Paris, 19 Dec
Chère enfant, dont c'est l'anniversaire, Est-ce que j'arrive bien? Est-ce aujourd'hui le 23? Le jour convient peut-être, mais le cadeau? Que donner à l'enfant? Je suis tellement pauvre, à présent! Mes ressources sont tout à fait taries. Se réjouir de bonnes idées, les mettre sur le papier, les communiquer, il me semble que je ne connais plus cela depuis longtemps! La seule chose qui me soit venue en tête, c'est le finale de ma dernière (?) œuvre,
et ce n'est vraiment pas une mauvaise idée. Écoutez comment elle m'est venue . . .
Vous savez que Hans^ voulait exécuter le prélude de Tristan, l'autre hiver, et qu'il me pria d'écrire pour ce prélude une conclusion. A cette époque, je n'aurais rien trouvé; cela me semblait tellement impossible que j'opposai un refus des plus nets. Depuis, j'ai écrit le troisième acte et trouvé la conclusion finale de toute l'œuvre: montrer ce finale comme un vague espoir de rédemption, l'idée m'en est venue, maintenant, en formant le programme d'un concert à Paris qui m'intéressait surtout parce que je voulais y inscrire le prélude de Tristan. J'ai parfaitement réussi à réaliser ma conception et vous envoie ce finale mystérieux et apaisant, comme la meilleure chose que je puisse vous donner pour votre anniversaire. Je vous ai noté la musique telle à peu près que je l'ai jouée pour moi au piano: elle contient quelques difficultés et je pense que vous ferez bien de chercher un Baumgartner romain pour vous la jouer, à moins que vous ne préfériez la jouer avec lui à quatre mains: alors vous devrez arranger la partie de la main droite pour vos deux mains. A vous maintenant de voir ce que vous tirerez de ce présent incommode! Vous comprendrez mieux ce que j'ai écrit pour
^ Hans de Biilow.
mon public parisien à titre d'explication du prélude tout entier: cela se trouve au verso du spécimen calligraphique. Mais vous reconnaîtrez de nouveau dans la musique le lierre et la vigne, notamment quand vous l'entendrez jouer à l'orchestre, où les instruments à cordes alternent avec les instruments à vent. Cela sera très beau. Je crois que je l'entendrai vers la mi-Janvier: alors je l'entendrai en même temps pour vous!
Et maintenant mille amitiés et mille souhaits cordiaux, envoyés de ce froid Paris, où la neige et le gel nous feront bientôt mourir! Comment allez-vous? Rome a-t-elle confirmé vos espérances? Donnez-moi vite de vos nouvelles! J'ai besoin d'en recevoir!
Adieu! Soyez bénie et honorée du plus profond de mon cœur!
Votre