Penzing, 10 Septembre
J'aurais dû, chère amie, vous écrire encore quelque chose: peut-être vous y attendiez-vous? Mais je suis tellement abattu, que je n'en trouve
pas la force. Je voulais vous demander, tout enthousiaste, de faire quelque chose d'énorme pour moi. Après coup, cependant, il me vint un sourire triste. Je suis un être de malheur! Je croyais être appelé au Rhin (Darmstadt, Carlsruhe) à la fin du mois d'Août, pour donner des concerts : je voulais en profiter pour aller vous rendre visite, et faire une excursion dans les montagnes de ma Terre de salut d'autrefois, afin de diminuer les souffrances que je ressens dans l'abdomen. Darmstadt a échoué ; à Carlsruhe je suis invité maintenant vers la fin d'Octobre. A cette date, j'ai, il est vrai, quelques engagements dans l'Est; tout viendra alors à la fois, et cependant il me faut tout accepter, oui — je me trouve maintenant dans une position si pénible parce que les choses traînent tellement en longueur . . . Mon Dieu ! comme je regrette déjà de m'être installé ici ; et cependant j'ai sacrifié tout pour m'assurer un logis stable — tel était mon besoin de prendre^ pied n'importe comment et n'importe où. Main-j tenant, avec ma bonne aubaine russe, si pénible-| ment acquise, je suis dans la situation de ce personnage de vaudeville, qui se désole d'avoir gagné quelque chose à la loterie, parce qu'il peut prouver que le prix de son billet dépasse la valeur du lot gagné. Comme on m'a félicité pour la «fortune» gagnée en Russie! Et qui cela? Des créanciers, dont j'ignorais même
Texistence. Ah ! comme tout le monde était heureux de me savoir si bien pourvu, et que plus personne dorénavant n'avait à se soucier encore de moi!
Je vais à Carlsruhe, pour faire un dernier essai et voir si j'ai quoi que ce soit à attendre de la faveur princière. Ne dites pas que je suis un homme «abandonné». Là où personne ne peut plus m'aider, je puis m'aider moimême, tout seul : — mais en quoi mes contemporains pouvaient m'aider, c'est ce que verra, bientôt peut-être, la postérité. Alors il apparaîtra clairement avec quelle facilité on aurait pu venir à mon aide, et ce qu'on aurait gagné si mes dernières années de création ne m'avaient pas été gâtées si misérablement. Mais, pour éviter cet étonnement futur, est-ce que je ferai maintenant pour moi ce que l'on fera plus tard pour mes monuments ? Quel bien-être sans signification autour de moi! Et le peuple veut devenir encore plus «un»!
Cependant j'espère pouvoir vous rendre encore visite avant Carlsruhe, peut-être. Peutêtre aussi disparaîtrai-je sans laisser de traces déjà avant cette date. Ah ! pouvoir mourir comme un écho! Mourir au loin, comme une dernière onde sonore de soi-même!
C'est cela! Vous écrire pareilles choses! Je ferais beaucoup mieux de ne point vous les envoyer; mais vous avez agi de même, un jour,
avec la mention que «ce qui était écrit était écrit » !
Et vraiment, être obligé de converser encore avec ses meilleurs amis au moyen de périphrases artificielles tue toute nécessité de communiquer avec eux. J'avoue que je rage maintenant, et que mon arrogance commence à dépasser toute mesure. C'est, je le sens, la lutte suprême, la dernière convulsion! Après cela, mes bras retomberont pour laisser flotter les rênes des coursiers — : qu'ils aillent où bon leur semble! Plus jamais je ne me soucierai de ma vie: c'est la dernière fois aujourd'hui! —
Voilà où j'en suis actuellement, mon enfant; . . . c'est pourquoi . . . n'en parlons plus!
Je ne puis vous conseiller d'aller à Vienne. De l'art? Pas la moindre trace! L'Opéra est sans valeur, misérable! J'ignore, au surplus, tout du théâtre. Dieu sait si vous m'y verriez jamais! Je me tiens prêt à partir à chaque instant. Mais l'un de ces bonds soudains peut me porter chez vous, pour une couple de jours; si tout va bien, j'irai — comme je vous le dis plus haut — à Carlsruhe, fin Octobre.
Quelle lettre! Pardon; impossible de faire mieux! Ce sera pour une autre fois! Il reste encore quelque chose en moi, fort peu, avec quoi, peut-être, tout pourra encore se réparer.
Mes meilleures amitiés!
Il me pèse fort de vous avoir si terriblement affligée de mes doléances, ces jours-ci. Si vous pouvez me pardonner, il n'en sera pas de même pour Otto. Cela m'inquiète fort!
Comme on dit, il me semblait que je «sentais venir quelque chose.» Je tombai malade et le restai pendant huit jours. Cela m'a fait du bien, et il y a de l'ordre en moi maintenant; il ne me reste plus qu'à mettre un peu d'ordre avec moi. —
A cause de cela, je m'attends à une période extrêmement difficile: soucis, contre-temps de toutes espèces. Mais ce sera la fin. — En Octobre, j'irai vous rendre visite, certainement.
Faites-moi, chers amis, bon accueil; j'espère être le bienvenu chez vous.
De tout cœur, vôtre. ^ Penzing, 20 Sept. 63.