‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 10 sur 35 · EDUCATION ANARCHIQUE · texte numérisé non relu

EDUCATION ANARCHIQUE

La famille Wagner — Le grand père de Richard — Son père — Ses frères et sœui*s — Goût général pour le théâtre — Mort de ^L Wagner — Madame Wagner se remarie avec le comédien Geyer — Quelques mots sur Gever — Mort de Gever — Richard Wajîner entre à le Kreuzschtile — Etudes classiques — Le Freischiltz et Weber — Première passion musicale — Le maître de piano — « On ne fera jamais rien de ce garçon-là! » — Un concours poétique — Wagner décide qu'il sera poète — Le grand drame. Quarante morts et des revenants! — Retour à Leipzig — La Xikolaischule — Humiliation et dégoût des études classi(|ues

— Apparition de Beethoven — ^^'agner essaie d'apprendre l'harmonie en huit jours — // décide qu'il sera musicien — Le professeur d'harmonie — «c On ne fera Jamais rien de ce garçon-là ! > Dorn — L'ouverture aux coups de timbales — La révolution de 1830

— Wagnt.-r homme politique — Il t^ntre i\ l'université et s'abandonne à lu débauche.

Ricliai'd Wa«riierétait<lti race plébéienne. Comme la plupart des hommes de génie, observe M.*" Glasenapp, il est sorti des entrailles du peuple, ou

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j)lu.'5 que dans k\s classes cultivées, la sève huiiiaiiie a conservé son énergie primitive. En allemand Wagner veut dire charron. Les premiers ancêtres de J'auteur de Siegfried brandissaient-ils, (l'un hras vigoureux. 1»* lourd marteau qui brise le fer i* .!•• ne sais. Mais ce que je puis assurer, c'est que son grand père Gottlob Wagner était conunis aux portes de Leipzig. Suivant ranticjue l'outume, à toute personne qui arrivait en voiture ou à cheval, il ])osait la question sacramentelle « (^l'is? Quvl ^ Undc? Citr^ (i). » Il n'eût point fallu (ju'en ce temps-là Lohengrin se fut présenté aux portes de Leipzig. Sur .son refus de dire « d'où il venait, et i\\\\ il était, > le grand père Gottlob lui eût infailliblement crié: « Halte là! On ne passe pas ! »

Frédéric Wagner, le père de Richard, eut une position un peu moins modeste, mais tout aus.si prosai(iUe: il fut gretUer de police. Il est vrai qu'il avait reçu une certaine éducation. Il .savait le français, et (juand h» maréchal I)avoust occupa Leipzig, c'est lui (pTil chargea d'organiser la police de la ville cJ). Kntin, et c'est pour nous l'essentiel, il avait un»* véritable passion pour la littérature et en particulier pour le tln'àtre (3).

(1) Utchani Watiners's Ia-U'h und Wirkcti, i>ar Cari. Fr. Cti.xsF.N.M'p. T. I. p. ô. Leipzig: cluv. Hreitkopfot Hart»-!. {'2) \hu\.

(:J) ibia.

Qu'il y ait là un des points originels de l'aptitude dramatique de Richard Wagner, on pourrait le nier, s'il eût été seul à hériter du goût paternel ; mais il n'en est pas ainsi. Sa sœur Rosalie fut tragédienne célèbre ; suivant Laube, écrivain allemand dont nous aurons à reparler, elle fut supérieure à toutes ses émules dans l'interprétation du rôle de Margueynte: elle avait le mérite de savoir rester shnple jusque dans les situations les plus pathétiques. Albert Wagner, le frère aine de Richard et de Rosalie, fut chanteur, puis régisseurd'un théâtre de Berlin. Enfin deux filles de ce dernier furent cantatrices, et l'une d'elle Johanna Wagner a pu être comparée à la Schrœder Devrient.

Comme je l'ai dit, Wagner est né à Leipzig le 22 mai 1813. Ce fut le IG octobre que l'armée de Napoléon se rencontra avec celle des alhés, dans les environs et sous les murs de cette ville. La bataille fut très meurtrière, et les cadavres qui jonchèrent en grand nombre toutes les campagnes voisines, empestèrent l'atmosphère. Une épidémie s'ensuivit qui emporta M. Frédéric Wagner, cinq mois après la naissance de Richard. M. Wagner avait-il connnuniqué à sa femme son amour pour le théâtre ^. On peut le supposer. Ce qui est certain, c'est que deux* ans après sa uiort, elle se remaria, avec Louis Geyer, un comédien. Celui-ci aprè.s avoir joué, pendant longtemps, avec suc(^ès à Leipzig, faisait partie de la troupe royale

(ie Dresde. Devenue sa femme, Madame \\'agaer alla naturellement s'établir dans cette ville.

C'était un véritable artiste (jue ce Geyer. 11 était non seulement comédien, mais aussi peintre et auteur dramatique. C'était aussi un lionnne bon et naïf. ( bi raconte une anecdote qui le montre bien. Etant alh' donner un«» r«*présentiition à Leipziij:, le juiblic de cette ville, qui avait conservé de lui un excellent souvenir, l'applaudit chaleureusement. Le pauvre Geyer fut si touché que, bien (jue la pièce fût très .sérieuse : c'était Don Carlos de .Schiller ; et bien que le per.sonnaf(e qu'il représentait ne fût rien moins (jue Philippe II, il ne put se défendre de s'avancer sur le (b'vant (le la scène pour remercier vivement et lonf(uement le j>ul»lic. Quand il eut fini son discours, un aetenr narquois eut la méchanceté de s'écrier: « Il vient de se passer un(î chose extraordinaire! I.e i-oi Philippe II est deveiui Geyer! » Le coup portii; de toute la soirée, le pauvre artiste, ne put reprendre son sanp:-froid. La meilleure comédie de (ieyer est intitulée le Massacre (les Lniorenls. Klle n'est pas moins caractéristique que l'anecdote que je viens de rap|)orier: le héros est un peintre, (pii, tout plein de l'art (|U*il adore, supporte f^aiement la misère. Ainsi, les enfanta; de rredéri<* Wagner ne tombèrent pas en de mauvaises mains. Il est probable «jne ce btm comédien, (jiii fut un pj'intr*» médiocre, estimait beaucoup plus l'art dans lefpiel il n'avait pas réussi

que celui qui lui avait valu le succès. Comme beaucoup de bons pères désirent que leurs enfants soient ce qu'ils auraient voulu être eux-mêmes, il voulait faire de Richard un peintre, et de bonne heure il lui enseigna le dessin. Mais l'enfant y montrait peu d'aptitudes ; il préférait la musique. On lui apprît deux airs au piano : « Sois toujours loyal et fidèle » une romance, je crois; et le chœur des jeunes filles du FreiscJiiïtz, opéra alors tout nouveau. La veille da sa mort, Geyer voulut que Richard les jouât, et celui-ci l'entendit dire d'une voix faible : « aurait-il des dispositions pour la nmsique ? » Le jour suivant, comme le pauvre homme avait expiré, Madame Wagner (1) vint de bon matin dans la chambre des enfants : « il voulait faire quelque chose de toi, » dit-elle à Richard. Celui-ci n'oublia pas cette parole.

Il n'était aucunement question de faire d(^ lui un nuisicien. Quand il eut onze ans on le mit à la Kreuzschule pour (|U*il rommenràt ses études classiques. Toutefois il reçut quelques leçons de piano. Mais la technique de cet instrument ne le rebuta pas moins fjue celle du dessin. Cette année-là (1822), eut lieu à Dresde la pn^nière représentation du FrciscJiiïlz. Ce fut certaiiKMuent

(1) .le devrais dire M.'"" (îoyer; ruais pour nous cllf est avant tout lu mère de W'afjfner. .l'ai peur d'<iul)rouiIl'i le lecteur, en lui donnant un autre nom.

KICHARll WAGNER

i;i premièrt' gnuKlc cinotion musicale de Richard \\'a^nier. Au lieu de faire des exercices et des j^amiiies, il s'amusait à joutT de mémoire et avec un doigté de sa façon, l'Ouverture du chef-d'œuvre de M'«d)er. Uu jour son maiire, ijui l'entendit, déclara «ju'o?i ne ferait jamais rien de cet enfant-là. « Il eut raison. <lit \\'agner (1), de ma vie je n'ai jni appnMidre à jouer du piano. » Il n'en continua pas moins à chérir le Frrischùtz qui avec la Flirte enchantée, était ahu's son opéra de prédilection. Weher était chef d'on'hestre de l'i )péra d<M)resde. nù depuis ISIT, il comhattait au nom de l'art allemand. Mais la cour était contre lui, et il ne put faire exécuter son Freiseliiitz dans le théâtre (pi'il dirigeait, (|u'un an après la représentation de cet opéra à lîerlin. Ces circonstances augmentèrent prohahlement Tenthousiasme de notre luiro.s, car toujours il s'est senti poussé à prendre parti pour eeiur qui étaient opprimés (2). A cette époque, il était tellement ennemi de l'art ultramonLiin, (|U*il se sentait de r»doignem<»nt pour Don (iioranni uniijuement parce (pie le texte est italien (3) ; et quand des fenêtres de sa maison il voyait passer l'illustre champion de l'art na-

(1) GcsammfiUe Srhrifint. T. I. \>. s*. — Stmvenù's de Wiiffnn' traduits par Camii.i.k liKVMT. «h»'/. ('har|>entier. p. 5.

(2) (it'smnuicltc SchrifUut, T. IV, p. 'Ml.

(3) Ibid., T. 1, p. 8. — Sourenirs de W'(Ufner, p. 5.

tional, il éprouvait, dit-il, une sorte « d'effroi sacré. » Le sentiment dominant que lui inspirait Weber était pourtant l'amour. Trois ans plus tard (1826), quand il apprit que le maître était mort là-bas à Londres, loin du pays, il fut rempli d'une véritable désolation (1).

La musique, n'était pourtant à cette époque pour Wagner que chose accessoire; ses études classiques étaient l'essentiel. Ce fut alors qu'il commença à ressentir pour l'antiquité grecque, une admiration qu'il a toujours conservée. En troisième il avait déjà traduit les douze premiers livres de l'Odyssée. On le considérait au collège comme une forte tète en littérature. Un de ses camarades étant mort, le directeur prit ce triste événement pour sujet de concours poétique. Le meilleur morceau devait être imprimé ; ce fut celui de Wagner qui eut cet honneur. A onze ans, il décida qu'il serait poète. Prenant d'abord pour modèle les classiques grecs (et aussi le poète Saxon Apel), il fît d'abord des tragédies antiques. Ensuite il se mit à apprendre l'anglais afin d»» pouvoir lire Shakespeare dans sa langue. Le fruit d<î cette étude fut, premièrement une traduction en vers du monologue de Juliett(% et ensuite un

(1) GesamnU'lti.' Schriffru, T. \'II. [k KV.i, — Quatre Poèmes cVOpéi'(Ls, Lettre :i Frécleric Villot, p. XIII. Librairie Nouvel!*', iHfiL

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frrand dramo « qui était à pou près composé iVJI^r 'rf (»t (lu /t*o/ Leur. » « L«' plan en <"»tait, « (lil-il( 1), extrtMiienicnt grandiose: (juarantenleux € personnages mouraient au rours de la pièce, et « leur destinée s'accomplissait si vit*\ (ju'il avait « fallu faire reparaître la ])lupart d'entre eux, sôus « forme d»' fantômes, pour que la scène ne se trou- « vàt pas vide pendant les derniers actes. » Chose <ligne d«' remanjue. malgré tout son amour pour Fart di'amatiqur. il avait aloi*s une véritable répugnance à aller au théâtre (*^). Heau frère et lil< de comédiens, il avait vu* ceux-ci de près ri leurs visages fardés lui inspiraient une sorte d'horreur; et puis en étudiant la littérature anti(|U«* notre j<Mnie poète s'('*tait fait du théâtre un idéal auquel ne répondait pas la srène moderne. Ainsi, (juelque enfantins (pie pussent être ses pn*miers essais dramati(pies, il portait déjà en germe, (piaml il ics écrivit, le d(''sii* d«* voii- l.» tht'àtre prendre cette forme élevée, dont la conquête fut le but de sa vie.

Nous voici arrivés (mi IS'JT. Sa sœur Rosalie faisait partie depuis (juehpies ann«'»(^s déjà, de la troupe du Sfarl/f/icfifcr de Leipzig. Pour se trouver près d'cll»'. M.'"" \\'agMer se dé(Mda à revenir

(1) (icsnmmelte Srhn'pni. T. I. )». H. — .SourrMiV.» dr Wdf/ner, p. 7.

{'*) (ff'snnnm'lh' Srhn'ffn}. T. IV. ).. 'M\.

dans sa ville natale. Richard quitta donc la K7^euzschule pour entrer au collège NikoJaï de Leipzig. Mais on ne Y y reçut qu'en troisième tandis qu'à Dresde il avait déjà été admis en seconde. Jugez de son indignation ! Depuis lors il perdit toute ardeur pour l'étude. Il devint paresseux et négligent; seul, son grand drame lui tenait encore au cœur. Cette année-là Beethoven mourut (1). \^'agner n'avait pas encore entendu parler du grand maître ; ce fut, attiré par la nouvelle de h;a mort, (ju'il ht connaissance avec ses œuvres (2). « Un soir, fait-il dire au héros d'une nouvelle (3), j'entendis exécuter une symphonie de Beethoven, j'eus dans la nuit un accès de fièvre, je tombai malade, et après mon rétablissement, j'étais musicien. » Je ne prétends pas que pour lui-même les choses se soient passées absolument de cette façon-là. Mais il est certain qu'il entendit alors les symphonies de Beethoven aux concerts du Geicandhcms et que l'impression qu'elles lui firent éprouver fut aussi vive que j)ro fonde. La musique d'Egmont surtout, excita en lui un tel enthousiasme (ju'iuimédiatement, il prit la résolution de ne lancer dans le monde sa fameuse tra-

(1) Heethoven est mort h* 2() mais IsJT.

(2) Gesammelte Srhriftcn. T. \II. p. l:^:^ — Qnafrc /Vmes d'Opéras, p. XIII.

(3) GesatmnelU' SrJiriftrn. T. I. p. 11<).

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i,^m1i«' ijii ari(>iii|>;i^Me«* «1 iiii«* iiiu>i'|iu' «^«Miililal»!»*. Il s'était iiiia^in»*, «l'abord, (|ii*a|uvs avoir étmlit» riiarnionie pondant liuit jours (1), il lui s«»rait aisé de composer <*ette nîusi(|ue indispensable. Il ne tarda pas à se ronvainere que les choses n»' pouvaient pas aller aussi vite; toutefois les ditli- «Miltés ne le découragèrent pas. // dérida qff'if srrait innsirîcu.

Ktant arriv«* à composer une sonate, un (piarjior et un air, il jugea ces résultats assez beaux, pour pouvoir avouer à sa famille, sa nouvelle vocation. I\lle fut vivement combattue. .lusque-la il n'avait pas étudié la musi(pie; il n'avait pas mèin«^ pu apjirendre à jouer du piano: ses essais de composition devaient paraître le fruit d'un eni^ouement j)assager. On lui donna pourtant un bon maître (2); mais le pauvre honnne eut bien du mal avec son élève. Wagner était i\ cette époque plongé jus(|u'au cou dans la lectiu'e de Hoffmann <'t des poètes fanUistiques. Son imagination avait «»té jetée par «mix dans un état d'excitiition mystique voisin de la folie. « Il faisait, dit-il (3),

(l) Ctcstunmt'llt' SthnfUn. ï. I. y. '.». — S>mvt'ntrs </<• Wapnrr, p. H.

(•J) (fottliol» Mull'T <|ui fut i»luf* tan! organiste i\ .\It*»n- Imrjf. (îi.vsKNAiM». /i'. Waffnêf's ÏA-t^^n unfi WWkcn, T. I, p. i.n>.

(\\) (ir'^n.n.n, ih' .VrAn/^rii. r. I. p. 10. ... Sourew'r.t ftr

des rêves en plein jour, pendant lesquels la 7îote fondamentale, la tierce et la quinte lui apparaissaient en personne et lui révélaient leur signifiration importante. » Son professeur avait beau lui expliquer que ce qu'il prenait pour des puissances mystérieuses étaient tout simplement des intervalles et des accords, il ne le convainquait pas. A la fin le maître d'harmonie, hochant la tête, déclara comme l'avait fait jadis le professeur de piano, qu'on ne ferait jamais rien de ce gay^çon-là. AVagner n'en composa pas moins une ouverture à grand orchestre, qui eut les honneurs d'une exécution publi(|ue.

En 182n, un théâtre royal avait été fondé H Leipzig. Le chef d'orchestre en était Dorn: « un musicien considérable, dit le D.'' Franz Gehring (1), «pii, deux ans auparavant, avait fait représenter avec succès à Berlin un opéra Die Rolandsknairpen et s'était lié alors avec Heine, Mendelssohn, Spontini, Moscheles, et Reissiger. » Ayant eu l'occasion de faire sa connaissatice, Wagner lui présenta son ouverture. Nonseulement celui-ci l'accepta, mais il la fit exécuter au théâtre, malgré l'opposition de tous les musiciens de l'orchestre, et du vieux Mattei, directeur de musi(jii«' au ronrpi'r <lu (iewandJiaKs,

(\) DirtioiKii'i/ uf ^[l^sll• and Miisicinns, «'dite*! bv (i«'orj?«* (irovf, T. I, j). ir).'). rhcz Marmillan aiid Co.

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qui, à la répétition, éclatait de rire, en entendant

culte singulièn* musique. « Cette ouverture était bien le point culniinaut de ma folie, dil Wagner ( 1 ). Pour en fariliter rintellijrence je l'avais écrite avec trois encres de couleurs différentes: rou^e pour les cordes, vert pour les cuivres, et n(^ir pour les bois. Le tissu en était si compliqué (pie la neuviênie symphonie de Heetlioven eût semblé à côté, une sonate de Plevel. > Conmie on peut h' penser, elle n'eut aucun succès. Ce qui déconcerta surtout le public, ce fut un coup <le timbale qui. avec une inflexible obstination revenait /'o/'fissi/fto toutes les (piatre mesures, depuis le commencement jusqu'à la tin. Quehjue ridi<"ul«' que fût ce morceau, encore devait-il être (^uritjur chose. Autrement un musicien comme Dorn. eût-il consenti à b» faire exécuter au théâtre ^ « Je crois encore la voir cette ouverture dans son format in-octavo, écrivait-il plus de trentt» ans après (2), .... elle contenait déjà le f^erme de tous les grands effets (pli jtlu> tard ont révolutionné le monde musical. )»

En 1830, le i^M'and mouvement libéral, «pu renversa Charles X. se propagea dans txmte l'Kurope.

(1) (Wsammelt*' Srhriffnt, T. I, |>. 10. — Souvnîà's de 'Warfun-, \\. II.

(*J) (tLAMBNAI'i'. Hirhm'd Wof/u' < ^ i.''" Il intH Wirkrn, T. I. I». 3<».

Le roi de Saxe fut contraint d'accorder une constitution à ses sujets. Wagner avait alors dixsept ans. Du coup le voilà révolutionnaire. Il s'était instantanément trouvé convaincu que la politique était la seule occupation, à laquelle pût se vouer un homme ayant tant soit peu de valeur et d'ambition. Alors il ne se plaisait plus que dans la compagnie d'écrivains politiques, et s'il faisait encore de la musique, c'était pour écrire une ouverture sur un thème politique. Peu de temps après il entra pourtant à l'Université, pour y suivre des cours d'esthétique et de philosophie. Il espérait sans doute que ces deux sciences l'aideraient à découvrir sa voie. Il n'en fut rien. Au lieu de s'instruire il s'abandonna à tous les écarts de la vie d'étudiant.

AVA(iNEK DKVIKNT AKTISTK LES FÉES — LA DÉFEXSE L'AIMER

Etudes sérieuses — Une sonate, une ouverture et une symphonie — Voyage à Vienne et à Prague — La Noce

— Succès aux concerts du Gewandhaus — Laube — Séjour à Wiirzbourg — Les Fées — Retour à Leipzig

— Wagner mélomane — La Défense d'aimer — Les deux pôles du génie de Wagner.

Wagner se livra à la débauche avec tant d'emportement qu'il en fut vite dégoûté. Alors il sentit la nécessité d'entreprendre de nouveau l'étude de la nuisique et cette fois d'une façon régulière et sérieuse. A ce moment décisif, il eut le bonheur de trouver un professeur excellent : Théodore Weinlig, eantor à la Tliomasschide, qui eut l'art de rendre attrayante pour son élève, l'étude (h* ce qu'il y a de plus arid(» dans la tcchniqur nuisicale. « 11 rst probabl»* «jU*» vous n'aurez jamais

.Vî RicHARi» \va*;ner

<( une fugue îi écrire, lui disait-il (1), mais sachez

< l'écrire, alors vous ac(jU*.*rrez riiul<î|)eii<iance, et

< tout le reste vous sera facile. » Kn uioins de six mois, il mit le jeune homme en état de résoudre aisément les plus ditliciles problèmes du contn*point. Wagner apprit alors à connaître et à aimer profondément Mozart ; mais Heethoven resta son maître favori. « Je doute, écrivait Dorn (2), qu'en « aucun temps un jeune nmsicien ait vécu dans « une intimité plus profonde avec les œuvres de « Heethoven, (iu<^ Wagner à dix-sept ans. Les € ouvertures du maître, il les possède pour la « plupart, copiées de sa propre main ; (juand il € dort les sonates sont sous son oreiller ; quand € il est debout les quatuors sont entre ses « mains; il chante les licder, etc. » L'œuvre ((ui l'attirait plus que toute autre, c'était la neuvième symphonie. Elle éUut pour lui la grande énigme, le sphinx mystérieux, (ju'à la lueur d'une lampe, il passait des nuits i\ interroger. 11 l'avait entendue aux concerts du iictrawUiaus, et l'impression qu'il avait resseiuie, avait été confuse (3).

(1) (i,\ui»tmritr Srhn'pin. t. VII. \^. l'.V.V — Quaù'e Po^ wu'.v d'(Jp''r(ts. [*. XIV.

(2) (ti.A8KNAPi», Richatti Wiuftwr's L*'ften und \Mrk**H, t. I, p. 'M\

('.<) 11)1(1. p. iUV Los roiUN-rt)» «lu iinritmihtius iuwui iondés en ITl'.J, loi'stju»» Hjirh ftait cant<>r de la J'hotnnssrhuie. En 181)1, ils éuiunt .«oun la direction de Christian .\uguste

Beethoven s'était-il trompé, précisément dans la grande œuvre qui attirait le plus notre jeune artiste ? Cette pensée le tourmentait. Pendant cette période d'études sérieuses, il composa une sonate, une ouverture avec fugue et une symphonie. Dans le premier de ces ouvrages, il se dégagea de toute enflure et s'abandonna à un clan naturel et sans contrainte ; dans le second il imita Beethoven, qu'il commençait, dit-il, à bien comprendre ; enfin dans la symphonie, sans perdre de vue son grand modèle, il s'inspira aussi de Mozart (1).

Pendant l'été de 18.'^2, Wagner partit pour Vienne. Il voulait voir la capitale où Mozart et Beethoven avaient vécu. Fit-il la route à pied connue le héros de sa nouvelle : Une visite a Beethoven ? Eut-il le bonheur de rencontrer, chemin faisant, des musiciens ambulants, qui jouaient, sous le ciel bleu, avec ivresse, le grand septuor ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à Vienne, il eut une déception. Partout, dit-il, c'était Zampa, ou des pots-pourris sur.... Zmnpa. La musique d'IIérold est charmante. Je suis loin d'en disconvenir, mais elle ne contient certes pas, ce que désire un cœur gonflé d'aspiration.s beetho-

Fohlonz. Ils sont.entivs dans l.-ur pi-riode brillante en IK^.') quand Mendels.sohn en a pris la conduite. Aujourd'hui Leipzig pa.sse pour la capitale musicale de IWllemagne.

(1) Gt'sammeltc Srhn'f/t'n. t. I, p. 11 — Souvenirs de Waf/tu-r, p. 15.

\»ni»iiii»'>. A >t»ii iiiMur, \\'ag:ner s'arrêta à Prague, la ville (»ù Mozart fut aimé et cMunpris. 11 y avait la un Conservatoire excellent que dirij^'eait Dvonis Weber. Ce musicien, célèbre en Autri<'he, tit un excellent accueil ;\ notre voyageur. Ses élèves exécuttM'ent la symphonie du jeune artiste, et il la loua chaudement, ce qui donnerait à croire que rinrtuenre de Mozart y était plus sensible (|Ue celle de Beethoven, car le vieux maître déclarait sans ambages que la symphonie hét^oïque était un non-sens (1). Wagner vit aussi, pendant ce séjour à Prague, le rival de Dyonis Weber. Tomascheck. compositeur renommé en Bohême, qui fut non moins en<'ourageant. Sous ces bonnes impressions il écrivit son premier poème d'opéra La yocc. Le sujet qu'il avait trouvé je ne sais où, est fort tragique. In homme fou d'amour, escalade la fenêtre de la chambre où la fiancée de son ami attend celui-ci ; la jeune Hlle lutte avec l'insensé et le rejette dans la cour, où il se brise et rend l'àme. A Tj^llice mortuaire la fiancée poussant un grand cri, s'affaise inanimée sur le cadavre. I)e retour à Leipzig, \\'agner composa le prtMuier numéro de cet opéra : il contenait un sr.rfKor, <lont son maître Weinlig était très satisfait. Mais Rosalie, sa .sœur la tnigédienne, avant trouvé \o lilnvîto inauVais. il «îéchirn

(1) Getammehe Sdtnpen. t Mil. p. IVVÔ.

le tout. La symphonie fut exécutée aux concerts du Geicandhaus, en janvier 1833, et son ouverture avec fugue, le ."jO avril de la même année. Les deux ouvrages furent bien accueillis ; la symphonie fut saluée dans le Joui-^ial du Monde élégant, par un article enthousiaste, dû à la plume d'un jeune homme avec lequel Wagner entra en relations le lendemain. C'était Henri Laube, dont nous devons dire quelques mots, car il eut, à un moment donné, une influence marquée sur Wagner.

Laube était à peu près du même âge (jue le futur auteur de Tristan. Connue lui, il avait le sang bouillant; comme lui, il était impatient de tout frein, et se moquait des préjuges. Il avait commencé par étudier la théologie à Halle. Mais ainsi que Wagner, en 1830 il était devenu toutà-coup révolutionnaire. Il avait écrit alors un roman, Le Souveau Siècle, qui avait attiré sur lui l'attention; puis il était parti pour Paris, où il voulait étudier le Saint- Sinionisme. Mais arrivé à Leipzig, le proprii^taire du Monde Elégant lui avait offert la rédaction de son joui'ual et il était resté en cette ville. Quand ^^'agner fit sa «•onnaissance, il travaillait à uu nouveau roman La Nouvelle Eut-o^e (pii d<' l'aveu de notre héros devait plus tard lui mettre le diable au eorj/s. Laul)e coniuie Ileinse, l'auteur (VArdi?!ghelloy doit être range dans un groupe littéraire dont Heni'i Heine est le meml)r»* le |)lus (!onnu

00 RICHARI» WAr.NER

en France (\). Enivré de jeunesse, il aimait à effaroucher les bourj^eois; pour lui le vieux nioiuU» et la vieille morale avaient fait leur temps, surtout « l'ennuyeux maria{^e tombeau de l'amour et <!«• hi joie de vivre (2). > Four lui l'Allemagne avec son ciel voil»*, était le séjour de la pudibonderie hypocrite ; et le pays idéal etiiit ritiilie oii un soKmI de feu «'claire la beauU» «lans sa nudiré divine.

Voilà des idées séduisantes pour un adolescent, mais (juand Wa^'ner Ht la connaissance de Laulje il était encore dans la période où les impressions artistiques dominent celles (pii naissent de la vie même. I/intluence de son ami fut «lonc annulée d'abord par celle «ju'exerçaient sur lui Beethoven. Mozart et Welx'r. Klle ne s'est fait sentir (|ue plus tard, lorsqu'il fut conquis par la nmsicpie iUilienne et française.

Laube lui proposa un iirtu'f d'opt^ra: Koszhisko, dont le sujet était inspiré \y,\r la révcdution polonaise. Mal^M'é sa sympathie pour les peuples

(1) Dans iiennnttin Heint* <hantait: « La Vierg»» Kuro|>« « ««st fianr»!»' au In'au ^i'n'w <!«• la lib«M*t«* ; ils onUicont leui-s

< bnis amouivux. ib» savourant l«'ur pi"»'iiii«T bai.«er. Le

< prAtrtî manque ;\ la rt-n'iuonie; mais le mariage n'en «era « pjf» moins valable. Vivent lo fiancf. la fiancée, vi loui*s « futui*s onfant.M. »

(2) (it.ASKNAri*. îxi'h,,.,! \VnffHei''s I^bcH tuuf Wnhrn

Opprimés, Wagner ne l'accepta pas, parceque, dit-il (1), la musique instrumentale l'occupait alors exclusivement. Mais comme il écrivit un opéra peu de temps après, il est permis de supposer qu'au fond ce poème le laissa froid. Bientôt les relations des deux amis furent interrompues. "Wagner quitta Leipzig pour aller s'établir à Wùrzbourg où habitait son frère Albert, qui, ainsi que je Tai dit, était chanteur. Il voulait sans doute achever près de lui, son éducation en ce qui concerne la musique vocale. Ce fut alors qu'il écrivit son premier opéra, hSOus l'influence de la musique de T^eethoven, de AA^eber et de Marschner. Celle-ci détermina jusqu'au choix du sujet des Fées, qu'il emprunta à une fable de Gozzi intitulée: La Femme Serpent. Une fée s'est éprise d'un mortel et veut, pour être à lui, renoncer à l'immortalité. Mais une i'ondition est mise à l'accomplissement d(* son désir: il faut (pie son amant n'ait aucun doute ({uelque cruelle qu'elle se montre à son égard. Elle est menacée, s'il succombe, d'un sort terrible. En <>ffet celui-ci ayant manque de loi en elle, elle est changée en serpent. L'amant, l'cconnaissant alors sa faute, r<*xpie en donnant un baiser à l'animal innnondr. Par là le eliarme est rompu: la fée reprend .^;i loi-nic, elle rsi à lui.

(l) (irsammi'ttc Srhn'fti'u. t. I\'. \> 'A\.i.

<*»J RICII\RI> NVA<fNEK

Telle est on résuniô la fahl»* dt* Oozzi. En développant cette donnée, Wagner n'avai; d'antre ambition que d'écrire un bon livret d'opéra. Pourtiint elle l'inspirait réellement ( 1 ) et il y introduisit des inodilications heureuses. Ainsi dans sa pièce, la fée n'est pas changée en serpent, mais en statue. C'est par l'ardeur de ses chants que son amant lui rend la vie. Kiifin ce n'est pas elle qui renonce à rimmortalité. c'est lui qui. par la toute-puissance tle l'amour, devient un dieu. M. Glasenapp observe (2) que, poussé par son propre .sentiment artistique. Wagner en est revenu, sans s'en douter, à la conclusion du vieux mythe dont la fable de (lozzi n'est qu'une variante tardive. En effet dans le Uig-VôfUt, la nymphe ()urvasi (pii .s'e.st donnée au mortel Pourourava, étant oldigée de le «quitter, à cause d'une faute qu'il a connnise, le con.sole en lui faisant espérer ri!nmort^ilit<' (•'?). Conduit par son

(1) (irsammriW Schriftrn. t. IV. p. MX

(2) Rirhnrfl Wofftt^^'s I^Ih'h uttd W'irkrn, t. I. p. 11. Ç.\) Ston'rt L'niVvrjra/** delta Letteratum de A. Db Guiibr-

WTis. t. VII, |i. 279 r\\ot V. II«M'pIi. n.iiui la nouvelle» in- •iit>nii<> «11» .V»»*im/«*Vn. 1« roi Ponit>un»v.i p«'nl la nviiipht* Ourvar»! pait'i» «|U*il a <lit (|U*il la |K>«»««i.ait. Dan* le «Irann» «l«» Kali(la.HA Vikitimorrasi, c\»«t la nvinpho qui, se laiMant inrtu«»nfvr par une rivale, doute de mm amant. Dex-enu»» folio, o\\o entn» dan«» un l>oi« «arn- dont l'arri''! e«t int«^nlit aux f«'nunes, i»t «'st rhanp»'»» ou lian»». Son» o»tt«« lorm*'. «on amant r«»ml»ni»<», et par là il l'ompt le rhamî'v

instinct, Wagner avait donc su dégager la forme naturelle de la légende indienne, sous les altérations qu'elle avait subies à travers ses migrations. On remarquera que Tidée qui domine ce premier ouvrage de Wagner est la même qui plus tard lui inspira Lohengrin. Dans les deux drames la confiance absolue, reposant non sur des faits, mais sur la persuasion intérieure, est présentée comme une condition nécessaire de Tamour.

De Taveu de Wagner (1), la musique des Fées n'avait rien d'original. C'était une imitation de celle de Beethoven et de Weber. Les enseryhles étaient réussis, mais les soH étaient moins satisf^iisants; du moins Wagner en vint à craindre, probablement sous l'influence de son frère, que le souci (ju'il y avait pris de la prosodie ne l'ait empêché de donner à la mélodie l'indépendance et la liberté nécessaires pour (juc le chanteur puisse produire de l'effet (2). Malgré ses scrupubvs, le jeune compositeur n'eut rien de plus pressé, une fois revenu à Leipzig, (pic de chercher à y faire représenter son opéra. <Juel(pies fragments en avaient été exécutés avec succès à Wurtzbourg. C'était là une recommandation. Mallit'iuvMiscrnent !<• Llii'àrrc Roval avait cfvssé

(1) dr.iinnimrlf,' Srhriffru, t. I\, \k :UJ.

(•2) /riiii.uj fitr dû; Kh'f/anh- Wcft, 1S43, N." ô.

64 R!CH\RI> >*A(i.NtR

(i fXiM'T, el boni 11 fiail piu:? ia. l«* iul <'h(*Z Uhiiiirelliard. diivrteur du Tlit*alre Municipal, (jue W'aj^Mî»'!* s»* préstMita, son manuscrit sous le hra:». (\'lui-ci lui Ht un accueil des plus aimables. Il accepta les Fàes.... mais seulement pour les mettre dans un tiroir. C'est (ju'à cette époque l'enthousiasme qu'excitaient à Leipzig, les opéras italiens et français, était tel qu'il n'y avait pas pla<"e pour les ouvrages allemands. Il était dur pour un jeune artiste de se voir exclu, dans sa ville natale, à cause de la faveur dont v jouissaient les étrangers. Wagner devait plus tard se révolter contre un tel étiit de choses. Mais au moment où nous sommes, tout au contraire : plus qu'aucun autre il subit la fa.scination générale. Ce fut. je crois, la Muette de Porfici qui commença à ébranler la foi exclusive qu'il avait eue jusque-là en Heethoven, en Weber et en Mozart: « Vu sujet «l'opéra possédant cette vitalité, dit- « il ( 1 ). nous n'en avions encore jamais vu. € C'était bien là b' vrai dranie musi<'al, mettant € en oMivi^e toutes les forces de la tragédie, et « couronné logifjuement. pour la |)remière fois, € par la catastrophe finale.... Chacun de ses cinq € actes nous offrait une situation de la plus saisis-

(1) Mthu'strri du IH mari* 77. Vn RàrotHtinnnmW tnatff}',' lui par Vkt<»r \Vii.i»kr. — Gi-snnimrlte Sthn'fln».

IL DEVIENT ARTiSTE 65

« santé réalité. Ensuite, à l'exception d'un mor- « ceau de bravoure pour la prima-donna, dans « le premier acte, la coupe ordinaire des airs et « duos y était à, peine sensible et leur effet n'était « nullement celui qu'on recherchait dans les opé- « ras ordinaires. L'impression forte et poignante « ne résultait pas de tel morceau, mais de l'acte « pris dans l'ensemble. » L'admiration de Wagner pour la Muette a résisté au temps. On n'en saurait dire de même pour celle que lui inspirèrent alors / Capuleti e Montecchi. Ce fut bien pourtant cet opéra qui le rendit décidément infidèle à son culte pour l'art allemand. Il faut dire qu'une bonne part de l'enthousiasme qu'excita en lui, à rette époque (1834), l'œuvre de Bellini, revient à M."" Schrœder Devrient. Ce fut dans le rôle de Roméo qu'il vit pour la première fois cette grande artiste, que Laube appelle « une fille de Shakes- « peare, une descendante des anciens dieux de la « Grèce. » Enfin, même en ce temps-là. ^^^agner «»tait loin de reconnaître (1) à la niusi(|U(' d<' I)ellini une grande valeur. Il n'<'n reste pas moins, que la mélodie large du compositeur italien lui parut plus appropriée à n^pandre vie et chaleur que les formes i)lus consciencieusement et plus p<'*niblement élaborées d<» la musique alb'mande. Et

(1) Gesammclh! .Srliriftcn, t. i. j». \'A. — Siinvcnirs de W'df/ncr. p. 21.

(3() KlCHAKl) \V.V<;NEK

cett*' impression fut en lui tollemont vive qu'il j'prouv !♦' hesoin de la rendre publique. L'arti<*le «pril publia alors dans le J<)urual du Mondi' Elcfjant» est bien tait j)()ur surprendre tous ceux qui ne voient en lui «pi'un réfonnateur systématique. D'abord il pro{*lame (jue l'Allemagne ne possède ni opéra, ni di'ame national. « Nous .sonnnes bien « trop subtils et bien trop instruits pour pou- « voir créer de chaudes formes humaines, s'écrie- « i-il.... (1). Jamais je n'oublierai l'impression 4C (pi'a récemuient produite sur moi un opéra de « Helliniî J'étais profondément las des compli- « cations instrumentales, dont le sens ne j>eut « jamais être que .symbolique. Kntin, je voyais

« apparaître un chant simpl»» et noble le ne

« veux pourtant aucunement (pie la nnisi(|ue it;i- « benne ou française supplante la nôtre, mais il € faut reconnaitre la vérit»» où elle se trouve et « .se ganb'i* dr louh' hypocrisie égoïste. Respi- « r»>ns donc hors du <'haos (pii menace de nous € étoulTer, rejetons au loin un«* lionn»* partie du « contre-point affecte qui nous tient la gorge * serrée, gardons-nous des visions de quintes « ennemies et de ncuriàmrs exorbitiintes ; Hna- € lement soyons lionunes!... Il s'agit de prendre « le tt'mj»^ par les cheveijx ft de construire .se.*^

(1) (ti.ASKNAiM*. liirhftnl Wdf/nrr'.'i Lrfh'n titul Wtrhrn. t. I. p. IH.

« formes nouvelles: le maître qui fera rela ne « sera p;»- '-elui qui écrira à la française ou à « l'italienne, mais point non plus celui qui écrira « à l'allemande. » A'oilà une citation qui pourra réjouir certains ennemis de Wagner. Je m'étonne même qu'aucun d'eux n'ait exhumé ce vieil article afin de se donner le malin plaisir de faire condamner Wagner par lui-même. Je m'en étonne, parce que la critique hostile au géant s'est monstrée bien superficielle, bien p<ni difficile sur le choix des moyens: les arguments apparents lui suffisent. Mais pour quiconque veut bien se donner la peine de réfléchir, il saute aux yeux qu'on n'est jamais fondé à opposer à un homme le^^ idées qu'il a eues étant jeune. Vieillir et souffrir seraient des maux vraiment atroces, si, C(Mnme compensation, ils ne comportaient un certain développement intellectuel et moral. La seule conchision que l'on soit en droit de tirer de l'article dont je viens de citer des fragments, c'est que Wagner était très impressionnable, qu'il avait l'esprit ouvert aux manifestations artistiques les plus diverses, et qu'il était ai)solument sincère ; <MiHn c'est, cornuK» il l'a alliriiic lui-ni/'UK', (ju<' son dranif' nmsical, ainsi (pie toute rréatinn vraiment natundh», s'est InrnK' «mi lui dr soi-m/'iii.' sans qu'il U* voulût, sans ménK? (pi'il «mi <mU cnuscience; par l'action «le la n<'*c».'ssité, «pii s'imposait à lui. «1«» <lonn(M* à ses c()nc<^prinns |»ncîi/jii«'s la foi'iiic (jn*(;llt's <!oiiiman«lai<Mit.

('8 RICHARD WAP.NKK

Voilà (Ion- Wap^ner sons IVmpirp de la musique «K* Hollini. dAuber et de Venli. Il admire tcmjours Beethoven, mais la derni«^re symphonie du inaitre lui parait la conclusion «lune grande époque artistique, la «Irruiere pierre d'un editire achevé. Rien ne s'oppose plus à ce (|ue les idées épicuriennes de Laul)e prennent entièrement possession de lui : hien plus ses iuïpressions artistiques les secondent maintenant, et les renforcent. Il aval! vinf^t et un ans. Totalement guéri du mysticisme de sa première a<lolescence, il était disposé à prendre plaisir :\ la vie. Ln Jnmr Kurojte et Ardinrjltrlln lui mettaient le diable au corps, et il adorait, non j»lus les fées, mais les iéunnes. Telles sont les dispositions dans lesquelles il se trouvait lorsque, pendant un beau voyage d'été en Bohême, il conçut la Ih^fcuse d'aimer, son second opéra.

Le sujet de cet ouvrage est emprunt»» au drame de Shakespeare Mesure pour 7)iesure. Mais, comme rindi(|ue le titre que Wagner a substitué i\ celui de la pièce anglaise, il m a modifie profondément l'esprit. Faisant pencluM' la balance d'un seul côté, il n'a songé (pi'à glorifier l'amour et à iiafouer l'hypocrisie. D'abord il transporta l'action, de \'ienne où l'avait placée Shakespeare, à Païenne, dans la chaude Sicile. Le roi est parti, laissant plein pouvoir au gouverneur de la ville, qui. pour que nul n'ignore sa nationalité, s'appelle Frieifrich. CVst un Allemand puritain. (|ui

a entrepris de réformer les mœurs de cette ville joyeuse. Au début de la pièce on voit ses agents occupés à fermer ou même à démolir les lieux de plaisir qui se trouvent dans un faubourg. Le peuple répond par un chœur ironique à la lecture de redit justifiant ces mesures. Il allait se révolter, quand Lucio, aimable libertin, qui s'était mis à sa tête, aperçoit son ami Claudio qu'on mène en prison. Celui-ci lui apprend qu'en vertu d'une vieille loi exhumée par Frédéric, il doit être puni de mort pour avoir rendu mère sa bienaimée, dont les parents lui avaient refusé la main, il supplie Lucio d'aller prier sa sœur Isabelle, qui est novice au couvent de S." EUsabeth, de demander sa grâce au gouverneur. — Dans l'enceinte paisible «lu cloître nous trouvons la jeune fille écoutant les confidences de son amie Marianne. Celle-ci s'étant donnée à un homme qui lui avait juré un amour éternel, fut non-seulement al)andonnée par lui, mais contrainte, pour échapper à ses persécutions, de se réfugier au couvent, car c>et homme est tout-puissant, c'est Friechnch lui-même ! A re moment parait Lucio, (pii a})j)rend i\ Isalielle le danger mortel que court s(M1 frère. Ainsi cet homme qui a abandonné Marianne après l'avoir séduite, punit de mort sur autrui un semblable méfait, alors mêm<* (pie l'amant a touj(nn's désiré devenir époux î ( >n conroit la violente indignation dont la jeuiw; tille est saisi*\ Hlle est si bell«* «mi y donnant (-(turs i[\w Lu<'in

70 RICHVRI» WAGNER

lr:q>|)!* de raiii'»iir oitjj tic /uit'/re, lui propose (ralKiinroniipp It* roiivent pour devenir :sa fenune. Isabelh* repousse avec di^nilé cette déclaration qui, on l'avouera, vient hors de propos ; mais elle accepte l'offre, que le jeune lioiinne lui a faite, de l'accompaj^ner au triliunal. C'est là que s'achève le premier acte. Après une scène comique, destinée à faire ressortir l'entrée de Friedrich, qui, froid et farouche, se fait ouvrir passage au milieu d'une foule en ehullition, l'interrogatoire de Claudio commence. La s«MU«'nc,e de mort allait être prononcée, quan<l Isiibelle arrive et demande au gouverneur un entretien seul à seul. C'est lïi, la scène capitale. A la tin le tyran vaincu par les grâces de la jeun<* lille, s't'crie : « Ton frère est sauvé, si tu veux être à moi. » A ces mots Isabelle b(mdit. elle court à une fenêtre et aj>pelh» h' p<Miple : elle veut déma.scjuer l'hyp^KTite. Celui-ci n'a pas de peine à lui fair«* comprendre qu'on ne la croira pas. Hll«« tombe dans un abattement profond, puis tout d'un coup, par une inspiration soudaine elle crie joyeusement à son frère qu'il n'a rien à craindre, et invite le peuple à se ])r<'parer pour céh'brer plus joyeusement (pie de coutume h»s fêtes du carnaval, interdites par le gouv«'rneur. « Celui-ci, <lit-<'lle, n'est pas ce (pie l'on croit ; c'est le meilleur honum» du monde, et t(Mis ses farouches edit^ sont destinés A ménager l'agréable surprise de le voir prendre part lui-même à tout ce qu'il a défendu. » On la croit

IL DEVIENT AKTiSTE

folle ; Friedrich furieux, la menace durement ; mais elle l'apaise aussitôt eu lui promettant un rendez- vous pour la nuit suivante. Ainsi finit le premier acte ; le second n'est pas moins animé. D'abord Isabelle se venge de son frère qui, informé des conditions mises à sa grâce, lui a paru faire trop bon marché de son honneur; et de Lucio à qui elle n'a pas pardonné sa déclaration intempestive. A l'un, elle dit ({u'elle n'accordera rien au gouverneur; et à l'autre qu'elle lui accordera tout. Elle veut seulement faire peur aux detix jeunes gens. Fidèle au plan qu'elle a arrêté antérieurement, elle envoie à sa place, Marianne masquée, au rendez-vous qu'elle a accordé à Frif^drich, et dont, à dessein elle a fixé le lieu, dans une des maisons de plaisir interdites par lui. Pendant ce temps le peuple, qui se livre aux folies du carnaval, s'est excité de plus en plus. « A (|uic()n(|ue ne partage pas notre joie, un coup de poignard dans le <'n'ur : » tel est un des refrains (pie l'on chante. Une révolte allait éclater, (piand un sl)ire aiuèn»' un couple masqué, qu'il a arrêté. On arrache les masques, et que voit-(»n ^ Fi-icdrich et Mariaime. Friedrich a été joué ji.ir Lsabelle. Mais, de son côte, il n'a pas tenu la ])romcsse qu'il lui avait faite. Au lieu d'accords* la grâce de son frci'»*, il a contii-mé l'arrêt de mort. Comme homme, il a pu succomber ;i la passion, mais comme magistrat, il a voulu rcstci* honnête, dût-il lui en coûter la vie. Aussi quand ou

RICHARD WA(iNER

Tanvle, il ileinaiiiie (lu'oii le conduise au supplice. Mais Claudio, que le peuple a délivré, lui apprend qu'en ce temps-ci, la mort n'est point faite pour les méfaits d'amour. Sur ce, la nouvelle se l'épand que le prince arrive et l'on décide d'aller à sa rencontre en grand»* mascarade. Il est Sicilien, lui ; il partagera la joie générale, et, ainsi, il comprendra (pie le puritiinisme allemand n'est pas fait pour ce beau pays. Quant à Friedrich, pour sa peine, il marchera en tète du joyeux cortège avec Marianne son épouse. De son plein gré, Isabelle, que l'amour a vaincue elle aussi, le suit avec Lucio, à (jui elle a donné sa petite main blanche, en attendant qu'elle puisse lui donner toute sa personne.

Tel est cet opéra, dont nous avons voulu faire un résumé assez complet, parce (piil diffère sensiblement de tous ceux (pie Wagner a publiés. Il est peu original en somme; la musique en fut imitée de celle d'Aul>er et de Hellini, et le poème emprunt*» en grande partie à Shakespeare. Toutefois V IsahcUc de la Ih^fensc ff'atmrr est tout autre (pie celle de Mesure pour mesure: elle est làen plus décidée ; c'est bien plus une héroïne. Kvidemment. en la concevant. Wagner éU\it enllanmié. par la pensé*» de ce que M."" Schnrder Devrient pourrait fair»» d'un tel n'ile. Ce qu'il y a de plus remanpiable dans cet ouvrage c'est ce (pi'il contient de subversif. On se tromperait si l'on ne voyait là que les fumées d'une imagina-

tion d'adolescent. Wagner n'est devenu que plus audacieux dans sa maturité. Les jeunes gens qui sont vraiment débauches, se marient quand ils se sont vidés jusqu'à la moelle ; alors ils vont à l'église avec un livre de prières bien apparent, et deviennent les plus farouches des censeurs. Au contraire, ceux qui ne se dépensent pas dans les tripots restent ardents ; et leur pensée, au lieu de faiblir avec les années, s'affermit et va toujours en avant. Tel fut Wagner. Dans la Défense d'aimer il a gloritié l'amour, alors même qu'il n'attend pas le mariage pour se satisfaire ; mais dans la Walkyrie il l'a chanté, lorsqu'il s'appelle inceste, et dans Tristan il a lait un héros d'un homme qui, par amour, manque à l'honneur, à la reconnaissance et au devoir tilial. Il est vrai (jue la Walkyrie est une légende, et que, dans les It^gendes, l'amour entre frère et sœur est très fréquent. Mais dans les vieux mythes Wagner a pris ce qu'il a vouki. Il est certain que l'inceste ne lui faisait pas peur. Pourquoi le cacher ? Le mépris souverain qu'avait ce grand homme pour le (ju'en-dira-t-on, la hardiesse de .sa pensée, ne sont-ils pas les fondements de son génie ? Du reste il a appuyé ses opinions sur des raisonnements assez vigoureux pour que le critique puisse considérer comuK» un devoir il«' les rapp<)rt<*r. On jug(î, dit-il (1), qir<Mi s'unissant à

(1) (iesam)iu'lfe SrhvifU'n, t. I\', p. 71.

7 l RICHARIi WAfîSER

sa mère. Œ«lipp a roinmis un crime contre la nature. S'inia«rine-t-on donc que s'il en était ainsi la nature n'^n'it pas su le montrer, elle-même? As:>urément, elle eût commencé par rendre une telle union sU'rile. Hien loin de là. Œdipe et Jo- «•aste ont eu deux Hls et deux filles, qui tous <iuatre sont heaux et robutes. Kn sonnne l'inceste produit sur nous une impression comparable à celle que nous cause un j^^oût (jui révolte notre palais ou un ol»j<»t «jui «'veille en nous une inexplicable terreur (1). mais il ne tombe pas sous le coup (lu précepte « ne fais pas aux autres ce

(1) Il serait «urieux de counaltiv le véritable motif <ii* riiorreur «juo nous cause T inceste. L'adolescent (|ui enti-e dan» ta vie a Tanibition do pi*endre \K)s»«'8sion du monde. Mais lo c'iA bl«'U «jui flotte sur na t«''tc, il n«' peut !•

la brist» ombaunut* lui »'H-lia|»|K« ; c*««t fu vain «jU ; ;

les bi*as, il ne peut ('traindiv riiorizon ; la fleur niôiui% il I>out l'arrachor niais s'il la nioiil il !a détruit. Il |>out sou b'UUMit |)os8«Hior la ftMnnie. et par une sensation tellement forte «ju'elle l'anéantit en l'objet désiré. 11 faut donc «|Ue la femme soit pour lui lo (x>n<lcn!<ition de tout ce qu'il aime dans le monde. C'est lA en grande partie, œuvre d'imafj^ination. qui ne peut s'accomplir qu'au profit de la femme inconnue. A m'en tenir aux idées de mon cervejui, je cmis cette explication juste. Mais comme le goût n'est souvent que la forme que prend dans nottv palais un l)esoin do notre organisme, il se |>ourrait <jUo notre ronctption de l'amour ne soit que la forme <|u*un bt'soin de la natun» prend dans notn- «'«prit.

que tu ne veux pas qu'ils te fassent » qui assurément est l'unique base rationnelle de la morale. Il n'en est pas ainsi de Fadultère. Et celui dont Tristan se rend coupable, est des moins excusables. Aller se glisser, la luiit, comme un voleur dans la couche de son roi, de son bienfaiteur, d'un oncle qui pour lui est un véritable père : cela est criminel, cela est vil. A ceci AVagner répond : l'amour est un philtre irrésistible. Coïncidence singuHère, les Jésuites ont dit, assure-t-on. ({ue lorsqu'on cédait aux attraits d'une fennne, non parce qu'elle est mariée, mais parce qu'elle est belle, on n'est pas coupable d'adultère. Ainsi les habiles disciples de Loyola feraient plier la morale devant la toute-puissance de la nature tout comme Wagner. Seulement l'argumentation de celui-ci est plus virile. Lorsque la morale est en opposition avec l'impulsion naturelle, dit-il en substance (1), on alllrnie (pfelle est un moyen de conservation sociale. Une telle allégation est tout simplement ridicule. Qu'est-ce, en effet, que l'impulsion naturelle, cette force cachée, qui nous fait agir avant même ([uo nous ayons eu le temps de penser, et nous prête une tcWo jHiissance que nous en sonnnes nnus-niênifs cnirr-

(l) Je résume ici des» idées épar.se.s dans les l'crits de Wag^ner; voir iiotaminent : Cwesammclte SrJnùftcn, t. III. Dû' Ktnist inuf (lir îii'i-<,ln(i''tn. Das Kinisfirerk dd' Zuhunft.

td UlCHAKl» WAGNER

veillés? (1) De toute évidence c'est le principe lie la vie. c'est la force créatrice. Sans elle le monde n'aurait jamais été, et ne pourrait subsister. Sans elle nous n'existerions pas, ol par consécjuent nous n'aurions, ni le cerveau avec lequel nous construisons nos systèmes, ni la bouche avec laquelle nous les formulons. Il est bien heureux que la rétlexion n<» puisse rien en somme «•outre l'impulsion naturelle, car sans cela elle eût bien pu t^irir la sève qui nous fait vivre. Mais sous ce rapport, on peut être pleinement rassuré. Les moralistes peuvent continuer à jouer le rôle de la mouche du coche; le ^M*and amour, l'amour vainqueur, l'amour sans fr.in. les conservera malgré eux.

Il y a dans la pensée de Wagner une vij^aieur. une grandeur audaeieu.se qui enivre. Toutefois j'en conviens, si un honnne d'instincts vulgaires pouvait concevoir de telles idées et les formuler, il y aurait à craindre cju'il ne devienne un épouvantable débauclu», ou même un grand criminel. Mais est-ce possible^ L'énergie intellectuelle peut-tdie engen<lrer autre chose que ce qui est conforme à son priui'ipe? Souvenez-vous des F<^rs. Là nous

^l) J«» ritemi comme exemples les acte* d'héroïsme qu'âccoinplira I.i f<'mm<> la plu» timide si elle v eut pouMêe par le rMMitiiiRMit iu:it(>riM'l. et l«'s «puvivh instn'rrs. les œuvrw de génie.

nous trouvons dans une région de pureté et d'enchanteihents, où l'amour en élevant l'homme audessus de lui-même, le conduit à l'immortalité. Ce premier opéra de Wagner est non moins caractéristique que le second. La foi, la fidélité poussée jusqu'à l'abnégation fut pour lui la vertu par excellence. Il Ta chantée souvent, et il en a été lui-même le héros, la victime tragique. Il est vrai que ce n'est pas à une personne qu'il a dédié sa vie, c'est à une idée. Mais c'est toujours la même vertu, dont le principe sanctifiant est l'oubli de soi-même, le renoncement. N"v a-t-il pas là un contre-poids suffisant pour faire de la tendance effrénée que j'ai (ral)ord relevée une force bienfaisante ?

Les Fées et la Défense fV aimer révèlent donc deux éléments opposés qui sont comme les deux pôles du génie de Wagner. Ils devaient se f^^ndre plus tard ; et ce fut, assure-t-il précisément dans Tannlueuser. A vrai dire, je ne sens pas très bien cela. Si l'on considère ses œuvres à un point de vue purement artistique, il me semble que ces deux mobiles essentiels se trouvent dans toutes. Partout en effet s'y manifeste un <»spi'it. poétique, élevé, et en même temps une force ai'dente, impétueuse, violente qui soulève la matièr<' musicale, en grandes ondes pui.ssannu<*nt lancées, et donne Ii<Mi à ces gigantesfpies progressions, à ces crescendo foudroyants ipii, ainsi «jue disait Dorn. ont révolutionn»? le monde musical. D'autre

78 RICHVKl» \VA(iNER

part, si Ton se place au point <!♦' vue de la morale, il nie semble (jue ces deux tendances ont prévalu tour à tour. Dans le Vaisseau Fantùtne» dans Tan)ihivusei\ dans Parsifal domine l'idée du renoncement ; dans Sirr/frird et dans Tristan se déchaîne le besoin de la jouissance et de la possession.

\VA(iNP:K CHKF-D"(JRCHESTKK KN PROVINCE RIEXZI

Magdebourg — \\'ag-ner direrteur de musique — Il devient un excellent chef-d'orchestre — Lestocq — Faillite du théâtre — La police et la Défense d'aimer — Celle-ci se transforme en Novice de Palerme — Première et seconde re[)résentation — Derrière les coulisses: la défense d'aimer.... d'un mari — .Jugement de la Xeue Zeitschriff fiïr mnsik — X'aines tentatives pour faire repré-senter la Défense d'aimer à Leipzig — Un père respectable — Vovajre à Berlin — L'ne représentation de Fernand Cortez sous la diivction de Si)()ntini — Mariage de \\'a<^ner — Kœnigsberf^ — Ki^'i — Deux ouvertures — Une famille d'ours — Wag-ner s'aperçoit qu'il fait de la musique à la Ada>/i — Plveil «If la con.science artisticjue — Rienzi.

A I;i tin de TtHé LS.'U l«'s Ft-rs n'avaient pas encore été repré.sentées, et la D/'/rtisr (J'nintct' était sur le chantier. Il tallaii (pie Wagner songeât à gagner sa vie, car sa famille n'«*tait pas riche, et son ♦Mliication «*tait terminée. Il .sc^llicita et ohtint la place de directeur de musique an

KM RICHARD \VA(iNEU

tliéiitre (le Magdebourg. Tout nouveau tout beau, dit le proverbe ; Wagner fut d'abord enrbanté de sa nouvelle position. La troupe «'tait l)onne, et du haut de son fauteuil de cbef-d'orrhestre il se sentait glorieux de la diriger. Le voyez-vous, .se dandinant de droite et de gaurhe avec une joie enfantine, en manquant le rbythme bien carré et pimpant <le (|uel«|ue petit opéra italien ou franrais î Ht puis il se trouvait en relations constantes, devant et derrière les coulisses, avec les

chanteurs et l<*s chanteuses î Vous vous figurez

conii)ien cehi devait paraître charmant à un jeune liomme d<' vingt et un ans. auquel la Jeune Europe avait mis le diable au corps. Il avait pourtant une nature trop poétique et beaucoup trop de cœur j)our pouvoir jouir longtemps de la f«'mm«' ♦'onnno d»» l'art, o\\ libertin.

D'aliord il apporta le plus grand sérieux dans l'accomplissement des fonctions dont il était investi. Il devint bientôt un excellent chef-d'orchestre, et si le théâtre de Magdobourg ne fit pas ses frais, il faut en accuser les habitants de la \ ille et non le directeur de musicpie. Celui-ci ne n«'»gligea rien poin* rendre les représentations attrayantes. Ainsi la direction ayant décidé de niont*»r Les/ort^, opéra-comique d'Auber, (|ui venait d'avoir un grand succès à Paris (I), Wagner

(1) t^'stocq, o|u''ra-<'OMiiiiuo on quatn» artr»» par S< uU»oX A\ilK»r, fut i-epK'jiontr à rO|n''iM-('oiui«juo lo 21 mai If^VI.

^e donna beaucoup de mal pour cet ouvrage, qu'il trouvait du reste charmant (\). Il renforça par une quantité de choristes pris dans Farmée, le bataillon russe qui vient soutenir la révolte, et i)ar là il atteignit à un e/fe( formidable, qui attira pendant quelques soirées les Magdebourgeois au théâtre. Enfin, tout en s'acquittant avec zèle des devoirs de sa charge, il ne cessa pas de travailler à la Défense d'aimer. Pendant un voyage qu'il avait fait pour le compte de la direction, il vit encore une fois M.""' Schrœder Devrienr. Elle jouait dans un opéra tellement insignifiant qu'en entrant au théâtre, il se demandait comment elle pourrait y produire de TefTet. Elle fut admirable. « Que serait-ce donc, pensa-t-il alors, si elle avait à remplir un rôle comme celui d'Isabelle ! » C'était là un stimulant puissant au travail. Toutefois il ne put achever la Défense d^ aimer (|u'un an et demi après son installation à Magdebourg. Le théâtre dont les afi*aires avaient toujours été de mal en pis, était alors sur le point de faire faillit*'. \Va;^Mii'r voyait le moment où il allait se trouver sans place. Raison de plus pour taire r<»présenter au plus vite son opéra. Il n'y avait vraiment pas de temps à perdre. Déjà les chanteurs, (ju'nn ne payait plus, commençaient à de-

(1) T«'lle «'fait enciir»' son opinion tn T^TO. Gesammeltr Srhrifh^n. t. IX. p. (W.

sprter. Ceux dont il avait besoin resteie-m j'ai égard pour lui ; mais il dut se contenter de dix jours d'étude, ce qui était absolument insuttisant pour un ouvrage comme la Défense dnimer, où les morceaux «renseml)le étaient nombreux. Si WagiuT avait eu tant soit peu de prudence, il eût préféré tout au monde, plutôt que de donner un premier opéra «lans de telles conditions. Mais est-on jamais prudent à vingt-trois ans ^ Il comptiiit sur son iiabileté de chef-d'orchestre pour suppléer à la sûreté (pii devait infaillil)lemeiit manquer aux chanteurs. Il (mi fut bien ainsi aux répétitions, parcequ'il y put parler et rrier. mais à la représentation, ou il dût s'en tenir aux indications du bàt(Uî, la confusion fut telle que personne ne put comprendre «le (pioi il s'agissait. Ce n'était pas 1;\ un beau n*sultat ; Wagner s'en consola pourtant, en pensant que, s'il en avait été autrement, la seconde représentation, qui devait être à son bénéfice, eût été infailliblement interdite par la police. I)«'j:\ M. le Conunissaire avait été cho(|ué par le titre de la pièce. La Défense (l'aimer avait dû se transformer nïo«lestement en Novice de Païenne, et eelle-ci n'avait pu passer que sur l'assurance, donnée par Wagner, que le sujet étiit emprunt»' à un di'ame très sérieux de Shakespeare. .Mais si M. le Conunissaire eût compris ce dont il s'agissait, sans nul doute il eût fait venir Wagner et lui aurait dit* *< Voik m'avez trompe, assez ! »

La seconde représentation de la Novice de Païenne devait clore la saison théâtrale. Comptant que les Magdebourgeois voudraient jouir d'un bien qui allait leur échapper, Wagner avait fait hausser les prix. « Se serait-il trouvé quel- « ques personnes dans la salle,, dit-il (1), au début « de l'ouverture ? Je ne sais. Mais assurément « un quart d'heure avant, je ne vis que ma pro- « priétaire avec son mari, et, chose frappante, « un Juif polonais en grand costume. Néanmoins « j'espérais encore une affluence plus grande, « quand soudain les scènes les plus inouies, se « passèrent dans les coulisses. Là. le mari de ma « première chanteuse Isabelle, tapait sur le se- « cond ténor mon Claudio, tout jeune homme « fort joli, contre lequel, depuis longtemps, il « nourrissait en secret la plus jalouse fureur. Il « semble qu'après s'être convaincu, comme moi, « de l'état du public, l'époux mortifié avait jugé « que l'heure, si longtemps désirée, était venue « où, sans dommage pour l'entreprise, il pouvait

< exercer sa vengeance sur l'amant de sa femme. « Claudio, roué de coups et le visage en sang

< se réfugia dans le V(^stiaire. Apprenant la chosp, « Isabelle désespérée se précipite au devant de « son mari furieux : elle rr-coit. ;\ son tonr de

(l) Grsamhwite Schriften, t. I, p. !V.>. — .^V»»<jv>j/V* de Wdfftier, I». 77.

84 RICHARD >K'AGNER

« telles l)ouiTa<li's. quVIh» tximhe en convulsion. «< Bientôt la confusion devient «générale : (|ui prend * parti pour l'un, qui pour l'autre.... Le couple enrt donunai,^' par la Dt^fense d'aimer.... du mari « d'Isabelle. ('^Uiit devenu incapable de paraître sur « la scène, ce soir-là. Le régisseur fut (ionc en- « voyé devant le rideau pour annoncer à la petite € société singulièrement choisie qui se trouvait « dans la salle, que — par suite d'empècliements *< survenus — la représentation de l'opéra ne « pourrait avoir lieu. »

Connue on voit par ce récit humon^tiqu»'. Wagner prit allègrement son parti de cette mait'ncontreuse soin'e. La ^otc Zrîtscttrip fTir Mttsi/i (l). que dirigeait Schumaini. parla avec éloge de la Défense fV aimer. Après avoir émis le regret qu'un ouvrage connue celui-là eût été donné pour la pHMnière fois, dans une ville rnnniïe Magd»»bourg. et sans qu'aucun des chanteurs ne sût son rôle, le correspondant de cette feuille conclut « qu'il y a « beaucoup di» bon dans la Ih^fmse (f'aiwer, que € tout y est vibrant, (jue c'est de la musique entin. € de la musi(}ue mélodieuse (pii. present<»e dans de € bonnes conditions, produirait le plus grand effet.» Tel était biiMi l'avis d«' Wagner. Aussi s'empressa-t-il de faire des rlen^nvlies pour obtenir que

(l) (ll.v.sKNAPP, Uirfuwd \\\i4fn^r'^ /•;... .. ../ W^ h

son opéra fût représenté à Leipzig. Le directeur du théâtre de cette ville avait une filU? qui allait débuter. Wagner lui lit remarquer insidieusement qu'il serait avantageux pour elle de faire son apparition dans un ouvrage nouveau et que dans le sien il y avait justement un fort joli rôle pour une jeune personne. Mais ce père respectable, après avoir vu ce que c'était, lui dit avec dignité : « Je ne sais si le magistrat de Leipzig autoriserait la représentation d'un ouvrage semblable. J'en doute fort par respect pour cette autorité. Mais en tous cas, apprenez, Monsieur, qu'une personne comme ma fille ne saurait y figurer. » Wagner se décida alors à une démarche hardie pour un homme sans le sou. Il partit pour Berlin. Il n'espérait pas que les portes du Théàtre-Royal pussent s'ouvrir pour lui, mais il alla frapper à celles d'un établissement plus modeste : le théâtre de la Résidence. Là il fut reçu avec la plus

grande amabilité mais ce fut tout.

Le seul avantage que lui valut son voyage à Herlin, ce fut d'assister à une représentation de Fernand Cortez, dirig<'*e par Spontini lui-iiiém(». Il fut très frappé de l'f^fet que le maître obtenait en faisant accuser énergi(iuement le rhythme, et en y faisant correspondre avec une précision absolue les évolutions scénicpies. Quant à l'ouivre fdle-méme elle produisit sur lui une impr«»s.sion très grande, et (piand, deux ans après, il composa Rienzi, Spontini fut son modèle. Mais tout cela

*^*' RICHVKI» \S VoNER

n'avanrait pa^j l*»s affaires de Wa^iuT. Quauii il avait quitté Magdehourj,^ il avait des dettes: ce n'est pa.s eu entendant les opéras de Spontini <|u'il pouvait les payer. l)ii moment qu'il se fut convaincu (|u'il \u^ pouvait tirer aucun ar«,a*nt de la Défense d'aimer, il lui fallut son«r«»r à trouver une pl^ce. Son ami Dorn. le musicien bienveillant, qui jadis avait fait si bon accueil à l'ouverture (uur coups de timbales, ctait alors à ïiv^Vi. Il était cantor et directeur de la musique relij^qeuse dans cette petite ville russe, dont il vantait beaucoup l'esprit musical. Waj^nicr lui écrivit pour le prier de solliciter une place au théâtre de Riga pour lui et pour sa fiancée. Sa fiancée ? oui sa fiancée, la belle traj,'«Mlienne W'ilhelmine Planer, dont il s'était «'pris à Maj^debourg et qu'il devait épouser (juelques mois plus tanl. justement i\ la même <»poque où Laulie contractiiit, lui aussi, « cet ennuyeux lien du mariage, tomb<»au de

l'amour, etc » \'ous voyez qu'il ne faut pas

se laisser effaroucher par les thi'ories de ces hommes dont la f/ensée ne connait pas de frein. Wagner avait bien pu avoir l'imagination .séduite par Yfunovr libre, mais avec un(» nature comme la si«'nne, (jui ne savait jamais se donner à demi, il était impossible, lorsqu'il aimerait une femme, qu'il ne voulût pas la posséder «'omplétement. A ce qu'il parait son choix ne fut pjis très heureux. Non pas (|ue Willielmine valût moins qu'tmt» autre. € C'était une vaillante créature, )► dit Ga-

speriiii, simplement « une bonne femme » suivant une autre personne (1) ; en tous cas ce n'était pas la femme qui convenait à Wagner. Dame ! une femme qui pût aimer et comprendre pleinement un homme comme lui, et être vraiment sa compagne d'esprit et de cœur: il faut avouer que cela n'était pas facile à trouver.

Dorn n'ayant pu procurer sur-le-champ à son ami, les places qu'il désirait, celui-ci dut se contenter de celle de directeur de musique à Kœnigsberg. C'est dans cette ville qu'il se maria. Après y être resté un an très occupé sans doute de la jolie Wilhelmine, mais fort peu de composition musicale, il se rendit a Riga où finalement Dorn avait pu obtenir pour sa femme un emploi à la comédie, et pour lui la phice de premier directeur de musique. Le théâtre était sous la direction d'un poète, Charles de Holtei, et le personnel était excellent. Wagner fut d'abord enchanté; pourtant c'est à Riga qu'il prit en dégoût, la position de directeur de nuisif^ue dans une ville de province.

Au début il n'eut d'autre idée que de mettre à profit les moyens d'exécution, dont il pouvait disposer. Dans un concert il fit entendre Cohimbns et RhIc Britania, deux ouvertures qu'il avait composées à Magdebourg et à KoMiigsberg. S'il faut

(1) «ii.ASF.NAHP, Richard Wagner' s Lcben laul Wirkt'u.

t. II, !.. 170.

^ }V< li.VRD WAGNER

en «Toire Dorn, r'étaient doux ouvrages manques. Une conception Heethovénienne y avait cherché à prendre les alluns pimpantes de HeHiui, sans parvenir toujours à éviter hi démanche grave de Bach. « Qu'on se tigun* le discours d'un Hégélien qui vou- « (Irait s'exprimer dans la langue légère de Heine € et on aura l'idée de cette musique (l). » Après avoir composé (pielques airs de circonstance pour les chant«»urs ilu théâtre, atin de conquérir leur bienveillance, Wagner entreprit la composition d'un opéra comique en deux actes V Heureuse larnille (Tours, dont il avait emprunté le sujet à un conte des Mille et une Xuils. Mais (|uaml il en eut achevé deux numéros il s'arréUi court ; à son grand dégoût, dit-il, il venait de s'apercevoir (ju'il faisait de la musi(jue à la Adam (2). Quand il composait la Ih^fense d'aimer il s'était dit qu'il ne fallait pas être trop scrupuleux >ur le choix des moyens ; et il ne s'était donné aucun mal pour chasser les réminiscences italiennes ou françaises (|ui s'étaient pr»»sentées sous sa plume (3). L'horreur qu'elles lui inspirèrent au moment où nous sommes arrivés, est le premier symptôme de l'éveil de sa conscience d'ar-

(l) (tLASENAPP, liichaifl ^Vlt/fnr^''s Lcbcn utui Wo-k^n,

t. I, p. rx

(2; Gcsammcftt' SrhnTfrn. t. I. p. \Ci. (3) Ibid. p. ir»

IL DEVIENT ARTISTE 8l>

tiste, jusqu'alors un peu somnolente. Ce n'était là pourtant que la conséquence d'un long travail qui s'était opéré lentement en lui, pendant les trois années de sa vie théâtrale. Pendant ce temps, l'aversion instinctive qu'il avait ressentie dès l'enfance pour les « comédiens fardés » s'était réveillée petit à petit. Elle s'était même accrue du dégoût que devaient lui inspirer toutes les petites intrigues et tous les papotages d'une troupe de province vue de près. On se souvient de la représentation de la Défense cVaimer à Magdebourg. Wagner en vint à penser que même si l'exécution eût été bonne, les résultats n'auraient guère été plus satisfaisants ; car en même temps qu'il se dégoûtait de la musique à la Adam et des comédiens, il en arrivait à la conviction (ju'un public de province, habitué à ne voir que des œuvres dont la réputation est déjà faite, n'est pas capable d'en juger une nouvelle. Mais c'est une tentation bien grande pour un «'ompositeur, que celle de profiter des moyens d'exécution qu'il a sous la main pour faire représenter l'œuvre qu'il vient d'achever. Afin d'être sûr de n'y pas succomber, Wagner résolut d'«'ntreprendre la composition d'un ouvrage de proportions trop vastes pour qu'il fût possible de le monter dans un petit théâtre. A vrai dire depuis ce moment, ce fut le Gra7id-0péra qu'il eut en vue. S'étant convaincu par sa propre expérience que les ouvrages qui ont eu du su<'cès à Paris, trouvaient seuls

favour en All<*inagiu\ c'est là qu'il voulait livrer la «^^rande hatiiille.

Déjà à KoMiij^sberg, ayant découvert dans un roman de Henri Kn'nij,^ un bon sujet de grand opéra, il en avait fait le scénario et lavait adressé à Scrib«*. II espérait que l'habile écrivain voudrait bien en faire un p(WMne français et le lui envoyer, après l'avoir fait agréer par le directeur de l'Académie royale de Musique. Coniine on se l'imagine, il ne reçut aucune réponse de Scribe ; aussi quand, un an plus tard, lisant le Rirnzi de Hulwer il crut qu'il y avait là un sujet d'opéra meilleur (jue le précédent, il se décida à faire tout lui-même, poëme et musique. Il étiiit alors à la tin de la lune de miel et les soucis d'un ménage sans argent, s'ajoutaient pour lui à la trivialité de la vie provinciale. Ainsi, lors- (|u'en lS;i8, pendant ses. vacances d'été, il commença à écrire ce poème ln'»roïque, il obéit à une double impidsion : s'élever inmi«Mliatement par la |)ensée au-dessus d'un entourage vulgaire et mes- (juin ; travailler à faire une grande onivre avec laqu<dle il put conquérir une jiosition qui fût à la hauteur de ses aspirations. De retour à Riga il alla se loger hors les rempartii atin de ne voir ies comédiens fankKs qu'au théâtre. Justement il eut à diriger l'étude de J<fsrjjh, et l'oeuvre de Méhul, dit-il (1). l'eleva et l'ennoblit. Ce fut sous

(1) (tcsammelte Schrif^fn, t. VII. p. 134.

de telles impressions qu'il commença à composer la musique de Rienzi.

Il voulait foire une œuvre grande, originale s'il était possible, mais il ne songeait encore aucunement à s'écarter en quoi que ce fût des formes usuelles de l'opéra. Quand il avait écrit le poème, il n'avait eu d'autres prétentions que de composer un bon libretto, et ne s'était occupé de la langue et des vers qu'autant qu'il le fallait pour que le texte n'en fût pas trivial. « Le Grand- « Opéra de Paris se dressait devant lui, dit-il (1), « avec toutes ses splendeurs scéniques et musi- « cales : son ambition était de surpasser en éclat « tout ce qu'on y avait vu de plus brillant. « Toutefois son sujet même l'enthousiasmait réel- « lement, et dans son esquisse il n'introduisit « rien qui ne lui semblât commandé par lui. Avant « tout, il s'agissait donc bien de Rienzi, mais le « Grand-Opéra était comme une lunette à tra- « vei's laquelle il le voyait, et rien de ce qu'elle « ne pouvait saisir ne lui semblait avoir d'impor- « tance. Il ne cherchait pas les effets musicaux « pour eux-mêmes, seulement il n'imaginait pas « sa pièce, sous une autn^ forme qu«i cpIIc d'un « grand op«'»ra, avec cinq brillants finals contc- « liant des hymnes, des (M)rtèges, et des pompes « religieuses et militaires. Il ne visait pas à écrire

(l) (iesamuieitc Sclwiften. t. I\. p. lU'J.

1)2 RICHARI» WAGNER

€ des duos et des trios, mais reux-ci se iirê- € sentaient ra et là dVux-iiièiiies. Il ne chercha « aucunement un prétexte de ballet, mais, avec

< ses yeux de compositeur d'op«*ra, tout de suite « il découvrit une fête donnée par Rienzi au peu- « pie, et dans laquelle serait représenté néces- « sairement un sujet de l'histoire romaine : « I-u- « crèce et l'expulsion des Tarquins. » Ainsi donc « dans toutes les parties de son plan, c'était bien « son sujet «[ui le déterminait avant tout, mais « ce sujet il le déterminait lui-même incons- « ciemment, d'après la seule forme qui Hottàt

< alors devant ses yeux : celle du (Irand-Opéra. « Son individualité artistijjue était encore séparée « de la vie par l'intluence d'un formalisme qui <( la dominait mécaniquement. »

DEUXIKME PARTIE

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