‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 6 sur 52 · Paris, 11 Nov · texte numérisé non relu

Paris, 11 Nov

Ma chère enfant,

Vous me procurez une grande joie! Hier enfin — j'ai été si occupé! — je voulais vous écrire en même temps qu'à Wesendonk pour vous dire quel plaisir m'a fait votre dernière lettre; ce matin arriva, encore une fois interrompu, qui m'apporta aussi le dithyrambe de Schiller. Je ne l'ai jamais mieux compris que maintenant: vous m'apprenez toujours à apercevoir des beautés nouvelles. Avec quel bonheur je conclus de tout cela que vous êtes guérie!

Moi aussi, je guéris lentement, et cela — je le dis maintenant — d'une grave maladie. Il y a dix ans, — également à Paris, — je souffrais de violents rhumatismes. Le docteur me conseilla surtout de dériver le mal, par une révulsion, vers le dehors, pour éloigner tout danger du cœur. Ainsi finalement toutes les souffrances de ma vie se concentraient et menaçaient de trouver leur issue dans mon cœur. J'ai cru vraiment succomber, cette fois. Mais tout sera de nouveau porté au dehors: je veux,

par une noble et distrayante activité, essayer de détourner le danger du cœur. Vous m'aiderez? N'est-ce pas, mes bons amis!

La première bonne nouvelle me vint de moi-même. Les épreuves du troisième acte de Tristan arrivèrent tout à coup. Comment le regard jeté sur cette dernière œuvre terminée me ranima, me fortifia, me remplit d'enthousiasme, vous pouvez le sentir avec moi. Un père à la vue de son enfant peut à peine éprouver pareille joie! Mais, à travers un flot de larmes, — pourquoi cacher ma faiblesse? — j'ai entendu cet appel: «Non! Ce n'est pas encore la fin: il faut achever! Celui qui est encore capable de créer une telle chose est encore plein à déborder! ...»

Ainsi soit-il donc!

Maintenant votre lettre aussi m'a fait grand plaisir, et surtout j'aime à voir que l'enfant, devenue si intelligente, peut cependant quelquefois se méprendre légèrement sur moi. Alors je me dis : « Elle aura encore la satisfaction de reconnaître son erreur tout à fait un jour: par exemple que, s'il m'arrive de parler politique, j'ai tout autre chose en vue que le thème apparent, etc.» Mais quel plaisir j'éprouve à avoir tort quand je discute avec vous! Car j'apprends toujours quelque chose de nouveau . . .

Cependant l'amitié m'a imposé une triste tâche. J'avais appris tout à coup la maladie

mortelle de mon cher et paternel Fischer, à Dresde. Vous vous rappelez que je vous ai parlé souvent de sa merveilleuse fidélité, de son dévoûment. Une maladie de cœur a conduit finalement le vieillard tout près de la mort. Ma femme, en entrant dans sa chambre, Tentendit proférer, au milieu des spasmes les plus affreux, ce cri plaintif: «O Richard! Richard m'a oublié, m'a repoussé!» Je l'avais attendu, cet été, à Lucerne et depuis ne lui avais plus écrit. Je lui écrivis alors tout de suite. Et voilà que je reçois l'annonce de sa mort: il n'a plus pu se faire lire ma lettre.

Or donc, ces jours-ci, j'ai écrit un Adieu^ au cher brave homme; dès que j'en aurai reçu un exemplaire, je vous l'enverrai! . . . Cela aussi fut une occupation! . . .

Et les ouvriers n'ont toujours pas quitté ma maison: ces Parisiens sont chez vous exactement comme chez eux. Enfin mon petit étage est en ordre. Si vous entriez ici, vous croiriez me trouver encore dans r« Asile». Les mêmes meubles, l'ancienne table de travail, les mêmes tapis verts, gravures, tout tel que vous le connaissez. Seulement, les pièces sont encore plus petites et j'ai dû m'arranger de mon mieux: mon petit salon contient l'Érard, le canapé vert avec les deux fauteuils qui étaient dans la

* Voir Rich. Wagner, Écrits, 5, 133.

chambre où Ton prenait le thé; aux murs, le Kaulbach, le Cornélius et les deux Murillo.^ A côté, un petit cabinet avec bibliothèque, table de travail et la causeuse bien connue (souvenir de Lucerne). J'ai fait tapisser ma chambre à coucher d'un papier uni violet pâle, encadré de quelques bandes vertes: la Vierge à la Chaise constitue la parure. Un tout petit cabinet, à côté, est arrangé en salle de bains. Me voici donc «installé» pour la dernière fois! Vous savez que si je prends une ferme résolution, je suis capable de m'y tenir: eh bien! jamais, jamais plus je ne m' « installe » ! Dieu sait ce qui mettra fin à cet établissement-ci; je sais, moi, qu'il prendra fin avant que je meure; mais je sais aussi que je ne m'arrange plus d'autre nid et veux sans rien posséder attendre là où l'on me fermera les yeux.

Cette fois, j'ai de nouveau mis une ardeur ridicule à installer tout le plus tôt possible, afin de trouver la paix: je me surmène alors, non point pour l'amour de la chose en elle-même, mais pour arriver rapidement à la situation voulue, dans laquelle certains besoins, satisfaits souvent jusqu'au plus minime détail, n'exerceront plus d'effet fâcheux sur moi. Ainsi en doit-il être, car autrement je ne puis m'expliquer cette ardeur ridicule avec laquelle je poursuis

' Voir lettres à Otto Wesendonk.

quelque chose, pendant un certain temps; je sais, d'autre part, combien peu je tiens à tout cela et avec quelle indifférence je laisserais tout. Oui, vous pouvez rire! Je vous le permets encore cette fois. —

Il y a quelques jours, on m'a invité à une soirée musicale, où furent joués des sonates, des trios, etc, de la dernière période de Beethoven. L'interprétation et l'exécution m'ont fortement déplu : on ne m'y reprendra pas de sitôt. Cependant j'ai eu quelques petites aventures. Je m'assis à côté de Berlioz, qui me présenta immédiatement le compositeur Gounod, assis près de lui, - un artiste d'extérieur fort aimable, et d'intentions honnêtes, mais sans aucuns dons supérieurs. — A peine ma présence fut-elle connue que de tous côtés on s'empressa auprès de Berlioz pour m'être présenté par lui. Chose étrange, c'étaient encore des enthousiastes de mon art, qui ont étudié mes partitions sans connaître l'allemand. Parfois j'en suis tout déconcerté. Je crains à présent de nombreuses visites et dois me tenir un peu sur mes gardes. Jusqu'ici j'ai négligé honteusement la jeune Charnacé. En face de Paris, je n'ai pas encore recouvré mon sang-froid. Mais, après tout, j'ai l'envie d'entreprendre quelque chose, — rien que pour faire sortir mes rhumatismes.

Je lis la Musique tzigane de Liszt. Un

peu trop d'enflure et de phraséologie.^ Cependant la très vigoureuse définition de la nature tzigane (évidemment les Tchandalas de l'Inde) m'a vivement rappelé Prakriti (ou Savitri). Je vous en reparlerai une autre fois.

Pour aujourd'hui . . . mille remerciements! Ah! que dis- je donc là! Bientôt je bavarderai

de nouveau avec l'enfant! . . .

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