‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 48 sur 52 · Munich,! 7. Janvier · texte numérisé non relu

Munich,! 7. Janvier

Chère enfant,

Je crois qu'il serait mieux de m'envoyer tout le portefeuille. Je jure, par tout ce qui m'est le plus sacré, qu'il reviendra à la propriétaire plutôt enrichi que diminué. Autrement il serait difficile de spécifier ce qui doit être copié pour nous l'envoyer: il est préférable que je le désigne moi-même.

Il a fallu beaucoup d'instances pour m'amener à m'occuper de tout cela. Mon jeune Roi, cependant, est bien fait pour apporter de l'ordre en cette matière: il a l'obstination qu'il faut; toute initiative vient de lui-même. Maintenant Semper doit construire à mon intention un magnifique théâtre, cela ne peut être autrement :2 de tous côtés, les meilleurs chanteurs seront convoqués pour la représentation de mes

^ Comparer Lettres de Wagner à Otto Wesendonk. - Voir Glasenapp, III, 1, 37 et suiv.

œuvres, et de tous les portefeuilles cachés doit sortir tout ce que j'ai jamais écrit. Il sait qu'il ne peut me surcharger de travail et s'adresse adroitement toujours à des amis. Dans le cas présent, sa façon d'agir a été la même: sur ses instances réitérées, j'ai dû lui dire ce que j'ai écrit et où cela se trouve. Je devais donc dénoncer le grand portefeuille de la «colline verte». Impossible de faire autrement. D'ailleurs, il n'y a pas de mal à cela; il veut seulement que tout soit réuni dans l'intention de le conserver, et de savoir qu'ainsi il me possède bien complètement.

Oui, mon enfant, celui-ci m'aime, vraiment! Si, malgré tout, je ne vais pas bien encore, il y a des raisons pour cela. Plus le poids de ma foi diminue, plus précieux je deviens — déjà je ne crois pour ainsi dire plus à rien du tout, et comment combler ce vide: par un lest formidable de faveurs royales!

Autrefois on pouvait m'avoir à bien meilleur marché: maintenant mon esprit d'observation est devenu beaucoup plus aigu, et l'illusion sur les inconcevables faiblesses, qui reculaient partout devant moi, comme à l'approche d'un fou, ne m'est presque plus possible. Toujours est-il que je fais ce que je peux, et que j'aime à attendre encore quelque chose des humains. En cela m'assiste précisément le jeune Roi: il sait tout — et veut! Il faut donc que moi aussi je

veuille encore, quoique souvent j'aie des doutes au fond de mon cœur.

Mes meilleures amitiés à «la colline verte»! On me disait récemment qu'elle avait été offerte en vente, cet été. Est-ce vrai? Où ira-t-on alors? Est-ce que je suis bien indiscret? Accepterezvous encore mes remerciements pour les cadeaux de Noël? Est-ce que la grande Micky s'est attendue à cela? Sans doute que non! Il y a encore à lire une ancienne lettre:^ la trouverai-je dans le portefeuille?

Adieu! Affectueux souvenir!

Amie,

Le Tristan devient merveilleux.

Venez-vous??

Votre

Le 15 Mai, 1^'^ représentation.

Chère amie,

Ayez donc la bonté de rechercher parmi les écritures du vieux temps que vous avez bien voulu conserver une page de musique intitulée:

^ Elle n'a pas été retrouvée.

Au tombeau de Weber, chant pour 4 voix d'hommes, et, si vous la trouvez, de m'en faire parvenir une copie. Vous obligeriez beaucoup celui qui, de même que sa femme, vous salue avec empressement et se dit

Votre

Tribschen, 28 Juin 1871.

Appendice.

14 Lettres

de

Mathilde Wesendonk

(24 Juin 1861 — 13 Janvier 1865).

Je vous ai plaint souvent par ces temps de ::haleur, car je sais qu'il fait suffocant alors à Paris. Je crois bien volontiers que vous fuyiez v^ers le Bois de Boulogne, seulement on le paie toujours cher. Sur la «colline verte», il fait très beau maintenant, et les soirées de clair de lune sont incomparables. Depuis longtemps aous n'avons eu pareil été; cela vous procure des sensations bizarres, et Ton craint d'aller se :oucher, de peur que, le lendemain, le temps [le vienne à changer. La semaine dernière, nous avons fait une petite excursion avec les enfants à Baden-Weiler, le manoir patrimonial des princes de Zehringen. C'est à une heure de chemin de Per de Bâle: l'aspect de la contrée est déjà ;;elui du petit pays badois un peu plus loin. De beaux noyers, des bois, des collines, des pâturages et, à l'arrière -plan le ruban d'argent du Rhin. Tels seront à peu près les traits de votre pays futur. Riant, silencieux et soli-

taire — presque trop solitaire, je crains, en ce qui concerne les relations avec des personnes de sentiments raffinés, d'intelligence éprise d'art. En ce sens, vous êtes gâté par Paris. Lessing est une nature réservée, je dirais même trop discrète, dont la plus grande passion est la chasse. Schirmer est tout à fait Thomme de la nature. Le grand-duc? Vouz devez le connaître mieux que moi. Nos princesses allemandes sont, pour la plupart, élevées trop strictement à et pour la maison; elles apprennent à faire le ménage, c'est-à-dire à économiser leur argent de poche, et nous touchent par leurs dehors simples et sans prétentions. La grande-duchesse, cependant, présente certaines caractéristiques, qui disposent en sa faveur. Au Rômerbad, à Baden-Weiler, est accroché à la muraille, dans un cadre d'or, son portrait, à côté de celui du duc, tandis que les régents précédents doivent se contenter d'un modeste cadre noir. D'ici à cinquante années, le jeune couple prendra place, lui aussi, dans le cadre noir, tandis qu'une nouvelle étoile brillera dans le cadre d'or, et que l'aïeul aura tout à fait disparu. C'est un symbole du Temps. Samedi passé, il y avait un concert à Notre-Dame. Papa Heim dirigeait, sans être le moins du monde à la hauteur de sa tâche. Schmidt, de Vienne, chanta un air de la Création. 1 Voix magnifique, qui, même

1 De Haydn.

dans ses dernières vibrations, restait claire et distincte ... Il doit faire un excellent Roi Henri. Aussi je me réjouissais de voir sa taille vigoureuse, qui semble résistante au moins. Il chante continuellement, tantôt ici, tantôt là; mais ses programmes sont effroyables, conçus pour flatter les goûts d'un public tout ordinaire. On donna aussi quelques fragments d'Orphée et Eurydice de Gluck, qui me firent grande impression. Superbe est le passage où Orphée descend dans rOrcus, et où les esprits infernaux lui crient, d'une voix tonnante: «Non! non!» Les accords de la harpe interviennent au milieu de cela avec une telle noble tendresse, qu'ils nous enseignent à croire au triomphe final du Beau. Je voudrais bien voir l'œuvre entière. Madame Wille était venue au concert également et logeait chez nous. Elle m'a chargé de beaucoup de compliments I pour vous. Je l'ai enchantée avec l'Or du I Rhin. Le dimanche matin, nous déjeunâmes sur la terrasse du nord, et parlâmes beaucoup de vous. Pour prendre le repas avec nous viennent Keller, le D'" Wille, Kôchly et sa femme, 1 et la vieille demoiselle Ulrich, dont vous vous souvenez encore probablement. Son originalité nous plaît beaucoup ... Je bavarde et bavarde: peut-être cela fait-il plaisir à l'ami, qu'on lui rappelle au moins le bon temps d'autrefois. Il sait beaucoup de choses, mais ce qui est gris et triste, Dieu merci, il ne le sait pas encore. Flux et

reflux, lumière et ombre, telle est la jeunesse. Des situations d'esprit, telles que vous les indiquez dans votre dernière lettre,^ «le Gris»' ne les connaît pas. D'ailleurs, nous savons qu'elles passent, et cela nous console. Tandis que je suis ici à écrire, au balcon, les Alpes flamboient des plus tendres rougeurs crépusculaires. Si je pouvais en dérober un rose reflet et vous l'insuffler dans l'âme!

Je suis heureuse d'apprendre que vous allez à Weimar. Liszt est, après tout, l'homme qui vous est le plus proche. Ne vous laissez point gâter l'appréciation que vous avez sur son compte. Je connais une belle parole de lui: «J'apprécie les gens d'après ce qu'ils sont pour Wagner.» En ce qui concerne Vienne, voyons si la destinée nous sera favorable. Nous y songeons volontiers. J'ai eu pour la première fois des nouvelles de la princesse à Rome. Elle n'y rend visite qu'aux Nazaréens, les peintres Chrétiens, les peintres d'Église. Cela sert ses fins, et elle persévère avec une conséquence rigoureuse, quoiqu'elle doive s'ennuyer cordialement. A part Cornélius et Overbeck, il y a peu de jouissances à trouver là; évidemment, je veux] dire parmi les artistes vivants. Et maintenant encore une prière, que vous exaucerez bien, à

1 Voir lettre 118.

'^ Ibidem, à la fin.

Toccasion. Je viens de recevoir un petit album pour photographies, et depuis je possède diverses photographies de connaissances, du format carte de visite, comme mon portrait. En quelques secondes on en obtient une douzaine. J'ai bien votre grand portrait, mais le petit album voudrait tellement en avoir un également, et la place reste libre pour qu'il vienne Ty occuper. \'ous pardonnerez au petit album son caprice, n'est-ce pas? Il patientera cependant, et Tenfant aussi: le maître ne sera pas importuné par des lettres de rappel. Qu'il exauce la prière quand l'envie lui en viendra, car, s'il devait demander seulement à l'enfant, il aurait, je le crains, par trop à faire. L'enfant tâche de se fortifier par des bains réconfortants; mais ils entament et emportent le peu de vigueur qui lui reste. Le résultat final, cependant, doit en être bon. A présent l'obscurité arrive, les montagnes sont pâles et mortes; le silence est d'un profond! Que le calme, le calme, la sainte paix descende en votre cœur!

Votre

Mathilde Wesendonk.

24 Juin 61.

Matin. — La semaine dernière, le Pacha d'Egypte a été ici, pour se rendre ensuite à la terrasse de Bûrkli, où, quelques minutes après, on chanta le Chœur des Pèlerins et l'Étoile du Soir. Les sonorités m'en arrivaient très

distinctement. Sulzer est retourné à Winterthur, pour interrompre la cure. Tandis qu'il regardait les gravures, un doute me vint sur la puissance de sa vision; plus tard, dans le jardin, pour distinguer les vigoureuses et grandes fleurs de pervenches, il prit des verres doubles. Cela me fut pénible, car les fleurs sont d'un bleu clair et se détachent nettement sur le vert savoureux des feuilles. Encore mes amicales salutations! Voilà cette fois du vrai bavardage!

Vos dernières lignes^ m'ont beaucoup attristée. Longtemps je demeurai sans pouvoir y répondre. La pensée de notre rencontre à Vienne m'était devenue si familière, m'était finalement devenue une assurance. Pendant tout un temps, je n'y avais pas ajouté foi, puis celle-ci me vint, pour s'en aller ensuite. Ce qui est remis dans la main de l'avenir est peutêtre perdu pour nous momentanément, peutêtre à jamais. L'instant nous appartient; mais qui sait donc ce que la Mère ténébreuse porte dans son sein à notre intention ? Comprenant bien les affres de l'enfantement d'un Tristan, je n'avais dans l'esprit pour ce moment qu'une entrevue. Si nous avions su que vous

^ La lettre à laquelle il est fait allusion (dont la date doit tomber entre celle des lettres 123 et 124) est perdue.

ne restiez plus que peu de temps à Vienne, nous aurions certainement avancé notre arrivée. Il n'en devait pas être ainsi! Mais j'en ai perdu le sommeil, maintenant. Nous voulons surprendre les secrets de la Mère, là où elle est encore éveillée, à Venise. Lundi prochain, Otto et moi nous partons pour cette ville. Nous n'y resterons pas longtemps; dans quinze jours ou, tout au plus, dans trois semaines nous revenons. Ce nous sera un réconfort avant le commencement du sommeil hivernal, tel que je l'attendais de Vienne. Quoique la vie, de temps à autre, semble être une idylle, le regard perspicace y découvrirait bientôt la matière d'une tragédie. La myopie réciproque des humains les sauve de la conscience; «contempler» n'apporte pas la souffrance, «être», toujours. Vous, qui adorez Schopenhauer, vous devriez savoir cela ! Ainsi les hommes qui «contemplent» beaucoup et ne «sont» rien jouissent du plus grand bonheur! Et, en somme, il s'agit «d'être heureux», n'est-ce pas? Etre grand, être bon, être beau, cela ne suffit pas à l'homme ; il veut être heureux aussi ! Etrange marotte! Il me semble, que quiconque est grand, bon ou beau n'a plus besoin de l'appareil fatigant et illusoire du reste! Mais qu'est-ce que je sais de cela, moi2i

Dans le monde des grands hommes d'ici, il y a des changements importants. Gottfried

Keller est nommé secrétaire d'État, et occupe Tancien appartement du conseiller Sulzer, près de la chancellerie. Ainsi la pauvre mère du «vert Henri» a encore la joie de voir son fils apprécié et honoré extérieurement! Puis Moleschott a été appelé comme professeur de sa branche à rUniversité de Turin. A la fin il vivait ici tout à fait délaissé, et sans ami presque.

Et, «last but not least», votre Herwegh est nommé professeur de «Littérature comparée» à Naples. Il était temps, vu sa situation extérieure; elle était tout près de la ruine. Peut-être quMl sera rendu à lui-même, par le moyen d'une occupation honorable, adéquate à ses penchants favoris. Ces messieurs ici hochent la tête à cause de la légèreté de de Sanctis; mais je suis heureux, moi, de voir que quelques grands noms sont reconnus à présent. C'est si rare en Allemagne. Les noms réputés sonnent creux, pour la plupart; les gens seulement dont on ne parle pas ont de la valeur.

Quelles nouvelles vais-je recevoir prochainement de l'ami ? Je partage la douleur de sa récente désillusion! Où le conduira maintenant la destinée? Le temps viendra-t-il où il trouvera le repos sur «la colline verte»? Espérons-le, quoique l'espoir soit pour ainsi dire nul ! Merci pour les photographies et

tendre affection. Mathilde Wesendonk.

23 Octobre 6L

Je viens de lire le plan des Maîtres -

Chanteurs.^ Je le trouve excellent, et

j'espère que vous en tirerez bon parti. Nombre

de traits délicats y sont indiqués, et par cela vous

pourrez vous épargner beaucoup d'efforts. Je

bénis la reprise de ce travail ; je m'en réjouis

comme d'une fête prochaine. A Venise j'aurais

à peine osé formuler pareil espoir.

Vous avez détruit une joie intime que je m'étais préparée pour Noël. Le jour de mon anniversaire vous deviez recevoir une lettre — elle reste en souffrance à Vienne. Une petite caisse, renfermant quelques menues bagatelles, dont il fut question par hasard au cours de nos entretiens, devait vous causer une surprise à la Noël. J'avais travaillé avec un plaisir infini, avec une rapidité extraordinaire, des plus aisément, dans la crainte secrète d'arriver trop tard. J'attends maintenant que l'on me renvoie la caisse de Vienne.

La traduction de Cervantes est une trouvaille précieuse. Le manuscrit est- il bien authentique? Il serait difficile d'imiter l'auteur à s'y méprendre!

Merci pour votre bonne lettre,^ qui du moins m'apporte de votre écriture, quoique le senti-

^ Comparer lettre 125.

=^ Voir lettre 124.

ment sublime d'autrefois soit absent, et recevez

les meilleurs vœux, les meilleures salutations de

votre

Mathilde Wesendonk.

25 Dec. 61.

Je viens de lire la biographie de Schopenhauer,^ et me sentis irrésistiblement attirée par son caractère, qui ressemble tant au vôtre. Un désir ancien me prit de regarder une fois dans ce bel œil inspiré, dans le profond miroir de la nature, qui est commun au génie. Nos relations personnelles s'évoquèrent à ma mémoire : je voyais le monde, grand et riche, que vous avez ouvert à l'esprit de l'enfant; mes yeux ne pouvaient se détacher de cet édifice merveilleux ; mon cœur battait à coups pressés, de tendre reconnaissance; et je sentais que de tout cela rien ne pourrait jamais se perdre pour moi! Aussi longtemps que je vivrai, je lutterai pour arriver à la connaissance; telle est votre part dans mon développement. Schopenhauer, conformément aux décrets du destin, ne devait point vous connaître ; il n'a point connu vos créations musicales non plus. «Peu importe!» dirait-il aujourd'hui, avec un sourire «nous faisons tous deux partie de l'univers.

^ W. Gwinner: Schopenhauer pris sur le vif. Leipzig 1862.

Un regard solitaire: tel est notre destin!» Le livre contient un excellent portrait du défunt, où la nudité crue de la photographie est embellie et rehaussée par la force intellectuelle de Thomme. Quand vous serez plus près de moi, je serai heureuse de vous passer un livre de temps à autre, sans vous occasionner d'ennuis au Ministère. Ma pauvre petite caisse m'est revenue; je Tai tristement mise de côté. Dès que vous serez fixé quelque part, je me faufilerai certainement jusque là, tout comme les lutins poursuivaient le pauvre paysan î^ . . . Comment va la santé — et le travail?

A vous de cœur.

Mathilde Wesendonk.

16 Janvier 62.

Le lion ailé - sur votre table de travail s'est

réveillé. La force et l'intellectualité, voilà ce qu'il symbolise. Il secoue à bas de ses membres la lourdeur des rêves; il agite sa crinière. Cela me rend heureuse ; je ne pense à rien d'autre. Pour tout ce qui vient du dehors confions-nous au destin. L'ennemi est à l'intérieur, dans les abîmes du cœur même.

Presque jamais, me semble-t-il, la source

^ Voir lettre 23 et les allusions au «petit lutin». ^ Madame Wesendonk avait offert à Wagner le lion de S* Marc, en forme de presse-papier.

de votre poésie n'a coulé aussi richement, avec autant d'originalité, que maintenant. Aussi c'est une espèce de justice envers vous-même que de donner une fois à votre humour profond et indestructible, qui forme une part si essentielle de votre caractère, tout l'essor convenable. Le divin éphèbe, avec son frère l'Amour, descendit des hauteurs de l'Olympe dans le cœur humain, et seulement là où l'un aimait à s'arrêter entrait l'autre.

Il me semble que je suis montée sur une élévation, et que mon regard s'abîme, parmi les rougeurs d'un soir merveilleux, dans l'hymne de la création!

Amitiés et adieu!

Votre

Mathilde Wesendonk.

19 Janvier 62.

Je le savais bien : les rêves sont fidèles ! f|i Plus la réalité se retire de nous, plus s'éveille le rêve. Que le ciel vous envoie encore bon nombre de ces rêves!

Votre

Mathilde Wesendonk.

23 Dec. 62.

^ Voir lettre 134.

Veuillez joindre ces feuillets aux autres

dans le portefeuille vert. Sous peu je vous

écrirai. Pour le moment, je me laisse soigner

comme une enfant malade et me faire du bien.

Saluez le docteur pour moi î

Votre

Mathilde Wesendonk.

3 Juillet 1863.

7 a. Élu pour moi, perdu pour moi,

Cœur aimé pour l'éternité I^

On entend chanter les rossignols,

Lorsque les arbres portent toutes leurs fleurs ;

Mais dans les jours troubles de l'automne

Aucun oiseau ne se risque à chanter.

Les Alpes se dressent hautement vers le ciel

Avec un renoncement à jamais froid et muet.

Mais on les voit rougir profondément et hésiter.

Tandis que la déesse approche sur le char du soleil.

Oh! n'interroge point, n'interroge jamais;

J'ai appris à supporter beaucoup de choses,

sauf une, Mais cette seule chose, je ne puis te la dire; De là l'accent plaintif de mon chant.

^ Tristan: Acte I.

Est-ce qu'une coupe peut contenir toute la lumière

d'or du grand soleil?

Et toi, mon cœur, toi, si petit, Tu veux, à toi seul, contenir Tout le bonheur du monde!

L'immensité de l'amour Enfermé en des limites Et toute la volupté des cieux

Dans le rêve de la vie!

Dans le cœur, trouble et triste,

Se plaint une douleur intense.

Abîme plein d'horreurs

Comme la mer profonde.

Et des soupirs, comme des souffles de vent

Vont et viennent sur la surface de l'onde.

Le souvenir y rayonne, doux

Comme la rougeur du soir.

Tel un esquif vogue l'espérance.

Par les désirs poussé vers la rive.

Il chancelle parmi les brisants:

Jamais sur la plage il n'atterrira.

Lorsque la souffrance, aux ailes endeuillées.

Descend effroyablement sur l'âme.

Ton Esprit, de l'éternelle Vicissitude

Est détourné vers l'Illimité.

Lorsque de l'œil tombe le bandeau des illusions.

Et que l'Eden disparaît en de l'écume.

Que de la tombe se lèvent des ombres pâles

Et que le jour d'à présent devient un rêve, On ne cherche plus Têtre que dans le non-être; Toute existence devient une apparence vaine; De réel il n'y a que le cœur battant Et ses souffrances à jamais affirmativesl

22 Mai 1863.

Une âme grande et pure

Renferme la petite fleur,

Qui de tout son être

Vit dans la lumière du soleil;

Pour unique préoccupation elle a

Le désir d'être belle.

Quoique le rayon d'or

Baise mille corolles sœurs.

Elle ne ressent jamais le mal de l'envie.

Et accueille le rayon avec joie.

Se tourne toujours vers lui.

N'a de senteurs que pour lui.

Et, s*il vient à l'oublier tout à fait.

Ferme en silence son œil aimant.

Baisse doucement sa petite tête,

Pousse un léger soupir, se tait — et meurt.

O mon cœur, combien grande serait ta peine, Si tu étais pur comme la fleur?

J'ai creusé une tombe;

J'y ai déposé mon amour,

Et tout mon espoir et tous mes désirs,

Toutes mes larmes

Et tout mon bonheur, et toute ma peine. Et, après les avoir couchés avec soin, Je descendis moi-même dans la tombe.

Votre lettre volumineuse ^ vient m'écraser le cœur de tout son poids aujourd'hui; croyez, mon ami, ce que je vous dis! Mais je ne m'irrite point pour les soucis que vous m'apportez de la sorte, car je compatis volontiers à vos souffrances. Tout mon être se sent ennobli de pouvoir souffrir avec vous. Si tristement que me regardent ces lettres, quand je demande quel est leur sens, elles me deviennent chères et amicales, quand je me dis qu'elles ont été écrites «par lui» et «pour moi». Mon ami, je le crains, vous pourriez me dire beaucoup de mauvaises choses, que je ne vous en voudrais pas!

O homme «abandonné de la joie» — une expression que je découvris un jour dans Walther von der Vogelweide et que j'appliquai tout de suite à vous, au plus profond de mon cœur. Quiconque pourrait vous aider devrait être très heureux! J'éprouve le vertige, en songeant à toutes les choses écœurantes qui vous entourent. Le Destin est votre débiteur, à part quelques

» Voir lettre 138.

beaux moments, qui ressemblent au «bon» dangereux, décrit par vous si merveilleusement, et qui vous tombent en partage plus fréquemment qu'à tout autre. Je sais cela, et j'en suis affligée du plus profond de mon âme; je n'ai aucune parole de consolation banale, parce que je n'entrevois pas l'espérance qu'il puisse en être jamais autrement. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je souffre en vous voyant courir par le monde pour donner des concerts. Et même si le ciel retentissait des applaudissements de la foule, ce ne serait pas une compensation adéquate à votre sacrifice. Le cœur saignant, je suis vos soi-disant «triomphes», et j'en arrive à être presque amère, quand on veut me les représenter comme des événements heureux. Je sens alors combien peu on vous connaît, c'est-à-dire combien peu on vous comprend, et que moi — je vous connais et vous aime! Le pouvoir d'un seul être représente bien peu de chose en regard de l'Hydre aux mille têtes qui s'appelle le Monde! On lui donnerait tout le sang de son cœur, sans lui arracher le moindre amour. Il en est ainsi et il en a été ainsi dès avant nous!

Le portefeuille et la lampe ne doivent pas être une charge pour «l'Asile»; ils deviendront «voyageurs» comme vous, si vous le quittez un jour. Est-ce que la difficulté de se défaire de cet «Asile» serait donc tellement grande, au cas

où, plus tard, c'était votre intention? Avez-vous acheté ou seulement loué? Est-ce que le séjour à proximité de Vienne ne vous est point utile et désirable sous le rapport artistique, ne fût-ce que pour la bonne musique? Mon cœur vous rappelle bien toujours vers la Suisse; mais ce cœur est égoïste, et ne doit pas être écouté. Est-ce qu'un «asile» en Suisse, en dehors du premier «Asile», serait impossible? Mes larmes ont défendu jusqu'ici TwAsile» contre l'intrusion d'autres locataires; mais je désespère de pouvoir obtenir davantage pour l'avenir. Quant au mouvement musical à Zurich, il existe un orchestre permanent de 30 exécutants, qui peut être utilisé comme noyau; il assure le service du Théâtre, de la louable Société de Musique et de nombreux «Garten-Concerten,»^ sous la direction d'un certain Fichtelberger, qui massacre les symphonies de Beethoven à la sueur de son front. Papa Heim (lequel appartint naguère au clan des mécontents) fait partie, maintenant, du comité et trône comme un bon prince ayant le sentiment de sa récente dignité, c'est-à-dire trouve tout excellent. A côté de cette Société existe et fait florès le quatuor Heisterhagen et Eschmann; la place de Schleich est occupée par un jeune homme, apparemment bon musicien, du nom de Hilpert. Si

^ Concerts en plein air.

vraiment vous avez Tintention de nous donner le plaisir d'une audition musicale sous votre propre direction, je vous propose de revenir à la «colline verte» pour quelque temps, de vous faire soigner par Tenfant, et puis de parler du reste. Vous ne me dites rien de votre travail, sinon que le portefeuille se remplit. Et je vous laisserais prendre le thé dans un service étranger? Cruel, avare, me ravir le bonheur de vous en envoyer un autre ! Ne savez-vous pas que combler vos petits désirs est mon unique consolation pour vos lettres si pénibles, et que vous pourriez bien me la laisser!

Quand je serai de retour à Zurich, j'élèverai un petit chien, et dès qu'il m'aimera fidèlement, vous l'aurez. C'est entendu, n'estce pas?

Dimanche matin je pars, peut-être pour quelques jours, pour Hombourg, où Otto a besoin d'une «cure de silence»; vers la fin de la semaine prochaine nous comptons être de retour. Dans le courant du mois prochain, si vous ne pouviez pas venir en Suisse, nous viendrons à Vienne ou ailleurs. Je passe sur votre accident, puisque. Dieu merci, vous êtes sauvé! Il se fait tard. Je vous écris en hâte: mais je ne pouvais garder le silence; j'étais atterrée. Puissiez-vous vous sentir le cœur plus léger, quand vous recevrez ceci. Mes bien dé-

vouées amitiés! Je suis et reste, en toute

fidélité,

votre

Mathilde Wesendonk.

[Schwalbach], 9 Août 1863.

Etre heureux, souffrir ensemble, il nous reste donc beaucoup encore!

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