Paris, 29 Nov
Quelle grande joie vous m'avez encore donnée, mon amie! Croyez-moi, si je ne pouvais me voir que dans le miroir que me présentent le monde et tous mes amis, je me détournerais bien vite avec horreur. Je ne puis être sincère et vrai entièrement avec personne: partout il reste des taches et des plaques troubles où je ne sais comment suppléer. Mais sitôt que vous me répondez, je me vois embelli: tout — et moi-même — m'apparaît noble alors; je me sens sauvé. Mes enfants, que nous soyons trois, voilà tout de même un grand miracle! C'est incomparable, c'est mon et votre plus magnifique triomphe! Nous dominons incroyablement, de très haut, l'humanité! Par
^ Liszt avait écrit une préface pour les Rhapsodies Hongroises. La princesse Wittgenstein développa cette préface en volume.
miracle, ce qu'il y a de plus noble, devait devenir Vérité/ un jour; et le vrai n'est si incompréhensible que parce qu'il est tellement unique. Jouissons de ce haut bonheur; il n'a point d'utilité et n'est là pour rien: on ne peut que le goûter, et seulement ceux-là peuvent le goûter qui ne font qu'un avec lui.
Soyez les bienvenus en terre française, maintenant: le poëte des Nibelungen vient à vous et vous tend la main. Mon cordial et joyeux salut vous accompagne pendant votre voyage vers l'Italie; vous allez à la rencontre d'une jouissance que je ne dois pas goûter et que je vous souhaite double: jouissez pour moi aussi de la douceur du ciel, de la poésie du paysage, du passé vivant, et soyez de la sorte deux fois heureux. Quel bonheur ineffable j'aurais à être avec vous!...
Il ne me reste plus rien d'autre qu'à faire un dernier effort, un effort énergique, pour vaincre, une fois pour toutes, un éternel obstacle de la vie. Si désolée, si déséquilibrée que soit ma situation, j'ai pourtant compris que beaucoup de choses peuvent devenir acceptables et supportables, si j'arrive à me procurer les moyens extérieurs nécessaires pour déterminer en tout temps mon genre de vie, mes projets, mes actes, d'après mes besoins et mon bon
' Wagner fait ici allusion au Christ.
plaisir, sans être éternellement à l'affût de la seule chose qui donne aujourd'hui la liberté et dont la possession confère à tous nos actes la certitude. Je viens de sentir mieux que jamais — bien qu'il en fût ainsi pour moi depuis toujours — que je suis capable de supporter n'importe quel insuccès, n'importe quelle désillusion, n'importe quelle impossibilité d'aboutir, tout, tout, avec la plus grande, la plus dédaigneuse indifférence, mais que les tourments dont je viens de • parler m'impatientent furieusement. Tout dédaigner, ne se laisser détourner par rien de la source intérieure, pouvoir renoncer à toute réputation, à tout succès, même à la possibilité d'une représentation dirigée par moi de mes œuvres, mais devoir, avec des grincements de dents, me meurtrir les pieds au bâton que le Destin m'a jeté entre les jambes sur ma route tranquille et solitaire!... Je n'y puis rien changer: à l'exaspération que cela me cause, je suis et reste très sensible et, aussi longtemps que je tiendrai debout, — je n'y puis rien changer non plus, — tous mes efforts, je les emploierai, avec une suprême irritation, à éloigner ce bâton . . . Heureusement que je puis me donner l'illusion, précisément à cette heure, que cela s'accorde très bien avec mon sentiment intime de me tourner pour quelque temps exclusivement vers le dehors. Probablement, vous ne vous y laissez pas prendre tout
à fait, et, si vous croyez que, sans balancer, je préférerais prendre soin de mon recueillement intérieur dans une aimable solitude, au milieu d'un entourage sympathique, comme chez vous, par exemple, et, finalement, indifférent à leurs destinées ultérieures, me vouer à la création d'œuvres nouvelles, laissez-moi vous dire que vous êtes absolument dans le vrai; — ceci entre nous, bien entendu! — Mais, je le répète, je crois qu'il me deviendra possible maintenant de me convaincre du contraire; et à cela contribuent pour beaucoup, oui, presque d'une façon décisive, mes toutes récentes relations avec mes soi-disant amis d'Allemagne. L'état des choses là-bas est réellement incroyable, à tel point que je ne vous en dis rien, car vous finiriez par ne plus me croire. Ainsi je suis convaincu que vous me taxeriez d'exagération et d'erreur, si je vous dépeignais la façon dont m'a traité cet Ed. Devrient, en véritable ennemi ou, pour le moins, en homme sans conscience. Je vous dirai cependant que j'y étais préparé depuis longtemps et que finalement cela ne m'a point surpris. Volontiers je l'excuse: chacun a son dada, et le sien est un Institut théâtral réglementé suivant la norme, sans aucun écart sur le terrain qui n'est pas foulé tous les jours. En ce sens il a toujours été instinctivement opposé à mes œuvres, et seule l'intervention enthousiaste de la jeune grande -duchesse le
poussait en avant, avec des hochements de tête et un air de mauvaise humeur. A présent, il a remporté la victoire. Il dit ouvertement que j'en suis arrivé à l'impossible. Je me demande si ce jeune et enthousiaste cœur de femme n'est pas ébranlé maintenant et ne donne pas intérieurement raison à l'homme d'expérience, à l'homme prudent, — à l'homme «sage», si vous voulez! — Qu'en pensez-vous? Le jeune grand-duc le fera sûrement.
Voyez-vous, mon enfant, ceci et d'autres expériences du même genre ont réveillé quelque peu mon ancienne humeur batailleuse: c'est un peu fou, mais déjà le fait que je vis est une folie, vous devez l'avouer. L'impossible m'a déjà excité à combattre; et d'avoir Paris en vue, comme je l'ai maintenant, m'a longtemps semblé chose impossible. Mais pour l'impossible j'ai une mesure toute particulière et intime: mon état d'âme seul, et mon penchant vers la persévérance me diront si j'arriverai à réaliser ce que j'ai entrepris, et, en conséquence, seule la chose pour laquelle j'aurai perdu le goût me paraîtra impossible. Ceci peut se produire facilement, car le dégoût possède un terrible pouvoir en moi et quand il se montre clairement, il est invincible. Je ne le combats donc point; c'est à lui qu'il appartient de juger les possibilités. Je le sens souvent, et alors ce sont pour moi des journées misérables. Puis
il est calmé par telle ou telle rencontre surprenante: une sympathie, une compréhension naissante se présentant là où je ne les avais jamais espérées. Alors le voile de Maïa se retisse; un moment m'apparaît, semblable à un éclair lumineux de vérité rayonnante; les obstacles m'attirent, les risques flamboient et . . . c'est à voir qui restera sur place: le dégoût ou l'envie de combattre? Je ne puis le dire encore. Si j'étais l'un de ces heureux que la destinée a pourvus d'or et d'argent, sans qu'elle m'eût refusé la fierté et le talent, je préférerais naturellement vous accompagner à Rome pour deux beaux mois. Cela, je le sais. Allez maintenant seuls, mes enfants: je verrai comment vaincre ma destinée; alors je viendrai aussi, un jour. Bon voyage! Mille sincères amitiés!