‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 13 sur 52 · Paris, 2 Mai · texte numérisé non relu

Paris, 2 Mai

Je ne puis voir le mois de Mai faire son entrée sans vous envoyer, chère enfant, encore un signe de vie à Rome, où vous ne séjournerez plus longtemps, je crois. S'il y avait quelque chose aujourd'hui qui pût me retenir d'écrire, ce serait tout simplement que je n'ai rien de précis à vous communiquer. Vous savez déjà, , cependant, qu'il ne faut pas considérer le sujet 1

de ce que je vous écris, mais plutôt Tétat moral dans lequel je vous écris. Le sujet est donc indifférent: à le bien prendre, c'est mon état d'âme qui peut vous intéresser, et là-dessus même il n'y a pas grand'chose à dire. Comment pourrais-je me sentir dans une bonne disposition? Mais cette disposition d'esprit est-elle digne de votre sympathie? De cela, non plus, je ne puis me rendre exactement compte: seulement, une voix me dit, au profond de moi-même, que les choses devraient aller autrement.

Dieu sait pourquoi je suis encore de ce monde! Autant que ma volonté est en jeu, je n'ai aucune raison de me réjouir de ma persévérance. Les moments de clarté sont trop rares. Peut-être, un jour, même ceux-ci disparaîtront-ils tout à fait: je les attends toujours, prends patience, et reste vivant dans la nuit!

Vos souvenirs m'ont vivement saisi. C'est incroyable à quel point on peut supporter la dévastation de sa vie. Ce qui reste doit être misérablement petit, à moins que ne ce puisse être sublimement grand. Dans mes bons moments, l'idée du grand me flatte. Qu'y a-t-il de plus grand que de renoncer absolument au bonheur pour toute l'étendue de la vie et de se restreindre à quelques moments? Il n'y a de sûr que ce qui est vulgaire, étendu, vivace, envahissant: ce qui est noble n'est qu'une force de résistance; rien de positif, tout négatif.

Et Tartiste, alors? Le pauvre fou! Celui-ci est vraiment le bouffon de sa propre conscience; mais il est très artistement organisé, justement, pour supporter l'éternel conflit. Oui, être toujours en conflit, ne jamais atteindre au parfait calme intérieur, être toujours traqué, attiré puis repoussé, telle est T existence éternellement bouillonnante d'où jaillit l'inspiration, comme une fleur du désespoir. . . Mais, je le sais, et vous devez le sentir aussi! qui voudrait être autrement qu'il n'est?

Je me suis rendu compte maintenant du choix que j'ai à faire; seulement je ne sais pas encore ce que je choisirai — et, probablement, le choix ne dépendra pas du tout de moi, mais c'est Lui qui choisira, le Brahm, le Neutrum.

Voici donc: ou bien représenter mes œuvres, ou bien en créer de nouvelles. Prendre le premier parti, c'est accepter jusqu'au désastre les conséquences de l'affirmation de la vie. Si je veux d'abord révéler proprement au monde mes œuvres terminées, lui faire sentir exactement, par des représentations adéquates, ce qu'il possède en elles, cela seul est une entreprise qui doit consommer la plus vigoureuse énergie vitale. Alors tout le reste n'est que fourvoiement, tout approfondissement au dedans n'est qu'une trahison de mon projet; alors il s'agit de se porter au dehors, uniquement au dehors, de me soumettre le monde, de n'appartenir

qu'au monde, de me laisser trahir, humilier, tourmenter, anéantir par lui, afin de pénétrer ainsi dans sa conscience. Alors je lui dirai, comme Jésus à ses disciples, le soir de la Cène: «Vous ne connaissez que le lait de ma doctrine; maintenant vous apprendrez à connaître son sang: venez et buvez, afin que je sois en vous!» Ou bien le second parti : je renonce à toute possibilité de jamais entendre mes œuvres, de jamais les révéler entièrement au monde. C'est un sacrifice; et cependant, pour ce qui est du plaisir que j'y prendrais, ce n'est peutêtre qu'une tentante chimère. En effet, très clairement, la voix me dit que je n'arriverai jamais au plaisir, à la satisfaction, par la représentation de mes œuvres; que toujours il restera un tourment secret, qui me martyrisera d'autant plus que je devrai le cacher encore et le nier, si je ne veux point passer pour un insensé. Puis, si je renonce, oh! quelle délicieuse image se lève devant moi! D'abord la pauvreté personnelle pleine et entière; plus jamais le moindre souci de possession. Une famille, qui me reçoit chez elle, pourvoit à toutes les menues nécessités de ma vie: je lui abandonne pour cela tout ce qui pourra jamais être mien. Là, ne plus rien faire qu'écrire mes dernières œuvres: tout ce que j'ai encore en tête. Alors je laisserais tranquillement au démon qui me garde le soin d'évoquer un jour celui qui révélerait

mes œuvres au monde; il dépendrait de mon bon plaisir de me figurer celui-là ou de me résigner doucement si je ne puis croire à sa possibilité. Voilà, voilà mon vœu et mon choix définitifs ... si c'était moi qui avais à choisir! Le choix lui-même démontrera ce qui était le plus nécessaire. Si moi seul puis représenter mes œuvres, il en sera ainsi; j'en suis sûr! . . . Si moi seul puis encore écrire les œuvres que j'ai en tête, il en sera ainsi! . . . Qu'est-ce qui pourrait bien être le plus difficile? . . . Ou le plus opportun ? ... Je suis presque tenté de croire au premier parti. Que dorénavant quelques nouvelles œuvres de ce genre soient encore données au monde, cela importe peu, sans doute, au génie du monde, pourvu que ce genre, en son essence, soit compris par le monde. C'est évident. Pour l'essence des choses, ce n'est jamais de la quantité qu'il s'agit: celle-ci n'a rien d'essentiel; le principal, c'est la valeur intime du genre tout entier. Si je la révèle parfaitement, j'éveille une flamme de conscience en des individus qui, par là, deviennent propres à multiplier en le variant ce qu'ils ont reçu. C'est ainsi également que nous pouvons nous expliquer la quantité et la variété individuelle extraordinaires de l'école italienne en peinture, de l'école espagnole en poésie, etc. Donc je crois être assuré que pour le génie du monde il importe plus que je révèle au monde par

des représentations excellentes mes œuvres terminées, et cela sur un terrain aussi large que possible, parce que les rares individus où il s'agit d'éveiller cette flamme sont disséminés dans l'espace aussi bien que dans le temps. Car, en un certain sens très profond et compréhensible au seul génie du monde, je ne puis plus, dans de nouvelles œuvres, que me répéter; je ne puis manifester une autre vertu essentielle.

Donc le choix est très difficile et mon désir ne peut pas être invoqué. Mais ici aussi il y a de la ressource et une chimère fallacieuse miroite devant moi: peut-être pourrais-je combiner les deux, par intervalles, ou bien retrouver après la lutte un doux repos et achever encore mon œuvre. Oh! les visions tentatrices ne font jamais défaut ! Mais je connais le démon; il y a des heures graves où je sais tout, où nulle tentation ne me leurre, où je me résous à tout subir. Aujourd'hui je vous écris en de pareilles dispositions. Soyezmoi bonne, respectez-moi, aimez-moi ! Je le mérite, par la grâce de mes souffrances! . . .

Mille et mille amitiés ! Faites-moi savoir bien vite quand je pourrai vous écrire à Venise!

A Otto je répondrai bientôt en latin, puisque c'est maintenant sa langue favorite. Il a raison, ce qu'on lui a chanté en latin est magnifique: je connais cela!

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