‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 14 sur 52 · Mai 60, Paris · texte numérisé non relu

Mai 60, Paris

Au lit, ce matin, j'ouvris votre dernière lettre de Rome et regardai ce qu'elle contenait. Maurice revint m'annoncer mon bain : il me trouva baigné de larmes et se retira en silence. . .

Mon enfant, les dieux m'ont honoré, hier, de la plus belle journée de cette année. Jamais, encore il n'avait fait si clair et serein. Pour la première fois, je fus salué, lors de ma promenade matinale, par un ciel entièrement pur et un vent d'est des plus réconfortants: tout était vert et brillant. Sans la moindre raison de me réjouir de ma situation personnelle, vivant au' jour le jour dans l'incertitude la plus vacillante, forcé comme un assiégé de me défendre quotidiennement contre des attaques continuelles à mon repos, j'éprouvais pourtant un bien-être, une sérénité. Les dieux m'aimaient : cela me faisait sourire. Rien ne venait à ma rencontre, rien ne venait me saluer que le ciel et le bon vent, qui m'avaient manqué si longtemps. Mais cela me suffisait, et de belles images se rangeaient devant mon âme. Sûrement il devait faire beau partout aujourd'hui et, si je ne recevais point de saluts, bien des gens penseraient à moi de façon bienveillante et se diraient : «Les dieux l'aiment, pourtant!» Comme je suis encore enfant, comme je me laisse facilement flatter! Le ciel, la brise, le soleil et la verdure de Mai vous épargnent cette fois le soin

d'écarter de mon front les pensées anxieuses. Remerciez-les un peu ! . . .

Ce que jusqu'ici je ne connaissais que par des moments d'émotion sublime, je viens de réprouver cette fois-ci avec une paisible sérénité: me réjouir d'un noble mouvement vers autrui. Je trouvai chez moi le dernier numéro du Journal des Débats; là dedans, un article de Berlioz sur Fidelio. Depuis mes concerts, je n'avais pas revu Berlioz; depuis lors, il s'était laissé induire à des animosités de plus en plus vives et à de malicieuses et sournoises attaques: il me fallait renoncer à toutes relations avec le malheureux, d'autant plus que toute tentative dans l'autre sens devait être considérée par lui comme une injure. Donc je fus ravi de cet article sur Fidelio et, bravant toute éventualité, oui, toute probabilité d'un complet malentendu de sa part, je lui écrivis à peu près ceci : «Je viens de lire votre étude sur Fidelio. Soyez-en remercié mille fois ! C'est pour moi une joie toute spéciale d'entendre s'exprimer, par de si purs et nobles accents, une âme, une intelligence qui comprend parfaitement et s'approprie les mystères intimes des créations d'un autre héros de l'art. Il y a des moments où la vue d'un tel acte d'appréciation peut me charmer presque plus que l'œuvre critiquée elle-même, peut-être bien parce que cela montre à l'évidence qu'une chaîne ininterrompue lie tous les grands esprits,

qui par ce lien seul sont sauvés du danger d'être jamais incomprise»

Comme je serais content de le voir bien prendre cela! En relisant Tarticle, je remarquai, il est vrai, quelle distance infinie sépare encore Berlioz de moi, même en cette critique de Beethoven: de son côté, il fait encore beaucoup trop attention aux moments extérieurs de Tœuvre d'art et, par conséquent, il regarde beaucoup trop, ce qui m'est tout à fait inconcevable, au succès remporté par cette œuvre. En même temps, je vis toutefois combien Berlioz se trouve seul même sur cet échelon, et combien il est fou, en pareille situation, de se priver de l'unique réconfort qu'il trouverait à s'emparer sans réserve de qui lui est apparenté. Mais l'envie..., mon Dieu! !

J'ai beaucoup réfléchi, tranquillement, clairement. J'ai aussi pensé à Liszt. De celui-ci, je ne connais pas un trait qui ne m'en présente une image aimable. Les ombres de sa nature ne sont pas dans son caractère, mais seulement, çà et là, dans son intellect; de ce côté, il est facilement influencé et se perd en la faiblesse. Depuis longtemps, je ne lui ai plus écrit: même mes profondes condoléances pour la perte de son fils lui ont été transmises par un autre. Je

• Voir Bayreuther Blâtter 1900, pages 3 et 4: â Wagner, dans une lettre à Liszt, dit la même chose. '

ne puis écrire qu'intimement à un si charmant homme. Je n'ai point d'affaires avec lui; mais savoir d'avance que nos intimités seront toujours exposées aux yeux de deux^ personnes, cela n'est pourtant pas supportable: tout devient alors charlatanisme et arrière -pensée. Tel est le cas ici : Liszt est devenu un homme absolument dépourvu de secret; ce n'est pas son intime unité, mais sa faiblesse ouvertement exploitée qui l'a mis dans un état de vilaine dépendance. J'ai fini par lui déclarer — ou plutôt, hélas! par leur déclarer à tous deux — avec tristesse, mais avec précision, que je ne pouvais plus lui (ou leur!) écrire. Le pauvre homme fait maintenant tout son sacrifice en silence, il subit tout: il croit ne pas pouvoir agir autrement. Mais il m'affectionne toujours, de même que pour moi il demeure toujours un être noble et très cher. Pensez un peu maintenant combien est touchant le salut que nous échangeons de temps en temps à la dérobée, comme des amants séparés par le monde. C'est ainsi qu'hier m'arrivaient par le télégraphe les souhaits les plus chaleureux pour mon anniversaire. Comme cela me fait sourire et me réjouit!

Ainsi passa la journée: je conservai ma belle humeur et, presque pour la première fois,

• Voir Bayreuther Blàtter, 1900, pages 85 etsuiv.; voir Glasenapp, II, 2, 230.

goûtai spirituellement le bonheur et le bien-être de la pleine santé corporelle, qui ignore la cause de son plaisir, justement parce qu'il résulte d'une concordance harmonieuse de ses forces vitales. A vous, je n'ai même pas besoin de dire de quelle source découle ce sentiment pour moi: c'est cela précisément qui me donne cette santé. C'est quelque chose de merveilleusement précieux, et je sens que rarement un beau jour pourra me procurer encore cette harmonie. Cependant, le soir, Jupiter brilla merveilleusement à mes yeux: il est maintenant dans tout son éclat. Ce doit être l'étoile du quinquagénaire — au sens plaisant de notre Schopenhauer: — j'ai encore trois ans d'ici là. Je les vivrai : Jupiter brillera-t-il pour moi fidèlement, immuablement? Oh! il y aura encore des nuits sans étoiles: je les connais toutes, les angoisses et les peines, à travers lesquelles j'aurai à gouverner, et l'une des nuits les plus terribles m'attend. Reverrai -je alors l'étoile? Jupiter m'éclairera-t-il quand j'aurai le plus besoin d'un astre qui me guide?... Voilà ce que je demandai; et la merveilleuse soirée me répondit avec douceur et tendresse et me rafraîchit les yeux.

Le soir, vinrent deux jeunes Allemands, que j'ai choisis tout à fait au hasard. Avant de partir, ils ne me laissèrent pas de repos que je ne leur eusse joué encore le prélude

de Tristan, dont les jeunes gens à présent ratfolent, surtout quand arrive le nouveau finale. Ce finale, je dus le jouer encore différentes fois; puis je les congédiai et me couchai. Je me réveillai ce matin, et votre lettre me fut apportée au lit. Mais maintenant, mon enfant, je ne puis plus décrire: — donc pas un mot de vos portraits! . . . Vous aurez le mien sitôt que je saurai quand je puis l'envoyer à Zurich. C'est le meilleur de mes portraits. Surtout il a pour moi ceci de remarquable qu'il a été si bien réussi dans des circonstances très défavorables, et, particulièrement, qu'il a si bien rendu l'expression paisible et tranquille de la physionomie. J'étais de fort mauvaise humeur, et les musiciens de Bruxelles me tourmentaient pour que je leur laisse ma photographie en souvenir. Il pleuvait (Otto le sait bien, qu'il pleuvait toujours à Bruxelles) et je ne voulais pas aller à l'atelier. Enfin, très tard dans la journée, on vient me chercher; je n'avais pas de parapluie; je devais diriger encore, le soir; il me fallait monter cinq étages: je ne cachai pas à l'artiste que j'étais proprement exaspéré par la prétention d'obtenir quelque chose de supportable dans de pareilles conditions. La confiance avec laquelle l'artiste (sans aucun doute excellent) me reçut me mit vraiment de bonne humeur et, après lui avoir déclaré: «Eh bien! ce sera un vrai tour de force si vous arrivez à quelque

chose!» je pris, tout étonné, ma pose, et je me dis: «Pour les Bruxellois, ce sera toujours suffisant!» Je me rappelle d'ailleurs m'être encore aperçu de Tincroyable rapidité avec laquelle les fonctions du cerveau suivent les états moraux qui les conduisent, et ce qu'il y a de plus lointain peut se relier à ce qu'il y a de plus proche. On m'avait photographié à Paris, et ce monstre de photographe avait trouvé bon, sans que je m'en pusse apercevoir, de me donner une pose tout à fait affectée, avec l'œil tourné de côté: ce portrait m'est souverainement antipathique et j'ai déclaré que là- dessus j'avais l'air d'un Marat sentimental. Ce malheureux simulacre^ a été utilisé par l'Illustration et — défiguré lui-même horriblement — il fait, depuis, le tour des journaux illustrés, — jusqu'en Angleterre. Le dégoût que j'en ressentis me fit, lors de l'opération de Bruxelles, prendre machinalement une expression plus convenable, pour avoir, sans affectation aucune, un air paisible et sage. L'ironie de toute la précédente aventure me donna, avec la rapidité de l'éclair, les dispositions voulues; tout ce qui m'entourait disparut; je regardais tranquillement par-dessus le monde, comme si je n'avais nullement affaire

^ Le portrait de Bruxelles figure en tête du volume; celui de Paris dans l'ouvrage de Chamberlain sur Richard Wagner, page 73.

à lui: peut-être désirais-je seulement apercevoir Jupiter. Peut-être vous semblera-t-il qu'il a vraiment un peu brillé sur moi.

A présent, je vous ai raconté ma journée d'anniversaire, exposé tout ce qui s'y rattache. Hier vous avez puisé dans la fontaine et vidé un gobelet à ma santé: ô mon enfant, que m'avez -vous souhaité de beau? Croyez-moi, les dieux ne pouvaient rien faire de mieux en ma faveur que de vous laisser boire en pensant à moi l'eau de cette source, afin d'apprendre par elle tous les beaux secrets de Rome, les dieux auxquels je dois déjà rendre grâce d'un si grand bonheur, puisqu'ils vous sont devenus si cléments et bienfaisants. Eh bien! espérons donc en Jupiter! ...

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