pas encore la véritable cause. Il doit exister un sens intérieur, indéfinissable, et^qui n'agit jamais si nettement que lorsque
les autres sens, tournés vers le dehors, ne font que rêver. Quand je ne vois ou n'entends plus clairement, ce sens agit alors plus que jamais et il apparaît en sa fonction comme une paix productive: je ne puis le nommer autrement. J'ignore si cette paix est analogue à la paix plastique dont vous parlez; je sais seulement que cette paix va du dedans au dehors, qu'avec elle je suis au centre du monde, tandis que ce que vous appelez paix plastique me semble plutôt agir du dehors, comme un apaisement de l'inquiétude intérieure. Quand je me trouve dans cet état d'inquiétude intérieure, aucune image, aucune œuvre d'art plastique ne peuvent me faire impression: cela manque son effet comme un vain joujou. C'est seulement le regard jeté au-delà qui trouve pour moi l'apaisement. C'est aussi le seul regard qui me rende sympathiques mes semblables, ce regard pardessus le monde; c'est le seul aussi qui comprenne le monde. Ainsi regardait Calderon, et qui a plus magnifiquement que lui rendu la vie, la beauté, toute floraison?
Goethe à Rome est une réjouissante figure et des plus importantes: ce qu'il recueillait là, c'était pour le bien de tous, et à Schiller il épargna sans doute le soin de voir par luimême. Celui-ci pouvait alors s'accommoder parfaitement de cette aide et créer ses plus nobles œuvres, tandis que Gœthe poussait le
plaisir de l'œil jusqu'à la fantaisie, à tel point que nous le voyons finalement former avec une étrange convoitise une collection de monnaies. C'était foncièrement, absolument, l'homme de l'œil!
Laissons-nous conduire par lui, quand il s'agit de voir; certainement, nous serons bien servis. A Rome, prenez-le pour guide; qu'à son côté, une magnifique et délicieuse paix descende sur vos yeux d'enfant! Voyez pour moi également! Et donnez -moi toujours des nouvelles aussi importantes et aussi plaisantes que cette première fois!
Il n'y a pas grand'chose à dire de moi, mon enfant! A Rome, ne vous occupez donc point d'un homme qui va de porte en porte, à la recherche d'une salle de concert convenable: il n'ose pas même vous dire ce qu'il éprouve dans ces courses.
Mes amitiés à Otto, et dites-lui que bientôt il y aura du nouveau. Le \^^ Mai, je pense ouvrir mon Opéra allemand,^ salle Ventadour: les meilleurs chanteurs de l'Allemagne acceptent tous avec enthousiasme; Madame Ney, Mayer- Dustmann (de Vienne), Tichatscheck, Niemann, etc., se rangent sous mon drapeau, même au prix de sacrifices pécuniaires. J'ai l'espoir de bientôt régler tout définitivement. D'abord, donc,
^ Voir Glasenapp, II, 2, 233.
Tannhauser et Lohengrin; en même temps, les études de Tristan, qui sera joué à peu près du 1^*^ au 16 Juin. Il me faut tâcher d'arriver au but. Mais cela n'a rien de romain!
Vous savez que je me proposais d'avoir pour quelque temps une activité purement extérieure; j'y suis forcé aujourd'hui, notamment par le mécompte de Tristan à Carlsruhe. Tous mes projets actuels ne visent qu'à la possibilité de me représenter Tristan. Alors, de nouveau je laisserai aller les choses. Je ne pense à rien d'autre. J'ai pour le moment assez de mes efforts pour arriver à ce but ... Et si j'étais Goethe, j'irais, aujourd'hui, près de vous à Rome, soyez-en bien sûr!
Et, maintenant, une bonne, belle et radieuse
année! Je suis tout heureux de vous savoir à
Rome, sous le ciel de l'Italie! Mille cordiales
amitiés à Otto et aux enfants!
De fidèle affection,
à vous.