‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 5 sur 52 · Paris, 29 Oct · texte numérisé non relu

Paris, 29 Oct

Une particularité que je me suis acquise dans mon art, et dont j'ai conscience de plus en plus clairement, me détermine aussi dans ma vie. Il a toujours été dans ma nature de passer rapidement et fortement aux extrêmes d'un état d'âme: ces extrêmes, d'ailleurs, ne peuvent faire autrement que se toucher; en cela, même, gît souvent le salut de la vie. Au fond, l'art véritable n'a d'autre objet que de présenter ces états suprêmes dans leurs relations: ce dont il s'agit uniquement ici, le résultat décisif, n'est dû qu'à ces oppositions tranchées. Pour Part cependant naît de l'emploi matériel de ces oppositions une manière pernicieuse, qui peut dé-

générer en recherche d'effets tout extérieurs. C'est de cela que souffre la nouvelle école française, à la tête de laquelle se trouve Victor Hugo . . .

Je reconnais maintenant que la particulière texture de ma musique (toujours, cela va sans dire, dans son étroite liaison avec le dessin poétique), ce que mes amis considèrent comme si nouveau et si important, doit son enchaînement à la sensibilité extrêmement fine qui me dispose à concilier, à relier intimement toutes les phases de transition entre les états d'âme extrêmes. Mon art le plus subtil et le plus profond, je voudrais pouvoir l'appeler l'art de la transition, car tout mon œuvre artistique est composé de telles transitions: la brusquerie, les heurts me sont devenus antipathiques; souvent ils sont inévitables et nécessaires, mais alors même on ne doit les employer que si l'état d'âme est assez formellement préparé à cette brusque transition pour la réclamer de lui-même. Mon chef-d'œuvre dans l'art subtil de la gradation est sans doute la grande scène du second acte de Tristan et Isolde. Le début de la scène exprime la vie débordante en ses passions les plus véhémentes; la fin, le désir le plus solennel, le plus profond, de la mort. Ce sont là les piliers: voyez un peu maintenant, mon enfant, comment je les ai reliés, comment l'on passe de l'un à l'autre! Là

gît le mystère de ma forme musicale, et, je Taffirme hardiment, jamais pareil accord, pareille ordonnance où se disposent clairement tous les détails, n'avait jusqu'à ce jour été seulement pressentie. Si vous saviez combien ce sentiment directeur m'a inspiré d'inventions musicales, — pour le rythme, le développement harmonique et mélodique, — qui m'étaient impossibles auparavant, vous comprendriez mieux que jamais comment, même dans les branches les plus spéciales de l'art, rien de vrai ne s'invente qui ne soit issu de telles grandes causes... Voilà l'art! Mais cet art se rattache intimement à la vie chez moi. Les états d'âme extrêmes en conflit violent doivent toujours rester propres à mon caractère; mais il m'est pénible de devoir mesurer leurs effets sur d'autres. Être compris est d'une si indispensable importance! Si maintenant on veut faire comprendre en art ces extrêmes et grands états d'âme vitaux, qui restent proprement inconnus au commun des hommes (hormis dans les rares époques de guerre et de révolution), l'on ne peut y parvenir qu'en motivant les transitions de la façon la plus précise et la plus énergique; et tout mon œuvre artistique consiste à éveiller le sentiment nécessaire et voulu en les motivant. Ainsi rien ne m'est plus affreux que, dans l'exécution de mes opéras, les sauts entrepris ici, — par exemple, dans Tannhâuser, où j'ai procédé

pour la première fois avec le sentiment toujours plus fort de cette belle et persuasive nécessité de la transition: entre l'horreur causée par Teffroyable aveu de Tannhâuser et le respect avec lequel Tintercession d'Elisabeth est finalement écoutée, j'ai ménagé (musicalement aussi), une transition motivée de la façon la plus significative, dont j'ai toujours été fier et qui ne manque jamais son effet persuasif. Vous pouvez juger de mon état, quand j'appris qu'ici (comme à Berlin) on trouvait des longueurs dans cette scène et que l'on coupait net une partie essentielle de mon œuvre.

Telle est ma destinée en art. Et dans la vie? N'avez-vous pas été témoin souvent d'occasions où l'on trouvait mon discours démesuré, importun, à n'en plus finir, lorsque, par une inclination analogue, mon seul désir était d'amener, après l'excitation, après quelque parole excessive, l'accord conscient, la conciliation réfléchie? . . .

Vous rappelez- vous encore la dernière soirée avec Semper? J'avais soudain perdu mon calme et blessé mon adversaire par une attaque des plus vives. A peine le mot m'avaitil échappé, que je repris mon sang-froid; je ne vis plus alors que la nécessité — perçue par moi seul — de la conciliation, du tour qu'il fallait redonner à l'entretien. En même temps, j'avais le sentiment précis que cela ne pouvait

se faire de façon intelligible que par un passage graduel, et non point par un brusque silence. Tout en continuant à parler d'un ton décidé et sans abandonner mon opinion, je me rappelle avoir dirigé la conversation simplement avec une certaine conscience artistique, laquelle, si Ton m'avait laissé procéder d'après mes intentions, eût conduit certainement à un dénouement conciliant, aussi bien au point de vue intellectuel qu'au point de vue moral. On se fût entendu et calmé en même temps. J'avoue que j'en demande trop ici, parce que, dès que la passion personnelle est en jeu, chacun veut avoir raison et veut être considéré comme blessé, plutôt que d'être amené à une entente. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres encore, je ne suis arrivé qu'à me faire reprocher de me complaire en mes discours. Vous-même, je le crois bien, vous êtes trompée, un instant, ce soir-là, et avez craint que mes premières paroles après cet éclat, très vives encore, ne fussent l'effet d'une excitation durable; et cependant je me souviens de vous avoir répondu d'un ton fort calme: «Laissez-moi donc revenir à notre point de départ, cela ne peut pas aller si vite!»

Croiriez-vous que pareilles expériences ont quelque chose de très pénible pour moi?... Vraiment, j'aime mes semblables, et ce n'est pas une humeur farouche, égoïste, qui m'éloigne

toujours davantage de toute société. Ce n'est point par vanité blessée que je suis sensible au reproche d'aimer trop à parler, mais j'éprouve ce triste sentiment: «Que peux-tu être pour les hommes, que peuvent-ils être pour toi, s'il ne s'agit pas dans notre commerce d'arriver à l'entente, mais, au contraire, de garder intacte chacun sa propre opinion?» Sur les sujets qui me sont étrangers, dont je n'ai aucune idée certaine, soit par expérience directe, soit par l'intuition du sentiment, je ne m'étends jamais que pour me faire instruire; mais quand, sur un sujet qui m'est familier, je sens que j'ai à dire quelque chose de judicieux et de logique, m'obliger à interrompre le développement de mon idée rien que pour laisser à autrui l'apparence d'avoir aussi raison avec l'avis exactement opposé, c'est rendre inutile toute parole qui pourrait être prononcée en société. J'évite maintenant toute société particulière ... et je m'en trouve bien.

Mais peut-être suis-je par trop bavard aujourd'hui même, et mêlé-je trop de choses qui pouvaient demeurer distinctes. Me comprenezvous quand, cette fois-ci encore, avec vous, mon sentiment me pousse à la transition graduelle, quand je veux accorder les extrêmes de mon âme et ne veux pas me taire soudain, pour vous dire ensuite, avec la même soudaineté, que je suis calme et serein? Est-ce que cela

vous paraîtrait naturel? Non! Suivez encore aujourd'hui la voie où je voudrais conduire votre sympathie pour aboutir à un sentiment plus apaisé à mon égard! Rien ne peut être plus douloureux à mon cœur que d'éveiller une sympathie qui soit un tourment: quand cela sera passé, laissez-moi la belle liberté d'apaiser peu à peu, avec douceur. Tout chez moi s'enchaîne si solidement! Cela a ses désavantages, car il arrive que des contrariétés banales, et (dans certaines circonstances) très faciles à écarter, peuvent avoir souvent sur moi une influence exagérée; mais, d'un autre côté, cela présente cet avantage que j'y trouve aussi les moyens de m'apaiser: de même que tout coule vers la suprême tâche de ma vie, — mon art, — de même finalement sort de celui-ci la source claire qui rafraîchit les sentiers desséchés de ma vie. Par le fervent désir de produire un effet d'apaisement sur votre sympathie, je pouvais prendre conscience des plus hautes facultés d'art que je trouve toujours plus heureusement développées dans mes nouvelles œuvres; et je pouvais vous parler comme du sanctuaire même de mon art, sans la moindre contrainte, sans la moindre fraude amicale même, en toute vérité, en toute franchise.

Ainsi toute ma situation me devient peu à peu plus claire: une certaine issue se présente, tournée vers un côté du monde où l'amitié et

le noble vouloir peuvent avoir une action apaisante sur moi. Tout pourra s'arranger encore, et, quand j'aurai retrouvé la paix, quand le recours à mon art créateur sera redevenu possible, bientôt rien n'aura plus le pouvoir de troubler mon âme: je regarderai alors avec sang-froid vers le dehors, et, moins je m'efforcerai de ce côté, plus vite m'arrivera, sans doute, de làmême, ce que je dois volontiers accueillir. Donc . . . patience! . . .

Parmi mes livres, j'ai pris notre cher Schiller. Hier, j'ai lu la Pucelle d'Orléans. Cette lecture m'avait à ce point disposé musicalement que j'aurais parfaitement pu rendre par des sons le silence de Jeanne quand elle est publiquement accusée: sa faute, — sa faute miraculeuse! — Aujourd'hui un discours de Posa (à la fin du deuxième acte), sur l'innocence et la vertu m'a véritablement stupéfait par l'incroyable beauté de la diction poétique. Comme je regrette de ne pouvoir satisfaire le comité Schiller de Berlin, qui m'a récemment prié d'écrire un chant pour ses fêtes! Plaignezmoi, mais réjouissez-vous aussi, en apprenant que j'ai écrit cette lettre aujourd'hui interrompu à chaque instant par les ouvriers, parmi le tapage des tapissiers, de l'accordeur, des menuisiers, etc, etc. Peu s'en est fallu que je n'eusse le loisir d'écrire la musique demandée par le comité Schiller; mais le délai est trop

court et la Muse n'a pas encore de place dans

ma petite maison.

Adieu! aimez-moi; ayez confiance en moi!

Encore un peu de patience! Mille compliments

et souhaits cordiaux!

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