‹ Richard Wagner. Conférences faites à l'Université de Vienne et revues pour la traduction françaiseChapitre 2 sur 13 · PREFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DU TRADUCTEUR

Richard Wagner a eu la bonne ou la mauvaise fortune d'exciter au plus haut point la verve des commentateurs, et l'on remplirait facilement une bibliothèque avec les ouvrages allemands, français ou anglais où il se trouve expliqué, prôné ou réfuté. Mais presque tous ces ouvrages relèvent de l'esthétique bien plutôt que de l'histoire: ce sont des exposés, plus ou moins systématiques, de théories fondées sur les principes de Wagner ou destinées à les abattre. C'est en quoi ils se distinguent profondément de la présente étude. M. CJuido Adler est un érudit d'autorité européenne, formé de longue date à ces méthodes rigoureuses et à cette stricte impartialité de l'esprit qui sont la seconde nature de l'historien. Aussi verra-t-on ici Wagner reprendre la place que peutêtre il n'eût jamais dû quitter parmi les maîtres de la musique et de la pensée humaine, dont il est certes l'un des plus grands, sans qu'on doive cependant le considérer comme le représentant total et définitif de la musique, ni comme une sorte de prophète métaphysique, dont la pensée serait celle du monde même. On distingue et on met à part, avec beaucoup de précision, ce qu'il doit à l'ancien opéra, qu'il continue en le réformant, à l'esprit de la Renaissance, qui se perpétue en lui, enfin au romantisme, <l<>ni son caractère comme son œuvre portent toujours la forte empreinte; et par là, loin de le diminuer, on met en valeur un de ses plus in il aMcs mérites: celui d'avoir pu reunir ces éléments divers, et parfois disparates, d'une si puissante unite.

Cette unité est dans la musique, non dans la conception des sujets, ni dans les vues théoriques, ni même, souvent, dans les caractères des personnages ou la conduite de l'action. C'est pourquoi la musique seule est ici décisive: seule elle éclaircit les obscurités, résout les contradictions, achève l'œuvre comme elle l'a commencée, et la détermine. Or, jusqu'à ce jour c'est à la musique que le moins d'attention et de temps s'est trouvé accordé par les divers auteurs qui se sont occupés de Wagner: c'est sa philosophie qu'on a voulu expliquer, ou son système dramatique, les prétendus -motifs conducteurs» de la partition n'étant cités que comme témoins, pour donner le signalement d'un personnage ou le sens d'un événement. Mais la mise en œuvre de ces motifs, leur développement, leurs variations, leurs relations entre eux, surtout le plan général de la musique, ses relations de symétrie, ses contrastes, ses transitions, sa logique spéciale, si convaincante, voilà ce qu'on ne mettait guère au jour, par la crainte sans doute d'avoir à entrer dans quelque analyse technique; et cependant toute la force de Wagner est là. C'est par l'empire de sa musique qu'il a dominé tous ceux qui l'ont entendu, et nous particulièrement, Français, pour qui la légende du Nibelung n'est pas une légende nationale, et qui n'entendons les poèmes de Wagner qu'au travers d'une traduction toujours peu transparente et par instants complètement opaque. La Wciïkyrie, le Crépuscule des dieux, Tristan et Yseult, privés de leur musique, seraient pour nous d'un effet tel qu'il vaut mieux n'y pas songer, et écarter des conjectures qui vont à quelque impiété.

La musique est ici restaurée en tous ses pouvoirs, charges et prérogatives. C'est elle qui a toujours le premier et le dernier mot; c'est par elle que sont définies les œuvres dans leur esprit, leur sentiment et leur structure. Cette méthode seule pouvait donner la raison, non plus des intentions de Wagner, dont on se contentait jusqu'ici, mais des résultats,

qui importent bien davantage, et .souvent diffèrent beaucoup des intentions. Ainsi un examen sans parti-pris retrouve l'entière réalité; ainsi la critique historique aboutit à la critique d'art.

Mais c'est une critique d'art toute scientifique, et qui comme telle exige un vocabulaire particulier. La langue allemande le lui accorde sans répugnance. Le français y fait plus de façons, car il a peu de goût pour le néologisme et ne possède qu'à un faible degré la faculté de composer ses mots entre eux. C'est pourquoi certaines expressions fort commodes en leur brièveté, Thematik, Motivik, Tondiehtkunst, n'ont pu être rendues que par des périphrases: travail thématique, travail ou disposition des motifs, poésie musicale. Mais ces difficultés ne sont rien, auprès de celles qu'ont données au traducteur les citations de Wagner, à bon droit fréquentes en un pareil sujet. Il sera récompensé de ses peines, si on veut bien ne pas le rendre seul responsable d'un embarras souvent sans remède, et il n'insistera pas sur ce point, de peur qu'on ne l'accuse de rancune.

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