Sept
Depuis trois semaines déjà, Otto souffre d'une fièvre rhumatismale et d'une inflammation des muscles. Je le soigne nuit et jour, sans arriver jusqu'ici à un résultat favorable. Sa maladie est douloureuse et susceptible de nombreuses alternatives d'amélioration et d'aggravation; elle sera, je le crains, de longue durée. Demain Griesinger sera appelé en consultation; j'espère dans sa science. Vous comprenez, mon ami, la raison de mon silence dans ces conditions. Votre désespérance^ m'a vraiment glacé le cœur. Je sentais que je ne pouvais vous être d'aucun secours. Il fallait me dire que tous les dons de la nature, et les plus beaux, sont gaspillésj en pure perte, si le vide succès extérieur n( vient pas les couronner ! A eux seuls ils n( sont rien, et quiconque en a l'avantage sur leî autres n'a que celui d'être plus misérable] Devoir songer à cela, à propos de vous, m(
• Voir lettre 140.
donna presque de ramertume. Ma religion et ma foi (qui font un, à vrai dire) ne s'occupent que de la chose en elle-même. Je ne comprends réellement pas comment Ton peut mépriser et rechercher ensemble le résultat extérieur, c'està-dire le succès. Seul, le sage, me paraît-t-il, qui ne veut rien du monde, a le droit de le mépriser; l'autre, qui en a besoin, devient, déjà par le simple contact, complice, et ne peut être son juge. Vous êtes conscient et complice au plus haut degré. Vous arrêtez au passage avec empressement chaque nouvelle illusion, sans doute pour effacer de votre cœur le désenchantement des déceptions antérieures, et personne ne sait mieux que vous qu'il n'en résultera rien, qu'il ne peut rien en résulter jamais. Mon ami, à quoi tout cela aboutira-t-il? Cinquante années d'expérience ne suffisent-elles pas? Le moment ne devrait-il pas arriver, où vous seriez parfaitement d'accord avec vous même ? Aujourd'hui j'ai reçu votre bon émissaire,^ qui me fit infiniment de bien, et j'ai de nouveau foi en votre retour. Combien je serais heureuse de pouvoir vous procurer un séjour vraiment paisible et confortable ! L'automne en Suisse est parfois très beau; même en hiver on est très bien ici chez soi. Si, le ciel nous en garde, la maladie d'Otto se prolongeait au-delà des prévisions,
^ Voir lettre no- 141.
vous serait-il possible de passer la Noël avec nous? Dans Tentre-temps j*espère de tout mon cœur, pour vous et pour nous, que cela pourra être plus tôt.
Affectueuses salutations de la part de votre
Mathilde Wesendonk.
Votre lettre d'hier, à laquelle vous vous référez, ne m'est point parvenue, malheureusement; mais je vous remercie pour celle d'aujourd'hui. ^
J'espère vous voir bientôt à Zurich, avant ou après les représentations de Carlsruhe. Notre malade va, de jour en jour, mieux. Le début de la maladie date déjà de huit semaines, il est vrai, et les forces ne reviennent que lentement. Nous espérons toutefois que cette crise amènera un changement salutaire et durable dans l'état de santé d'Otto, qui déjà depuis longtemps laissait à désirer; les médecins nous confirment dans cette espérance.
Au revoir — sérieusement, cette fois — et cordiales amitiés de
votre
Mathilde Wesendonk.
20 Oct. 63.
^ Voir lettre no- 142.