Vienne, 19 Août
C'est une chose à part que d'écrire des lettres, amie! Enfin l'on tient une heure qui sera consacrée à la correspondance: qu'est-ce donc que cette heure, arrachée aux éternelles vicissitudes de la vie, parmi les impressions, les états d'âme successifs? Évidemment, pareille lettre dit peu de chose, et nous ne pourrions
vraiment correspondre avec un être aimé, s'il n'était permis de croire que ces vicissitudes mêmes sont communiquées, de Tun à Tautre, sympathiquement.
Il m'a fallu approuver la lettre où vous me parliez de Weimar, sitôt que j'ai compris que votre visite à Weimar pouvait compromettre Vienne. Fasse le ciel, maintenant, que le sacrifice n'ait pas été une duperie! Amen!
De repos et d'agrément, à Weimar, il n'a pu, naturellement, être question. De partout on se pressait pour me revoir — ou pour faire ma connaissance. Toutes les demi-heures, il me fallait raconter l'histoire de ma vie à quelqu'autre personne. Le désespoir me fit retrouver à la fin ma folle humeur de jadis et tout le monde fut charmé de mes facéties. Seulement, je ne pouvais plus redevenir sérieux, car je ne peux absolument plus l'être alors, sans tomber dans un attendrissement où je me dissous presque. C'est un défaut de mon tempérament, qui empire de plus en plus: j'y prends garde encore, autant que je puis, car il me semble qu'à force de pleurer je m'en irais en eau.
Il me semble, de plus en plus, que j'ai à peu près atteint maintenant le terme de ma vie: de but, il n'en est plus question depuis longtemps; bientôt les prétextes aussi, même les expédients me feront défaut. Comprenez- moi bien quand j'avoue, avec la plus tendre sincé-
rite, qu'il me devient de plus en plus difficile de considérer quelque chose comme digne d'une sérieuse attention: je ne prends plus d'intérêt à quoi que ce soit, je n'ai plus foi en rien; il n'y a qu'une chose pour me gagner, — c'est de pleurer avec moi! . . . Ainsi agirent, précisément, le brave Hans^ et Liszt. La bonne vieille Frommann,^ elle aussi vint à mon secours! Cela m'aida à supporter un peu mieux que d'autre part on vantât si souvent mon courage et qu'on parlât de gloires merveilleuses. — Ainsi quittai-je Weimar dans une atmosphère tout à fait amicale, et, j'emportai notamment un excellent souvenir de Liszt, qui maintenant abandonne aussi Weimar — où il n'a pu rien planter — pour s'en aller bientôt vers l'incertain. Son Faust m'a réellement donné une grande joie, et la deuxième partie (Gretchen) a fait sur moi une impression inoubliablement profonde. Je regrettai vivement que tout cela ne pût être exécuté qu'avec une médiocrité extraordinaire. Il a fallu tout mettre sur pied en une seule répétition, et Hans, qui conduisait, fit des miracles pour rendre cette exécution au moins supportable. Tel fut donc finalement le résultat de tous les sacrifices de l'heureux Liszt lui-
^ Hans de Bûlow.
■^ Alwine Frommann, de Berlin; lectrice de l'impératrice Augusta.
même: ne pas pouvoir arracher à ce misérable monde les moyens les plus ordinaires pour une bonne exécution de son œuvre! Comme de constater cela me raffermit dans ma résignation! J'ai pu encore faire pas mal d'expériences, à ce propos, qui ont jeté pour moi la dernière clarté aussi sur ma situation à Tégard du monde. J'ai vu clairement ce qu'il en est de ces princes dont, depuis quelque temps, je me sentais nécessairement poussé à attendre plus ou moins. Je sais maintenant que même le meilleur, avec la meilleure volonté, ne peut rien faire pour moi. Cela me fut proprement salutaire et je ne fis point la grimace. Mais j'ai le sentiment que la fin approche, et — vraiment! — je dis que c'est tant mieux!
Je suis à Vienne depuis plusieurs jours. Un brave enthousiaste, le docteur Standthardtner,^ m'a offert l'hospitalité pour quelques semaines, aussi longtemps que sa famille est en voyage ; ensuite il faudra voir à me débrouiller. Peutêtre trouverai-je encore quelqu'un qui m'héberge ainsi ! Par malheur, mon ténor, Ander, a toujours la voix malade, de sorte que les études de Tristan sont retardées. Comme je ne projette rien d'autre et ferais du tort à l'entreprise en quittant Vienne, je reste tranquille et attends ce que les astres auront décidé relative-
' Voir Glasenapp, II, 2, 342.
ment à ce dernier projet, lequel, tout bien considéré, me rattache à la vie: c'est la dernière ondulation du voile de Maïa. — Les gens, ici, sont gentils avec moi; mais nul ne sait le danger auquel je les expose avec mon Tristan, et peut-être que, s'ils le découvrent, tout deviendra encore une fois impossible. Isolde, seule, avec laquelle j'ai un peu parcouru son rôle, tout récemment, pressent de quoi il s'agit. Comme ils seront épouvantés, tous les autres, quand, un jour, je leur dirai ouvertement qu'ils doivent tous se perdre avec moi ! . . .
Jusqu'ici je puis me rendre ce témoignage que je n'ai encore trompé personne à dessein: il m'a été impossible de demander de l'argent à la direction du théâtre qui m'interrogeait sur mes conditions, mais, en revanche, j'ai stipulé ceci uniquement que, durant quatre semaines avant la première représentation annoncée, mes chanteurs et l'orchestre seraient soigneusement ménagés pour moi. Cela me donne le calme nécessaire : car j'approche maintenant de mon ^ dernier but, et je sais que je ne pourrai l'atteindre qu'en écartant de moi toute espèce d'obli- û gation . . .
Arrivez donc, mon enfant ! Le plus tôt sera le mieux ! Je suis un grand égoïste en vous sommant ainsi, et, si Otto ne m'aime pas bien, il a toute raison de ne point accéder à ma demande. Il s'agit ici d'une dernière ten-
tative: le cours et la signification de ce monde me sont absolument adverses ; je ne puis le marquer de ma dernière et significative empreinte qu'en ne songeant pas même à ménager le moindrement ma personne. Pour vous consoler, cependant, je vous dirai que je me porte étonnament bien, que ma mine, au dire de tous, est excellente, et que ma patience, à ma grande satisfaction, s'est fortifiée. Seulement, je m'attendris à l'excès: par exemple, les animaux entre les mains de l'homme m'inspirent plus de pitié que jamais. D'autre part, je suis plus clairvoyant que jamais et ne me confie plus que fort peu à l'illusion. Eh bien! risquez -vous, mon enfant !
Pour ce qui est de mon voyage par Munich et Reichenhall (près Salzbourg) avec les Ollivier, je vous en parlerai une autre fois. Mille bons souhaits ! Toutes mes amitiés à Otto et aux enfants ! Adieu, chère enfant î
(Seilerstâtte, 806,
Palier 3. Vienne.)