‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 4 sur 52 · Paris, 23 Oct · texte numérisé non relu

Paris, 23 Oct

Ma chère enfant.

Depuis la veillée du jour des Morts de l'an passé, le maître a vu encore une fois la mort de tout près: cette fois-ci, en amie et bienfaitrice.

Il y a quelque temps, j'allais voir Berlioz. Je le rencontrai qui rentrait chez lui dans un état déplorable. Il venait de se faire électriser, dernier remède pour ses nerfs malades. Il me décrivit ses souffrances, qui commençaient dès son réveil, pour aller toujours croissant: je reconnus à cette description mon propre mal, absolument, et la source d'où il sort, jusqu'à dépasser finalement la mesure, notamment Fin-

ie

croyable dépense de force nerveuse, tout à fait étrangère au reste des hommes, que je fais pour «diriger» ou, plus généralement, pour m'exprimer avec passion. Je reconnus que je deviendrais encore plus souffrant que Berlioz luimême, si je ne cherchais pas à éviter autant que possible pareilles fatigues, car je sens qu'elles ont une action de plus en plus destructive sur moi. Chez Berlioz, malheureusement, Testomac est déjà affecté au dernier degré et — si trivial que cela sonne — Schopenhauer a pourtant bien raison, quand il énonce parmi les conditions physiologiques du génie, entre autres, un bon. estomac. Grâce à mon extraordinaire sobriété, je me suis assez bien conservé cet organe indispensable. Cependant dans le mal de Berlioz je prévis la probabilité du mien propre et j'étais fort effrayé quand je quittai le pauvre homme. Il m'a fallu encore donner à mes Français Tannhauser, jusqu'à la moitié. L'efîbrt fut grand, avec la prédominance de mes peines morales si amères; le lendemain, un petit écart de régime (un verre de vin rouge avec le bouillon du second déjeuner), et ce fut aussitôt une véritable catastrophe, qui m'abattit absolument. Comme j'étais couché là, extrêmement faible, attaqué jusqu'à la moelle centrale du corps, je sentis soudainement un bien-être divin. Évanouis tous chagrins, tous soucis, tout vouloir et devoir: harmonie parfaite entre le

plus profond de mon âme et mon être physique; silence de toute passion vitale; repos, abandon complet des rênes de la vie, naguère convulsivement retenues.

Pendant deux heures, je savourai ce bonheur immense. Puis la vie reprit son cours: les nerfs tressaillirent; la douleur, le besoin, le désir, le vouloir, s'en revinrent; le malaise, la gêne, — l'avenir furent là de nouveau. Et, peu à peu, je me réveillai complètement, pour retrouver le souci de ma nouvelle installation.

C'est ainsi: encore une fois je m'installe, — sans foi, sans amour, sans espoir, sur la vacillante incertitude d'une rêveuse indifférence . . .

Qu'il en soit ainsi! On ne s'appartient pas et quiconque le croit ne fait que s'illusionner. ..

Je ne suis pas encore tout à fait bien (ce qu'on appelle bien!) — je veux cependant vous donner encore une nouvelle toute fraîche. La dramatique idylle de Carlsruhe est complètement finie et abandonnée. ^ Devrient lui-même m'a épargné la peine de devoir refuser personnellement sa cantatrice: elle-même a déclaré n'être pas à la hauteur du rôle d'Isolde. Passons donc là-dessus! En tout cas, l'entière aventure de Tristan est remise à plus tard et la porte

* Voir Glasenapp, II, 2, 225 et suiv.; voir aussi l'observation à la lettre 92.

est rouverte à d'autres fortunes qui se présentent. Passez le temps à rêver bellement en Sicile: vous n'y perdrez rien. Comme je vous souhaite, du plus profond de mon âme, douceur, chaleur, forces nouvelles et guérison! Votre projet est excellent: félicitations et louanges au cousin Wesendonk . . .

La « colline verte » est arrivée . . . Pourquoi maintenant pour moi cette douce image d'innocence et de paix!! . . .

Adieu pour aujourd'hui! A bientôt d'autres nouvelles!

Mille salutations à l'amie!

Page 1