Penzing, 3 Août
Chère «Maître»!
Après votre dernière bonne lettre, j'aurais pu vraiment m'attendre à une missive plus «explicite» de Schwalbach. Je suis allé une couple de fois à Pesth,^ où j'étais invité par les Hongrois, pour donner deux «concerts». Je suis revenu il y a quelques jours, et trouvai du moins la lampe promise, que je juge fort belle, œuvre de maître, et pour laquelle je vous assure de ma gratitude.
Mon «Asile» est réussi . . . plus ou moins; curieux, après tout. Le besoin d'une installation définitive, avec une demeure convenable et présentant de l'agrément, était devenu irrésistible. Je sentais que c'était seulement d'une telle base que je pouvais considérer le monde encore une fois — la dernière — , pour savoir comment allaient lui et moi. Je trouve à présent qu'il ne va pas excellemment, et regrette bien d'avoir sacrifié mon bel argent, acquis si durement, à
» Les 23 et 28 Juillet 1863; voir Glasenapp, 11,2,434.
me créer ces chères bases pour faire mon expérience. Comme personne ne veut m*accueillir, j'aurais mieux fait d'utiliser mes quelques milliers de roubles à m'acheter un logis dans l'un ou l'autre hospice italien, pour ne plus désormais m'occuper aucunement du monde. Je ne sais vraiment plus ce que j'y ferais. Je vous le dis en vérité, bien calmement, du plus profond de l'âme! Si je vous énumérais les étranges mésaventures qui m'ont poursuivi depuis mon départ de la Suisse, vous même y reconnaîtriez un calcul presque systématique de la destinée pour me détourner de mes projets. Je n'ai pas de chance! Et il en faut un peu, pour que quelqu'un comme moi garde l'illusion d'appartenir au monde. —
«Maître», je ne suis pas heureux! Et je suis bien las de la vie. J'en ai fait l'expérience dernièrement, lors d'un danger mortel, dans lequel je me suis trouvé. C'était à Pesth, sur le Danube, dans la même embarcation où, l'an passé, deux jeunes cavaliers hongrois ont accompli le voyage de Rotterdam à Pesth Une charmante et intelligente femme, la comtesse Bethlen, mère de six enfants, s'était chargée du gouvernail. Un orage violent lui fit perdre son sang-froid, et elle mena l'embarcation sous le vent: les vagues poussèrent celle-ci contre un radeau; un craquement se produisit. J'avais pitié de la pauvre mère, tandis qu'en moi-même je ressen-
tais un étrange bien-être, un agréable réconfort: les jeunes gens ne pouvaient s'étonner assez de mon attitude; ils s'attendaient à voir de l'agitation chez moi, vu ma nervosité. Quand ils se mirent à faire mon éloge - car je pris quelque part au sauvetage — je devais éclater de rire presque! A quoi bon tout cela! On ne meurt pas si facilement, surtout quand le moment n'est pas arrivé. Il en doit être ainsi de moi. Seulement, je ne parviens pas à m'expliquer à quoi je suis réservé. Peut-être à représenter quelque chose pour ceux qui m'aiment?? Est-ce que je pourrais leur être moins, quand ils me sauront mort, que maintenant, où je suis, de toutes parts, isolé et ne fais que souffrir? Personnellement je ne puis plus être rien pour qui que ce soit. Et mon intellect? Il leur appartient, tandis qu'il ne peut plus ranimer mon cœur. Je n'ai plus le désir de rien. Il me manque l'intérêt aux choses, le recueillement. Une dispersion inquiète et profonde s'est emparée de mon âme. Je n'ai pas de présent et visiblement pas d'avenir. Pas la moindre trace de foi. Il est vrai que la véritable activité artistique, la représentation de mes nouvelles œuvres, aurait pu changer beaucoup de choses. Au contraire, mon retour en Allemagne m'a donné le coup de grâce: c'est un misérable pays et un certain Ruge^ a raison,
' Écrivain politique, mort en 1802.
quand il dit: «rAllemand est bas». Il n'y a pas une lueur d'espoir en ce pays, et pour ce qui est de mes anciens hauts protecteurs, vous pouvez en juger rien que d'après ceci: à l'occasion de la reprise de mes concerts de Vienne, j'ai été invité par les Tchèques de Prague, par les Russes, par les Hongrois, tandis que je m'attends à un refus de la part de mes braves Allemands, si je leur fais la moindre proposition. A Berlin, l'intendant a refusé de me recevoir.^ Et ainsi de suite. — Depuis mon retour de Russie, il ne m'a pas encore été possible d'aller trouver personne du théâtre d'ici. Mon dégoût de la société de ces gens est tellement fort, que je suis incapable d'entreprendre quelque chose, pour laquelle j'aurais besoin d'eux. Quiconque le sait trouve cela très naturel, seulement cela explique aussi pourquoi ma carrière est fermée. Croyez- moi, c'est un sentiment étrange, de savoir que pas même vous, vous ne connaissez mes œuvres: il suffit que je fasse exécuter un fragment de l'une d'elles complètement, pour que les mieux doués, les plus profondément initiés de mes disciples reconnaissent tout de suite, qu'auparavant ils n'avaient pas la moindre idée de l'œuvre. Que sont maintenant mon intellectualité, mes œuvres? - Sans moi elles n'existent pour qui que ce soit. Oui! Cela donne une grande im-
* Voir Glasenapp, II, 2, 426 et suiv.
portance pour moi à mon insignifiante personne: seulement, celle-ci n'existe précisément que pour moi-même! C'est une circonstance néfaste! On peut aligner beaucoup de phrases consolantes, m'évoquer emphatiquement nombre d'illusions à ce sujet: mais cela ne produit plus le moindre effet sur moi! J'entends que ce sont uniquement des mots, et le vois même, surtout quand ils sont écrits, puisque toutes mes relations avec les humains n'ont lieu que par lettres.
Maintenant que faire donc de mon «Asile», malgré portefeuille et lampe? Problème difficile à résoudre, surtout vu mon éparpillement. — J'y réfléchis; je pèse le pour et le contre. Est-ce que je m'y fixerais encore pour quelque temps, disons pour cinq années? Comment faire, pour tenir bon durant celles-ci? Cela me devient fort ardu et, à vrai dire, je suis, sur ce point, dans l'incertitude la plus absolue. Mes besoins augmentent: j'ai à entretenir un double ménage, deux vraiment misérables ménages! — Alors, il faut m'en tenir à ma personne. Nul ne veut de mes œuvres: le monde ne connaît et n'estime que le virtuose. Maintenant la détresse m'a montré que je suis un virtuose aussi. A la tête d'un orchestre, il me semble que j'en produis l'effet sur un auditoire. Les Hongrois, qui n'avaient aucune idée de ma musique, et vivent, à leur Théâtre National, uniquement de Verdi, etc, saisirent avec une incroyable rapidité chaque
fragment des Nibelungen, de Tristan, des Maîtres-Chanteurs, apparemment parce que c'était moi qui dirigeais. Aussi je me dis, quand je me mets à réfléchir sur la façon de pouvoir me gagner mes contemporains, qu'il faut voyager et donner des concerts. Probablement j'aurai recours à cette ressource. Seulement, ce qui est pire, c'est que je ne supporte pas cela souvent et longtemps. Je me surmène outre mesure à ces exécutions et répétitions. Cependant, je veux essayer. Peutêtre que vous m'arrangerez, si je vous en prie, l'une de ces «exécutions de fragments» à Zurich; seulement cela pourrait être difficile là-bas, car ma pauvre personne a besoin de nombreuses autres personnes pour produire un effet personnel. Mais, peu importe, vous apprendrez bientôt que je donne, de nouveau, des concerts quelque part: les uns diront: «Ah! il veut faire de l'argent!»; de très rares, peutêtre: «On prétend — qu'il veut mourir!»
Il se peut, cependant, que tout finisse bien encore, et que mon «Asile» (le quantième!) me vienne à propos, un jour: la lampe brûle encore, le portefeuille se remplit, et un service à thé (mon ancien, je ne puis plus mettre la main dessus) me réconforte agréablement. Dieu! Tout est possible et, quoique j'éprouve toujours des douleurs dans mon corps aux nerfs torturés, mon médecin me rit au nez, quand je lui demande si cela n'aboutira
pas un jour à quelque maladie mortelle. Et c'est cela qui doit vous servir d'encouragement! En vérité, je me trouve misérable; mais je me trouve debout ! Seulement, je ne puis plus supporter la solitude absolue : le vieux chien de chasse, que m'a donné mon propriétaire, ne suffit point. Avec ma cinquantième année m'est venu un intense désir d'avoir auprès de moi une atmosphère filiale. Lorsque, dernièrement, Bùlow me présenta sa petite fille, à Berlin, avec le regret que ce ne fût qu'une fille, je lui dis, plein de pressentiments: «Soyez heureux, vous aurez beaucoup de satisfaction de cette fille!» Il y a peu de temps, on me recommanda une jeune fille de dix-sept ans, d'une honorable famille, douce, obligeante, toute naïve. Je la pris à mon service, pour me faire le thé, tenir en ordre mes effets, me servir de compagnie pour le dîner et la soirée. Dieu! Quelle peine ce fut pour moi, de me débarasser de la pauvre enfant, sans lui causer d'humiliation trop manifestement! Elle s'enuyait à périr, voulait retourner en ville; mais elle s'efforçait par tous les moyens de tenir cachés ses sentiments, de sorte que ce fut un bonheur relatif pour moi de m'en défaire finalement, ce à quoi contribuèrent beaucoup mes projets de départ. Mon Dieu! Et il serait aisé, pourtant, de me satisfaire : je sais combien facilement je m'accorde avec mes serviteurs. Je songeai à Vreneli, qui me servait à
Lucerne: elle ne pouvait pas venir. Dernièrement, s'est présentée la sœur aînée de la jeune fille congédiée : elle a plus d'expérience que celle-ci; elle est plus «posée», a Tair doux et n'est point désagréable. Je me propose d'en faire l'essai.
Voyez -vous! Il faut que je me procure tout à coups d'argent, sans doute parce que j'en possède tellement! Je vous ferai part du résultat.
Mais je vois qu'il est nécessaire de mettre un frein à ma correspondance : votre mari m'accuserait à bon droit de vous inquiéter! Réellement, chère amie, il m'est difficile de vous écrire. Toute la douceur, qui me ranime encore parfois, c'est le souvenir, et il appartient au passé : mais je ne puis et n'ose point le faire figurer dans mes lettres ! Que me restet-il? Une joie vraiement pure, une aventure plaisante du présent, je voudrais tant pouvoir vous en faire le récit, mais où les chercher et comment ne pas inventer? Je vous ai déjà dit que je me suis presque noyé : voilà tout ! Est-ce que je vous écrirai comment j'ai été applaudi et fêté par le public, ici ou là? Croyez-moi, cela me donne de la considération pour le public, et j'apprécie vraiment que, par ma musique, j'excite les gens à peu près au même enthousiasme, que les danseuses et les artistes de cet acabit. Cependant, Dieu me pardonne, je suis toujours content quand c'est
fini, et je n'y songe plus qu'à contre -cœur. Peut-être est-ce pure ingratitude, laquelle constitue d'ailleurs un de mes plus graves défauts: c'est un fait avéré. Çà et là, ma mélancolie rencontre une éphémère et charmante apparition, qui lui procure des illusions agréables : par exemple à Pesth, pour l'exécution de quelques fragments du rôle d'Eisa, j'eus à ma disposition une belle chanteuse toute jeune, avec une voix des plus expressives et des plus pures ; elle était Hongroise, prononçait l'allemand dans la perfection, et n'avait probablement de sa vie, rien su vraiment de la musique jusqu'alors. Je fus touché d'avoir à ma disposition, pour mon œuvre, la collaboration d'une créature si innocente et si pure, et la brave enfant semblait, de son côté, être impressionnée par moi et par la musique, comme si elle ressentait pour la première fois de son existence. Inexprimablement charmante et saisissante était l'explosion de ses sentiments, et pas mal de gens durent croire que la jeune fille s'était éprise d'un violent amour pour ma personne ... A cette jeune fille j'ai aussi «à écrire», maintenant. Voyezvous, je vous dis tout «le bon»; mais à présent je ne sais plus rien, et j'ignore même si vous me compterez cette histoire comme quelque chose de «bon». Cependant cela donne toujours une tournure à la lettre, et finalement vous pourrez raconter ainsi quelque chose à votre mari. Il
semble aussi que toutes sortes de calamités s'abattent sur le pauvre homme : je ne veux point parler de TAmérique (j'ai déjà assez de mon Allemagne!), mais c'est un malheur suffisamment grand d'être toujours ennuyé par son mal au cou, lequel l'empêche même de donner libre cours à son esprit de contradiction (comme il me l'a avoué de façon très charmante). Il croit qu'il devrait se créer finalement une situation, où il ne serait pas obligé de parler le moins du monde: je lui propose de faire l'échange avec moi, pendant quelques mois — bien entendu, quand je suis à Penzing, et non pas quand je donne des concerts, car, dans ce dernier cas, il serait mort au bout de quinze jours. Je crois que Otto doit en avoir terriblement assez de moi: comme il a déjà cherché à m'aider; combien de fois déjà n'a-t-il pas cru que je marcherais tout seul à présent — et toujours les choses demeurent au même point; rien n'aboutit; tout est dépensé en vain! Oui, je le crois aussi, on se dépense vainement pour moi: les chasseurs disent, en pareil cas, que Ton est le jouet d'un mauvais sort, lequel vous empêche de toucher le but. — Je le pense vraiment!
Maintenant je ne sais où envoyer la lettre? Le 15 Juillet, vous m'avez écrit de Zurich, que vous seriez rentrée au plus tard dans trois semaines. C'est pourquoi le plus sûr me paraît de considérer les trois semaines comme
expirées ces jours-ci et d'écrire sur Tenveloppe
Tancienne adresse.
Adieu ! Mille remerciements pour votre
persistance à vivre! Vous existez encore — donc
il faut bien que j'existe quelque peu également,
si médiocre que soit cette existence ! Mes
meilleures amitiés à votre mari et aux enfants;
qu'ils me tiennent toujours pour quelqu'un
d'honorable. La longue épître est finie: puisse-
t-elle ne pas trop vous attrister! Songez à une
chose seulement : c'est que j'ai été encore
capable de l'écrire !
Adieu, chère «Maître» !
Votre
Chère enfant!
Une volumineuse lettre — à laquelle je n'ai
rien à ajouter pour le moment — est partie, il
y a quelques jours à votre adresse de Zurich.
Puisque vous restez encore, donnez des ordres
pour qu'on vous l'envoie, je vous prie, (elle
n'est pas des plus gaies, cependant.)
Mille amitiés!
Votre Penzing, 7 Août. R. W.