‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 11 sur 35 · RÉVOLTE — WAGNER DEVIENT POËTE · texte numérisé non relu

RÉVOLTE — WAGNER DEVIENT POËTE

LE WISSEW FAXTOME

PARIS — LUTTK POUR I/KXISTKNCE

Départ pour Paris — Voyag-e par mer. Tempêtes — Le Vaisseau Fantôme — Londres — Boulogne — Visite à Meyerbeer, Sa bonté — Portrait de Wagner à vingt-six ans — Premières impressions de Paris — Premières tentatives pour se faire fonnaitro — La Brfoise d'aimer à la Renaissance — Encore une faillite — Wagner veut se faire patronner par les chanteurs à la mode — Quatre romances françaises — Premières déceptions — Wagner prend la plume [>ouf protester au nom de l'école française contre l'envahissement de la musi(jue italienne — L'art n'a pas de patrie! — Wagner et les hommes célèbres qu'il connut à Paris: Halévy, Auber. Herlioz. Scribe, Heine, Liszt — Ses impressions sur nos théâtres: L'Opéra- Comifjue. l'Opéra, les Italiens — Rubini — Une représentation de Don (iiovann! — \\ atjrner vaudevilliste — Misère — MeyeilK'er arrive — Le Vaisseau Ffnifi'inii' ;'i r(^)pér;i — Nouvelle ft (lernière iléception.

Au priiitfMup.s «le LS.Ji), r\|iirait rcnt^Mj^c^'iueiit (lo Wagner à Riga. Son dégorit pour la vie provineiale était arrivé aux dernières limites. De

1K> RKHVRl» WAiiNER

|)lu.s la «linHnion «lu théâtre allait passer des mains du poèt»» Karl de HoltiM, dans celles d'un sJMJple ténor. Hien que les deux pn'Uiiers actifs de Rienzi fussent seuls achevés, et que Waj^ner eût fort peu dar^^ent en porh»», il se décida à partir avec sa femme (1), pour Paris où il ne connaissait personne. Il avait la foi; mais elle ne devait pas le sauver; à Paris du moins.

Soit que le voyage par terre fût trop dispendieux, soit pour toute autre raison, au lieu de se diriger en ligne droite vers Paris, Wagner s'embarqua sur un bateau à voile qui allait à Londres. Le navire <'ssuya trois tempêtes. (»t fut jeté sur les côtes de la Norv«*ge. où il fallut relâcher. Les matelots lui contèrent la légende du Vaisseau Fantôme: il la connaissait dej;\ par le récit de Heine, qui avait vu à Londres un méloilrame de Fitzball sur ce sujet (2); mais là, .sur un vaisseau ballot/' par les tloLs. dans la bouche de matelots (jui y croyaient, le vieux conte prit à ses veux phvsiononne et couleur.

Wagner passa huit jours à Londres, uniquement occupé à v<^ir la ville. Le Parlement le

(1) Kt un v\\w\\ lie Torrc-Notivi'. .Iu»(|irà l.'i fin <it» »;» VIO WagiuT a ou pour c«'a animaux une aflTeotion partiru- Iièn\ Voir liîrhnrtl Wa/fun' et son n'urre jxx^tiqur p.ir JrniTTii TtACTiBR. p. 'X\, chez Chanivav frèrois; et Soumw's dr Witffti*'*'. p. '*^*.

(2) <M.\sF.N,MM\ /^ W'ofjttfr's f,W>rii etc.. t. I. p. 75.

frappa vivement, probablement à cause de Tidée <le liberté qu'il représente. De Londres il se rendit à Boulogne, où il resta un mois. Meyerbeer était en cette ville : il fit sa connaissance, et lui lut ce qui était achevé de Rienzi. L'auteur des Huguenots fut enchanté du poëme (à tel point que celui-ci lui aurait, suivant M. Glasena])p. suggéré la première idée du Prophète). Il admira aussi la musique; et avec une bonté, une générosité qui placent à mes veux l'homme bien audessus de l'artiste (1), Meyerbeer donna à son jeune compatriote les plus chaudes recommandations pour les personnes qui pouvaient lui être utiles à Paris.

Voulez-rvous avoir le portrait de A\'agner à ^ette époque? ( )n p<nit, je crois, s'en rapporter à celui qu'il a fait du héros d'une nouvelle (2) écrite par lui en ce temps-là, et qui de son propre aveu est lui-même. « Ce qu'il avait de plus « remarquable (3), c'était un magnifique chien dr « Tenv'-Nf'uvp. Quant ;"i lui-méni»». il était l)eau- « roup iiir>ins beau à voir que le chien: il ('tait « propnnnent habille, mais Dieu sait aver (juell»'

(D .l'avoue (|ue l'artiste m'inspire la plus profoiwle aversion. Je préfère mille fois l'opéra itali«^n !•' plus fr(»iil au binf-i'i-brar «le Meyerlx^^'r.

(2) L(i fin d'un must'rù'n à Ptm's.

(3) Gesammeitc Srhriften, t. I. p. I IJ,

€ mode de province!... Son cœur était.tendre; la « vue dos rhevaux j^eignant sous le fouet, en < glissant sur h's pavt^s de Paris, lui faisait ve- « nir les larmes aux yeux. Il était patient et ne « s'emportait jamais (juand d'un trottoir étroit « un i^amin lo faisait tomb«'r dans le ruisseau. « Malheureusement il avait une conscience artiste tique délicate; il était ambitieux, mais sans «( talent pour l'intrigue ; entin dans sa jeunesse, « il avait vu une fois Heethoven, ce qui lui avait « fait tourner la tête à tel point qu'il éuiit im- « possible (ju'il pût se trouver à sa phn'e dans « Paris. » — Voilà un Wagner, «lirez-vous. (pii diiïere sensiblement <le relui (jue nous connaissons. — Cela est vrai ; mais (juand on pense à l'aigreur (pH' durent développer, en une nature iinpressioimablo comme la sienne, des luttes vi des déboires sans nombre, (piaiid on considère qu'il a été insulté, vilipendé, tcnuMié en ridicule par une critique qui ne s'est jamais doimé la |>«'inc de prendre connaissance de ses (puvres : on peut bien croire qu'à vingt-six ans Wagner était le jeune homme sentimenUil et doux qu'on a vu plus haut.

Au commencement, tout lui sembla beau à Paris. Il était, «lit-il (1), comme l'adolescent, qui. pressé par le besoin d'aimer, croit reconnaître

(I) Gcsammc'tte Srhfi'Pcn, t. IV, p. 322.

dans toute figure souriante l'idéal de ses rêves. L'admirable mise en scène de l'Opéra le ravit, et son désir de voir Rienzi représenté dans ce théâtre s'accrut à la vue de ce luxe de décors et de costumes, qui dépassait tout ce qu'il avait rêvé. Mais avant d'oser frapper à la porte de l'Académie Royale de Musique il fallait avoir réussi sur une scène plus modeste. Il présenta donc la Défense d'aimer au théâtre de la Renaissance, où elle fut acceptée grâce aux recommandations pressantes de Meyerbeer. Le vaudevilliste Dumersan se chargea de traduire le poëme en français. Il s'en acquitta si bien que ses vers semblaient à Wagner mieux s'adapter à sa propre musique que ceux ([u'il avait faits lui-même. On se souvient que la Défense fV aimer avait été écrite sous l'influence de Bellini et d'Auber: c'était donc un ouvrage dans le goût français ( l ). Le succès paraissait si certain, que, pour se mettre à la hauteur de la situation, Wagner transporta son logis, de la petite rue de la Tonnellerie où il occupait un appartement fort modeste, dans la rue du Helder tout près du Roulevard des Italiens. C'est le cas de dire qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant qu'on l'ait pris. Au mom^Mit où la Défense iVainier allait passer, le théârr»' d»* l.i K»Miaissance tit faillite. C'<*tait

(l) Kl» 1840.

\^y^) RICHARD WAGVER

là un fâcheux contre-temps : il eût été si doux «l'opposer à l'échec de Magdebourg un succès parisien î Décidément les faillites devaient être fatales à cet ouvrage-là.

Wagner ne perdit pas courage. ( )n lui avait dit qu'à Paris on aimait beaucoup les romances et que le genre français n'était pas le seul qui fût goûté. Dans les salons, en etfet. à côté de Louisa Puget, on applaudissait Srhubert. Se sentant capable, lui aussi, de composer de jolies romances, il se mit à l'œuvre. Il ne doutait pas (jue les chanteurs à la mo«le ne se tissent un plaisir de révéler au monde son talent, et déjà il croyait entendre le directeur de Vi »p<^ra s'écrier, dans une soirée où l'on venait «l'applaudir une mélodie «le lui: « Mais c'est charmant cela!... De qui est-ce!* — 1»«» Wagner!.' — Amenez-le-moi donc bien vite pour que je lui commande un opéra en cinq actes. » Les dcujr Grenadiers, L'Attente, Mi'gnnne, Dors mon enfant montrent «jue Wagner ne se faisait pas illusion, quaini il se croyait capable (f écrire de jolies romances: mais il ne tarda pas à avoir la preuve que les chanteurs à la mode et les directeurs «l'Opéra ne se soucient pas !«' moins «lu mnn«le «b* !•' 'uvrir. ni «le révéler les talents in<'onnus.

En 1S40 l'Opéra-Comique avait monté la Fitfe (in Régiment, et l'Opj'ra. Les Martyrs et La Favorite. On se souvient <le l'enthousiasme qu'avait inspiré à Wagner la Muette de Portiei. Il

avait vu dans Auber le fondateur d'un genre purement français, qui répondait alors à son idéal dramatique. Donizzetti, « avec son style mou et flasque (1 ), » lui semblait de tous points inférieur à l'auteur de la Muette. C'est donc mu par une conviction véritable, que Wagner prit alors la plume pour fLiire l'apologie d' Auber et protester contre renvahisseinent de la musique italienne, qui était venue en France arrêter l'éclosion d'un genre national. Mais il est permis de supposer qu'en faisant une telle démonstration, il espérait gagner un ami puissant dont, en l'absence de Meyerbeer, il avait le plus grand besoin. Malheureusement son article ne put voir le jour. M. Edouard Monnais, directeur de la Gazette Musicale, à qui il l'avait porté, le refusa, en disant que l'art n'avait pas de patrie. Belle parole, en vérité, et qui, après avoir fermé la bouche à Wagner, devrait bien, maintenant, lui ouvrir nos théâtres.

En vain, chercha-t-il à se faire des amis qui pussent le patronner. « A Paris, il \\mi -pas d'artiste, s'écrie-t-il (2), qui ait le temps de lier amitié avec un autre î Chacun se démène pour son pro-

(1) Mit Hciner ung»^nirten schlarten Manier. Gcsatn„icttc tkhriften, t. IX, p. 54.

(2) Gesammelte Schn'ften, t. I, p. 1'.». — SouveniVs de Wiu/ner, p. 30.

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i'if coinptf». > îl ne trouva inmie pas d'artiste «jui lui fût réellement sympathique. « Halévv. « comme tous les rompositeurs parisiens de notre

< époque (1840), dit-il (1), n'a été enflammé den- « thousiasme pour son art que juste le temps « qu'il fallut pour arriver au succès; a peine

< celui-ri obtenu, il n'a plus vu qu'une chose « en tête : faire des opéras et ga'rner de l'arec gent. » Auber, lui-même, ne lui semblait pas faire exception ; mais, lui au moins, avant d'écrire ;ivec nonchalance, s'était fait un genre qui vraiment lui appartenait en propre (2). De tous les musiciens vivants alors i\ Paris, celui' qui fut le l)lus sympathique à Wagner, ce fut naturellement Herlioz. « Olui-là. au moins, ne fait pas sa musi(jue pour de l'argent ! » s'écrie-t-il. Mais il lui reproche son mauvais caractère et déclare que le sentiment du beau musical lui manque. S'il veut dire par là (juc la conception de Berlioz n'était pas toujours absolument musicale, je ne peux le contredire (3); mais à mon avis, il n'a pas rendu |>leine justice à notre grantl maître, avec le(|uel. du n'st«\ ses idées devaient forcé-

(1) Gcsamtneite Srhn'fyni. t I. |>. 10. — SDutenirs de Waiftifr, p. 36.

(:?) Oi.x.HEN.vPP. Wtujio .'s l^'ben otc. t. I, p. 96.

,f. \ ... „^,„j i;, ,,,.., ,-t /#• Mot*r€tnent de f \ •* ■•■■»»-

ment le mettre en antagonisme. En 1840 Scribe était dans tout l'éclat de sa gloire. Wagner alla lui faire visite. Dans un article qu'il envoya à un journal de Dresde, il nous le montre le matin à dix heures assis dans sa cliaml^re devant une tasse de chocolat. Pendant qu'il déjeune, il donne une consultation à je ne sais combien de musiciens et d'auteurs dramatiques de tous genres, combinant avec l'un une intrigue si compliquée qu'elle parait insoluble, dénouant avec l'autre le plus inextricable des imbroglios, couvant avec :;elui-ci le plan d'un drame nouveau, et terminant avec celui-là une scène d'opéra, qui fera dresser les cheveux sur la tête. Toutes ces conversations, dont chacune absorberait entièrement un autivi lionnne. Scribe les mène de front, ce qui ne l'empêche pas d'écrire en même temps une (quantité de billets pb^ns d'esprit, de préparer sa prochaine grande pièce, et d'amasser des matériaux pour les suivantes en étudiant ses interlocuteurs (1). Wagner admirait beaucoup l'étoimante fertilité d'esprit de l'écrivain extraordinaire qui, pendant cinquante ans, produisit dix pièces chaque année, sans cesser de se montrer inventif dans l'art ingénieux de combiner et d'agencer des scènes (2). Mais assurément il ne pouvait guères

(1) (il.ASENAi'p, Richard Wat/ncr's Lcbcn etc., t. I, p. 'J«.

(2) Sainte-Hklve, Purtrails Contetnporaitu, III, \>. 131, chez Calinaiiu Lévv,

l(J4 RICHARD WAGNER

sympathiser avec cet homme < positif ( 1 ) et sage, laljorifux et jouissant, » pour qui faire des pièces, avait pu seujl)ler « un métier (2) en même temps qu'un talent. » Lui, le .musicien passionné, sensitif et malheureux, «lui, pour arriver au drame était parti de la symphonie de Beethoven, et (|ui. niu [)ar la musique devait aspirer à retrouver l'honune vrai, l'homme de la nature, il était iissurement aux antipodes de l'auteur prosiiique dont le point de départ avait été le vaudeville, et qui, aus:>i soucieux de la mode qu'il l'était peu de la nature humaine en elle-même, considéra le théâtre connue un art absolu, et employa tout son talent a en varier, à en ratliner le mécanisme. Il sutlit de comparer les (ouvres de ces deux hommes pour sentir (ju'ils ne pouvaient pas avoir grande in<'linatioii TuM pour l'autre; mais en somme Wagner n'a jamais parlé de Scribe que d'une faeon elogieuse. 11 a traité au contraire assez durement (3) son c(»mpatriot<» Henri Heine, qu'il vit aussi ;\ Paris. Il n'y a pas là simple caprice. Si le théâtre de Scribe est un aliment léger, du moins il constitue une nourriture saine, tandis que la substance des écrits de Heine (quelque intense et savoureuse qu'elle paraisse, n'en est pas

(l) Saintk-Bbi VK. r<»'t,^ts Coiitemporaitu:. III. p. 130.

r^) Ibid., p. IX.

(3) Itcsammclte Srhhften, t. V, p. 107.

moins empoisonnée. Le récit du Vaisseau Fantôme, par lequel Wagner eut la première connaissance de cette légende, en est justement la preuve (1). Heine raconte ses impressions pendant la représentation d'une pièce de théâtre. Après avoir exposé d'une façon pathétique, la détresse de l'infortuné marin, condamné à errer sur les flots, jusqu'à ce qu'il trouve une femme fidèle au point de lui sacrifier sa vie, après avoir mis le malheureux en présence de Catherine, la jeune fille qui doit être pour lui l'ange du salut, il interrompt brusquement son récit. « Au moment, « dit-il, où Catherine s'écriait : — je te serai « fidèle jusqu'à la mort, — mon attention fut 4C détournée de la scène par un éclat de rire, qui « partait, non pas de l'enfer, mais du paradis. Je « levai la tète, et je vis une charmante Eve, qui 4( me regardait avec de grands yeux bleus, pleins 4C de séduction. Son bras pendait en dehors de « la galerie, et sa main tenait une ponmie...., ou « pour parler plus exactement, une orange. Mais 4( au lieu de m'en offrir symboliquement la « moitié, elle se contenta de m'en jeter métaplto- « ri([ucmenl la pelure sur la tète. » Le trait est a.ssurément fort joli, mais conune il est cruel ! \\\ moment méine où nous commençons à nous

(1) Ih'r Stj.lon von Ileitie, t. I, p. 'JTJ. «li.-/ Iloll'manu und Campe. HaiulK)Uiy, IHOO.

lOO RICHARD WAGNER

intéresser h cette jeune fille qui doit sauver un inalhouroux. nous faire sentir qu'il n'en peut être ainsi, puisque la fenune a toujouiN éxè le mauvais génie de l'iiumnie ! Exciter la sensibilité pour la blesser ensuite: tel est bien le procédé presque constant de Heine. C'est la douche écossaise en littératun*. Il est certain (juexposé à cette alternative perpétuelle (Peau bouillante et d'eau glacée, le lecteur ne s'endormira pas; il aura même beaucoup de plaisir, s'il n'est pas trop délicat [»our supporter un semblable traitement. Le procédé est donc habile; mais est-il vraiment poétique? XoWii ce dont je doute beaucoup, car je crois avec Wagner, (pie le poète doit s'abandonner pleinement î\ ses impressions, et concevoir pour ses iictions un enthousiasme réel. Heine, le poète sceptique et railleur, le demi-poête en un mot, ne pouvait inspirer autre chose qu'une sorte d'aversion, au poète complet, au poète musicien. On compren»! moins, à première vue. que Wagner ait épnMivé. i\ cette époque, une sorte d'antipathie pour Liszt, l'artiste au grand cœur, «Hii, plus tard, fut pour lui une vérit;ible providence. Mais ceci s'explique lorsqu'on pense qu'en ISJO Liszt n'était pas encore le grand compositeur (jue nous aimons et admirons aujounl'hui. ("était l'exérnUint pnxlige (|ue le public porte aux nues, tandis qu'il laisse mourir tle faim le poêt«», le créateur. Kntre le compositeur inspiré et le virtuose, il y a certainement antagonisme; le pre-

mier. quand il n'e.<t que virtuose, fixe sur l'exécution méine toute sa pensée; au contraire le second n'y songe nullement, il laisse l'idée se réaliser en lui d'elle-même. Plus tard, Wagner reconnut que Liszt était poète et qu'il faisait, lorsqu'il exécutait une sonate de Beethoven, œuvre de création véritable (1). Mais à cette époque, il ne vit en lui qu'un prodigieux mécanisme.

Si les hommes, fêtés à Paris, qtie ^yagner put connaître, lui plurent peu. il ne fut guère plus satisfait de nos institutions musicales. Celles-ci achevèrent de détruire les illusions qui l'avaient attiré dans la grande ville. De tous nos théâtres celui qu'il préféra, c'est rOpéra-Comique. « Il possède, dit-il (2), les premiers talents et ses « représentations offrent quelque chose, de com- « plet et d'original, que nous ignorons en Alle- « magne. Mais ce qu'on écrit actuellement (1810) « pour ce théâtre appartient aux plus détesta- « Mes productions, (jui aient jamais paru aux « époques de dégénération artistique. Oii donc « s'est enfuie la grâce de M»'hul, d'isouard, de « Boieldieu et du jeime Auber, devant les igno- « l)les rhytmes de quadi'ille qui remplissent main- « tenant ce théâtre de leur fracas! » Le Cipand- Upéra, qui, au début de son s<*joui' à Paris, l'avait

(1) (jt'sammctle Srhriften, t. \', p. '^i\.

(2) Ibid., t. I, p. 20. — é^ouvenh's de Wcu/nei', p. 38.

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ravi, oui, ce sanctuaire, oii. jadis en Alleniaj;:ne, toute son ambition était de trouver accès, ne tarda pas à perdre lui-même à ses yeux tout prestige. A cette épo(jue on allait y applaudir Duprez. Ce ténor à la voix soinbrée et aux oreilles italianisées, qui, deux ans au[)aravant, avait égorgé le Benvcnuto de Herlioz, ne plut aucunement à Wagner. « Le Grand-Opera. dit-il ( l ), me laissa tout à « fait mécontent par l'absence de tout esprit supt^ « rieur dans ses interprétiitions ; je trouvai tout « commun et médiocre. La mise m scène et les « décors, je le dis francbement, sont ce que je « préfère dans toute l'Académie royale de mu- « sique. » Ce dernier trait n'est pas tout i\ fait aussi perlide qu'il en a l'air: un article que Wagner écrivit alors, et qui parut «lans un journal allemand, sous le titre (WUnusrmcnfs Parisiens. prouve qu'il éprouvait un enthousiasme réel pour ce côté extérieur «les représentations de l'Opéra (2). Quicronque a été î\ Haireuth sait l'importance (pril attachait à cette incarnation, si l'on peut dire, de la pensée dramati«pie. Ln théâtre, par exenjple, (pli lui inspira un dégoût sans compensation d'au- «•unes sortes ce fut celui des Italirns. < Ces héros du chant le dégoûtèrent complciement de

(1) Souvenirs de Wapner, p. 37.

(2) Oi.ASRNAPP, Richard Woffticr's Lebcn utid Wirken^

leur musique. Ils donnèrent le coup de grâce aux opinions prématurées qu'il s'était faites sur les procédés musicaux (1), » après avoir entendu chanter un opéra de Bellini par... M""' Schrœder Devrient.

Les Italiens possédaient pourtant à cette époque-là un homme fort important ; c'était le ténor Ruhini queM'"Mulian Marshal(2) considère comme le fondement et la raison d'être de toute la période de l'opéra italien qui fit suite à celle de Rossini. Il avait, dit-elle, formé son style sur la musique de ce maître et à son tour, il eut une influence décisive sur le développement de Bellini et de Donizzetti. On a dit que lui et Bellini étaient nés l'un pour l'autre; et « suivant toute probahilité (o) « Rul)ini n'était pas moins raptivé par les pa- « thétiques et tendres cantilènes de Bellini. (|ue « Bellini, par l'^'tonnant pouvoir d'expression de « Rul)ini.... Pendant toute la composition du /V- « rate, Ruhini était près de Bellini, lui ciiantanr « chaque air aussitôt qu'il était terminé. A cette « coopération heureuse, nous devons sans aucun « doute la SiminambitJe et les Puritains. Do- « niz/.<'tti n'eut guère de succès jusqu'à la fom-

(1) (resammelte Schriftci. t. I. p. "JU. — Sortrenirs de Wnffner, p. 'M.

(■J) Diclio»nrif f)f ))it(sir and iHitsirmns. edit»'»! by Cn'orp^»» (îrove riiez Marinillan and Co., t. III, i». 181).

(:J) Ihid.

« position de son trente-deuxième opéra Auéia € Bolrna dont la partie de ténor fut écrite exprès € poui* Kui>ini. Cet ouvraj(e fut suivi de Lucia, € Lmrezia et Marina Falicro, oii une menu* € inspiration amena les mêmes résuluits. »

lîuhini n'éuiit pas acteur et ne paraissait pas se soucier de le devenir. Il ne prenait pas la peine de diantcT dans les ensembles, et tant que, dans son rôle, ne se trouvait pas un morceau fait pour lui, il se contentait de donner correctement la note; mais une fois arrivé à son air, il était inimitable, (juand toutefois, il n'exagérait pas l'opposition des forte et des piano. \\*a^Mier le vit dans Don Giovanni : il fut révolté, de ses façons, et plus encore, peut-être, de celles du public (1 ). Pendant les deux tiers de la représentiition celui-ci éUiit resté froid et distrait devant le chefd'œuvre de Mozart, sans que le chant et le jeu admiraldes de la Orisi et de Lablache pussent se«*ouer sa torpeur. Le grand Rubini, n'a vaut pas trouvé jus<|ue-là, dans la musicjue de Mozart, une phrase assez large pour que sa voix put s'y poser, se tenait sur la scène roide et maussade, donnant à peine la note, avec l'air d'un écolier qui s'acquitte d'un pensum. Mais tout d'un coup, l'attention du public devient extraordinairement tendue. € Ottavio était resté seul sur la scène;

(1) (iesammeUe Schripen, t. 1. j>. 'JIT.

je croyais, dit Wagner, qu'il voulait annoncer quelque chose, car il s'était avancé jusq'au trou du soufiieur; mais là il resta immobile, écoutant avec impassibilité la ritournelle d'orchestre qui précède sa romance en si bémol. Cette ritournelle parut durer plus longtemps que de coutume, mais c'était là une illusion; enhn, le tour du chanteur vint, mais il murmura ses dix: premières mesures si piano qu'on ne l'entendait pas, et je crus vraiment qu'il se moquait du monde. Fourrant le pul)lic était sérieux : c'est qu'il savait, lui, ce qui allait venir. Arrivé à la onzième mesure du chant, voilà que, tout d'un coup, Rubini enfle le fa avec une si soudaine véhémence (lu'il exécute les notes de passage qui suivent avec la violence du tonnerre; mais sur la douzième mesure sa voix s'évanouit de nouveau en un nmrmure imperceptible. J'avais envie de rire à haute voix, mais partout régnait un silence de mort; l'orchestre jouait en sourdine et le ténor chantait sans qu'on pût l'entendre. Des gouttes de sueur me tombaient du front, connue en un cauchemar, je sentais que quelque chose d<î monstrueux se préparait. En elî'et aj)res Y inaudible est venu Yinoid. Ce fut à la dixseptième mesure du chant; là Mozart a mis un fa que le chanteur doit tenir pendant trois mesin*es; lui fa! li donc; kui)ini <»sr monté • livineiuent jus(|'au si. Pour qu'une soirée aux

112 RKHARU WAGNER

€ Ttnlims ait un sens il faut que le t<^nor s'élève < à cette hnutrur-Mx. Kh l>i<*n, ilonr. de même quf* « le faiseur de tourse balance sur le tremi»lin. <( avant de sauter, ainsi Kuhini se place d'ahord « sur le fa de Mozart, là il gonfle sa voix pen- « danl d<*ux mesures, puis avec un élan irrésis- « til)lc. d»' la partie vocale il se lance dans celle « des violons, fait rouler Vnw trille sur le fa K avec une violence toujours croissante, et entin « dans la mesure suivante, se pose, comme si « cela n'était rien, sur le si, pour se laisser re- «( tomber par une brillante roula<le dans... V iijau- * (lihic. A]>rès ce mor<N\iu tout était bien Hni « et on aurait pu supprimer \o reste de l'opéra. « Tous les diai)les étai«'nt décbainés, et non pas. « comme à la fin de la pièce, sur la scène, mais « dans 1(» public. > C'est li\ une caricature direzvous^ Oui, mais une caricature ressemblant*». Quand Wagner vit Kubini. «'e cbanteur avait quaranU^-cinq ans, sa voix ^onnnencait à s'aIt<Ter, et il <»xagérait sa manièn*. Kubini, dit M"* Jidian Marsbal, olïtenait fjuebpies-uns de ses plus grands «'flets par des contrastes violents entre le piano et le forte, qui pendant les d»'rnières années de son règne, dég«Mu»rènMit en alternatives de soupirs à peine au<libles et «le détonations. Knfin il est c«M't4un <|ue Uubini traitait avec un sans-gêne qu'il est permis de trouver insolent, tout ce qui dans im op«'»ra ne lui semblait pas convenir au déploiement de 'ses moyens.

Il faut l'avouer, voici un assez triste tableau (le la situation musicale de Paris en 1848. N'y avait-il donc alors, dans cette ville, aucun endroit où un musicien comme Wagner, pût éprouver <les jouissances réellement artistiques ? Oui, il y avait le Conservatoire. Là on exécutait cette musique allemande, que jadis, / Capuleti e Montecchi avaient fait pâlir à ses yeux, mais avec une perfection qui lui était encore inconnue. « Qui « veut apprendre, dit-il (1), à connaître à fond « la neuvième symphonie de Beethoven, doit « l'entendre jouer par l'orchestre du Conserva- « toire de Paris. » On se souvient qu'aux concerts du Gcvandhaus de Leipzig, des doutes lui étaient venus sur cette gramle œuvre. A Paris ce fut comme si un voile lui fût tombé de devant les yeux. Ainsi, au moment même où les chanteurs, pour qui Donizetti et Pellini avaient écrit leurs opéras, le dégoûtaient de la musique en faveur de laquelle il avait autrefois renoncé au genre allemand, Beethoven se dressa devant lui dans toute sa grandeur. Sous le coup de Fémotion que la glorieuse apparition lui fit ('prouver, il entreprit la composition d'une grande symphonie «le Faust. Le prenùer morceau fut seul reniiiiu': il a paru sous le nom d'ouverture. C'est bien là (1(* la musi(|U(» bfcthovt'nienin» ; mais conmic le

(l) (it'sammclld SchrifU'n. t. 1, y. •.'<».

l l l RICHARD WAGNER

pauvre artiste, penlu dans Paris, connaissait fiU('lques-un»*.s des douleurs qui ont déchiré le «*œur de Faust, ce bel ouvrage a bien un caractère individuel. On y trouve certains germes i[u[ atteindront dans Tn'slan à leur complet développement.

En lisant cette ouverture, on pourrait croire {[ue Wagner ne l'a écrite que pour s'épancher: mais il est probable (ju'en la composant, il espérait que Ilabeneck la ferait exécuter par son ♦'xcellent orchestre. C'était lc\ encore une illusicm. « Les concerts du Conservatoire sont complètement isolés, écrivait-il qu<'l»|ues années plus tard; rien ne s'y rattache (1). » Ceci est parfaitement exact. Les institutions comme cella-l:\, ont une doubla ti'iche i\ remplir: exécuter dignement les chefsd'(puvre classiques qui peuvent servir de modr! ^ aux jeunes gens, puis faire entendre les univres nouvelles qu'elles ont ainsi fait surgir. Une telle alternative est la condition de la vie. Eh bien, la Société des Concerts e.st née vieille; elle a toujours eu la jeuness(» en liorreur. Elle a fait éclore le génie de Berlioz, mais bi<Mi que ce grand maître ait «'»crit une très gran»le partie de ses oMivres |)our un institut disposant précisément des moyens d'exécution qu'elle pr>ss<'i].iif. .llr' Ile sT'inlilr» m/'irn»

(I) Sour^nh's dé WtUfncr, p. 39.

pas s'être douté qu'elle devait se Jes approprier (1)! Comment aurait-elle accepté l'ouverture de Faust de Wagner? Du reste, quand même elle l'eût fait, et quand même ce morceau eût obtenu un succès très grand, ce n'est pas cela qui eût tiré Wagner de la triste situation où il se trouvait. L'exemple de Berlioz prouve bien que des triomphes au concert ne peuvent, ni faire vivre un artiste, ni lui faciliter l'accès de nos scènes Ivriques. On sait que c'est en écrivant des critiques qu'il a gagné son pain. Aujourd'hui voilà quinze ans qu'il est mort et malgré l'enthousiasme qu'a suscité la Damnation de Faust, on n'a pas encore monté à Paris un seul de ses opéras ! ! Pour voir Benvenuto Cetlnii, il a -fallu faire le voyage de Leipzig!

Revenons à Wagner. Sa situation commençait à devenir terrible. Après toutes les tentatives qu'il avait faites vainement pour se faire connaître d'une façon quelconque, il s'était abaissé jusqu'à demander qu'on le chargeât d'écrire la musique d'un vaudeville, qui s'ai)pelait, je crois, La Descente de la Cowrtille. Là encore, il avait échoué;

(l) Aujourcl'hui «juc les sociétés do concerts se sont multipliées, il est peut-être bon qu'il y en ait une où l'on n'exécute que les œuvres consacrées. Il n'en était pas uinî»i (|Uand la Société des Concerts étiiit la .«^jule institution do ce genre existant j\ Paris.

1 10 RICHARD WACNER

on lui avait préféré je ne sais quel faiseur, qui avait rhal)iunl(» «le la chose. On avait raison, .sans doute ; mais, pendant ce temps, la l>oui*se <lu malheureux se vidait. On rommenrait à en voir le fond, sur lequel se montrait une face pâle et horrible: celle du fantôme de la faim îl était donc dans le désespoir le plus profond, (juand Meyerbeer arriva. Celui-ci toujours plein de bonté le conduisit chez Léon Pillet. directeur de l'Opéra, et il le lui recommanda si chaudement, que ce- personnage doima au jeune artiste l'espoir qu'un ouvrage de sa composition pourrait être accueilli. Pour le coup Wagner oublia l'exécution médiocre «le l'Opéra pour ne penser qu'à sa merveilleuse mise en scène. Il oublia ses préventions naissantes contre le monde parisien, il oublia toutes ses souffrances, et vite, après s'être entendu avec Heine, il fit de la légende du Vaisseau Fnntnme, une esquisse (h* poème d'opéra. Mais (juand il st» représenta chez Léon Pillet, Meyerbeer n'»»tait plus là. il avait déjà quitus Paris. Le directeur de rO|»éra lut son scénario et lui dit : « Votre esquisse me « pl.iit beaucoup; voulez- vous me la vendre? » — « Hein? Connnent? » — < Oui; je dois fournir \\\\ p(M'me à I)i«^t«'b : votre plan est justement ce (ju'il me faut. — « Connnent! î î mais.... et moi ? — Oh, certainement un opéra de vous sera repnv senté; mais j'ai tant d'engagements, que ce ne pourra pa.s ètn» avant (piatre ans. D'ici là n'avez-

VOUS pas le temps de trouver un autre sujet d'opéra? » Confondu, le pauvre musicien ne put que balbutier.... qu'il réfléchirait. Ce fut là le coup de grâce donné au beau rêve qui l'avait conduit a Paris. Depuis lors il ne fît plus aucune démarche dans cette ville. Il se remit à la composition de Rienzi, qu'il acheva, non plus en ^Tle du Grand-Opéra, mais dans l'espoir de le voir accueilli à Dresde, la capitale de la Saxe, son pays, et dont le théâtre possédait alors la Schrœder Devrient.

RÉVOLTE — WAGNER CRITIQUE DE lilEXZI AU VAISSEA U FANTOME

AVagner est réduit à écrire des an'angements et des articles de journaux — Il arrange pour le piano la Favorite — Rt'volte — Développement intérieur: de Rienzi au Vaisseau Fantôme ; de l'esprit critique au sentiment musical — L'artiste et le public — L'artiste et le virtuose — Dans une société, comme la nôtre, le véritable artiste, s'il est sans fortune, ne fieut trouver ses moyens de subsistance, <ju'à la condition de renoncer à son art — La Fin d'un Musicien t) Paris — La colère se transforme en compassion — Retour aux premières adorations musicales — Le Freischuts à Paris — Désir de la patri-- — Les musiciens allemands — Rêveries sur la musujue: ce qu'elle exprime; sa véritable nature — De l'ouverture — Le drame musical — Première vision de l'œuvre d'art de l'avenir.

Pendant que Wagner composait les derniers actes de Rirnzi sa hourse achevait de se vid(»r, et qiiatîd il eut fini cet opéra, il se trouva en présence iiMin/îdiate du fantôme de la faim. Alors,

1^0 niCIl.VRU NV.VUNKU

pour gagner son pain, il fallut qu'il se résignât îi écrire des an*a)igcmcnts pour tous les instruments (lu monde et même, dit-il, pour le cornet à pistons. Regardez la cruauté du sort. Vous vous souvenez de l'indignation qu'il avait ressentie en voyant la nuisicjue molle et flasque de Donizetti prendre {)0ssessi«)n des scènes françaises. Justement il eut à arranger pour piano et chant et pour piano seul la Favorite! (1) Il écrivit aussi diff»Tents articles dans la Gazette Musicale, parmi l«'S(jUels, deux jKîtites nouvelles intit idées Une Visite à lieethoven et La Fin d'un Musicien à Paris furent particulièrement remarquées. « Ces deux besognes, dit-il (2), dont € m'avait chargé l'éditeur Schlesinger, valaient « pour lui autant l'une que l'autre: pour moi « ncMi. Comme je reçus avec la iiremière mon « humiliation la plus profonde, je saisis la seconde « pour me venger, .\lors j'tMitrai dans une voie « nouv«dle, celle de la révolte contre le monde

(1) La Faron'tc, opéra en 4 actes par C». iKiniietli. Ih'e Faroritiit, oper in 4 acten von Scribe, deuUrh von A. \N*a^:ner. Munik von (t. I)oni/«'tti. Voilât ■'■ ■ ci ..:........ .

mit dt»uiî«chom unil fr;»ii/^»'*isrhfni 1 iv V^

ner, I^rhn, Srhlesinjror. — Ixi Favorite {Die Faroritin), op(*rn en 4 acte» arrunfri* |>our piano muI par Hichanl V. Mn^itpie <lo (». Doui/otti. IVrlin, rhex A. M.

^ Aer.

(2) Gcsanttnelte Schrifltn, t. IV, p. 324.

« artistique dont Paris est le faite brillant, et « où jus(jiralors, je n'avais cherché qu'à me faire « place. »

Pendant neuf mois il ne lit autre chose que des arrangements et des articles de journaux, qui parurent dans la Gazette Musicale, la Neue Zeitschriff fur Musik et la Dresdener Abendzeituncj. Son existence extérieure pendant ce temps, n'offre donc aucun intérêt. Sa vie intérieure, au contraire, en présente un très grand. Au début de cette période, dominé par la colère et l'indignation, il était, dit-il, en voie de devenir un écrivain satyrique, peut-être même un pamphlétaire socialiste, un tribiui ; mais le génie de la musique, dont il était possède, cliangea petit à petit en amour les sentiments haineux qui fermentaient en lui, et, quand vint le printemps, son cœur aussi voulut fleurir. Alors il composa le Vaisseau Fantù/ne, œuvre foncièrement différente de Hienzi, puisque ruii n'est qu'une imitation, ou si l'on veut, une exagération des opéras de Spontini, tandis que l'autre marque l'éveil de sa propre individualité : M'agner y est rntré dans la voie, dont la poursuite cons»'quente devait le conduire à V Anneau du Nibelung et à Tristan. Par quelh^s transitions s'opéra une métamorpho.se semblable^ \'(»ilà ce que nous allons tiicher de faire dire ii Wagner lui-même, en fouillant ça et là dans les articles qu'il écrivit à cette époque, et en formant avec les passages les

plus saillaïUi» que nous y trouverons, un enrhainement r«^gulier et logique. C'est là, si on y rejjfarde de près, un procédé arbitraire: j'en conviens. La pr'nsée humaine dans ses grands mouvements, ne va pas droit d'un point à un autre. Klle ressemble \ la mer (jui, lors(ju'elle monte, ondoie en mille sens différents, et perd bien des fois le terrain dont elle doit pren«lre possession (1). Mais, avant tout, l'écrivain doit songer à être intelligible; pour atteindre à ce résultat, il faut que, négligeant les oscillations secondaires, il s'efforce do dégager et de mettre en pleine lumière la direction générale qui ressort des faits principaux et des points de départ et d'arrivée. « D'abord, dit M'agner (2), le sentiment de la € nécessité de ma r«'»volte me fît écrivain. » Il est révoltant, en effet, pour l'homme qui obéit à une aspiration supérieure, de se voir contraint

(Vy renoncer pour ne pas mourir de faim!

.\vant d'en arriver là, que de fiel n'a-t-il pas amassé! Pour tâcher de se frayer passage, il s'est résigné aux démarches les plus lunniliantes;

(1) V.n 1843 W.agner i-orivait encore, en pariant de« ; < La nu'*i«xli«' iii'î ' nto «»t li'

t ouvnigo; p.ir A\v .ourlant . ,

« (le l'eflet, tandis que il en eut empêché par U décla> « mation niinutieu.ieinent (K'tailhV. » Xtitnng fur die Elt» fjant,' Wrll. 1843. N." 5.

(2) Gcsam'n.n.' Khrin.u f I\ p. 323.

il a essuyé l'insolence des cuistres dont son sort dépendait, sans trahir son indignation autrement que par la contraction d'un sourire qui voulait être aimable. S'il a du sang dans les veines, il fciut bien qu'à la fin sa colère éclate !

« Quand je suis seul, écrivait "Wagner (1), et « que la fièvre musicale frémit en moi, des sons « d'abord confus, se forment bientôt en accords, « d'où à la fin naît la mélodie, idée par laquelle « mon être se manifeste à moi-même. Ensuite « quand mon cœur, par ses coups impétueux, « donne à cette mélodie un rhythme entraînant, « mes yeux s'obscurcissent, le monde mortel dis- « paraît, et l'inspiration s'épanche en larmes di- « vines. Alors je me dis souvent : quel grand « fou tu es de ne pas rester toujours chez toi, « pour vivre exclusivement des délices que tu « ressens en ce moment, au lieu d'aller pour- « suivre cette masse effrayante, qui s'appelb^ le

X public, pour lui demander quoi! la per-

« mission d'exercer ton talent de compositeur! « Son accueil b* [)lus brillant vaut-il la centième « partie de l'ivresse sainte que tu trouves en

« toi-même? Non certes Pouniuoi donc alors

<( les mortels favorisés du feu d'une inspiration « divine, (piitt<*nt-ils leur sanc^tuaii-e pour aficr « courir épenhnnent à travers b's rues fangeu-

^Ij ii,s<immflt4' Schnftm. t. I, p. 223.

124 RICII\K1> W.vr.NKR

« ses, alin d arriver a lairc t'iitondre, de force, îi « la foul<î ce (ju'elle ne peut pas comprendre?... <i Serait-ce parce que l'être privilégié que le ciel € a (loué de génie a le devoir de s'en servir « pour Tagrénient de ses semblables ? Assurément € non; la notion du dt» voir est étrangère au génie, € (jui ne saurait obéir qu'a ses propres lois. » Du reste le génie ne peut plaire aux hommes qu'en se reniant lui-même. Ce ne peut pas être un devoir pour r artiste, «l'en agir ainsi ; pas plus que pour tout homme de sacritier son honneur ou pour toute fennne sa pudeur. Kst-ce donc la né<*essité de gagner son pain, de pourvoir aux besoins d'un»* famille, (pli le contraint à se prostituer? Non, de telles exigences peuvent le décider à se charger d'une besogne de manoeuvre, mais non ;\ créer, ni à porter au marché, les œuvres tilles d'une inspiration divine. Qu'est-ce donc bien, qui peut le pousser à tout sacrifier pour faire part de son génie aux honnnes?...

D'abord c'est le besoin de .se C()nnnuni(|uer, de s'épancher, qui est inné en lui ; enfin c'est l'excè.s de confiance que lui donne la conscience de sa propre valeur. Il se figure qu'en conuneneant par fain» (juelques .sacrifices au public, il pourra ensuit»» le dominer au point de l'amener î\ .sentir comme il .sent lui-même, et ar(ju«Tir ain.si la lil)ert<», de se déployer dan^ toute son envergure! Quelle illusioiï ! Quelle folie! D'abord ce qui intéresse le public, c'est beauc(Mip moins la musique que l'ha-

hileté d'exécution, ou l'effet matériel qui, sans être motivé par rien, agit brutalement sur les sens. Allez aux concerts, vous verrez que ce qu'on y acclame c'est la virtuosité, qui n'est souvent qu'une gymnastique pure. Allez à l'Opéra vous verrez que ce qui charme le public, ce sont les décors, les ballets, les cortèges (jui défilent ou s'entrecroisent sans rime ni raison ; vous verrez (pie ce qui l'enthousiasme c'est le cri absurde du ténor, qui vous révolte, et déchire vos oreilles. Et si, dans une petite salle, vous trouvez un auditoire d'élite rassemblé pour écouter les chefsd'œuvre classiques, n'allez pas vous figurer que ces personnes-là ont l'àme ouverte à toutes les manifestations du beau musical. Elles applaudis- .sent Beethoven parce qu'il est mort, parce que sa gloire est consacrée, et qu'il est bon genre d'y rendre hommage. Mais soyez persuadés que, pré- .spntée sous un autre nom, la stjinphonic oi ut mineur eût reçu un accueil indifférent peut-être même hostile et dédaigneux. A'oihi le pul)Hc iju'd .s'agit de contjuérir. Coinmciil un jeune artiste inconnu (pii veut faire des œuvres grandes et neuves, pourrait-il y parvenir? Flattons d'abord ses goûts ensuite je lui imposerai les miens, s'est-il dit; mais, de ca* programme il ne pourra pas même accomj)lir la première partie. ("r>t (|u'il n'est pas .seul à |)n'tendre aux faveurs du monstre aux mille têtes ; à côti» de lui se trouve le faux artiste, celui pour qui l'art est .seulement un moyen

de faire fortune. Ikuis U iuii'- qu il aura à sout^^nir contre relui-ci, il sera infailliblement battu. Son concurrent peut consiif ivr toutes ses facultés à l'étude des goûts du tyran et il ne lui coûte rien de. s'y conformer. Lui au contraire, c'est la mort dans l'âme qu'il s'efforcera d'être vulgaire, et jamais il n'y parviendra rompléteraent. A son rival brillant et intéressé, des fleurs ! des couronnes! Quant à lui, qu'il meure de faim, s'il veut s'entêter à faire de la musique!

Mourir de faim: telle eût été en effet la destinée de Wagner s'il ne se fût pas résigné î\ abandonner la composition, pour faire des arrangements et de la criti(iue. Cette idée l'obséda à tel point qu'elle lui inspira une nouvelle, La fin (l'un musicien à Paris (1 ), dans laquelle un jeune artiste allemand meurt de faim pour s'être obstiné à rester musicien. Après avoir pa.'^s*» par toutes les péripéties par lestjuelles Wagner était passé lui-même, il devient i\ moitié fou. et un jour qu'il se promenait aux Champs-Klysées, il est prêt à demander qu'on lui contie la comp<\sition de la musique des pièces de Guignol. La légende de P()li«liinel lui parait une variante de celle de Dt)n Juan, et les coups de l)âtnn que «lonne si fréquemment le héros du théâtre enfantin, lui sembleîit propr» V A inntiv»»r !•»< |»î»i^ grands effets iim-:-

(1) GrsanuneiU Schn'ften. t. I. p. 142.

eaux.... Le pauvre artiste n'avait à Paris qu'un ami de cœur: c'était un chien, un magnifique chien de Terre-Neuve; en vo^'ant sa bourse se vider, son plus grand chagrin était de penser que bientôt il ne pourrait plus nourrir son ami. Pour retarder ce moment cruel, il vend ses habits. Mais le chien n'attendit pas que son écuelle demeurât vide ; trouvant sa pitance trop maigre, il abandonna son maître pour aller élire domicile chez un riche Anglais, qui lui faisait servir des pâtées succulentes. Ce fut le coup de grâce pour le malheureux artiste; peu de temps après, il mourut. Mais avant d'expirer il avait pardonné à l'ami infidèle : passant un jour devant sa nouvelle résidence, il avait entendu une musique atroce à laquelle répondaient les gémissements d'un chien. Il avait compris que si l'Anglais satisfaisait la gourmandise de l'animal il la lui faisait cruellement expier. Depuis lors la compassion avait pris dans son cœur la place de la colère.

Evidemment ce dernier trait du conte de Wagner est symbolique; je ne voudrais pas que le public m'accusât d'irrévérence, mais c'est lui-même que je crois reconnaître dans le chien gourmand. Esclave de sa sensualité, il rejette les œuvres qui, fondées sur le sentiment, no flattent pas iimn(»diatement ses sens. Il ne v^ut (juo ce qui excit»», sans nourrir l'âme. Eh bien, sans qu'il s'en doute, il paie cruellement .sa légèreté. A la longue l'irritation des nerfs produit la névrose, et la névrose

128 RirHKRr» WAGNER

onf(t»ndre la int?laiu'i»iie. ïintin comme les seules jouissanres profondes et (îura!)les sont relles-là même, fju'il a dédaignées; dans la vie comme dans Tart il n'v a bientôt plus autour de lui que le \'u\t\ le néant.

\'oilà direz-vous, hien de la philosophie. «\ propos de rhistoire d'un Terre^nrurel Telle est la puissance de l'esprit syml)oli«|ue. Des saints évanifélistes, il a fait des animaux; d'un chien il fait pour moi h» pivot de cet important chapitre. « Cette nouvelle, dit ^^'agner, était un cri de révolte contre le nionde artistique moderne (1). » <^uand il l'eut achevée, sa colère était apaisée; il n'avait plus que de la compassion pour le monde qui l'avait re|K)ussé. C'est que, si l'individu qui s'appelle Richard \\'agner n'était pas mort comme le héros de son roman, le jeune artiste qui était venu à Paris chercher la renommée avait cessé d'exister, lui (2): il avait fait place à un homme nouveau qui planait «lans une sphère sul^érirure. — ( Mil. Wa^^ner se féliciUiit maintenant <ravoir échoué dans toutes les tentatives (piil avait faites pour prendre place dans un monde artistique méprisable (3). Dieu! si les portes du <»rand-(>péra .se fussent ouvertes pour lui, si le

(1) fitsaittmelle Schrif^nt. t. W. p '.\2i.

(2) Ibid.

(3) Ihid.. t I. |>. e^*.».

IL DEVIENT PnETE ) -29

directeur de cet établissement lui avait dit : « Voici « le premier ténor, voici la prima donna, voici « la première danseuse, arrangez-vous avec ces « dames et ces messieurs, » n'eût-ce pas été pour lui l'enfer! Rejeté de ce monde odieux, au moins il s'appartient à lui-même ; et une fois le labeur accompli qui lui donne du pain, il peut rêver librement, dans sa mansarde.

A quoi rêve-t-il donc alors le pauvre artiste? Il rêve à son pays; il rêve à la nmsique, qui lui a valu tant de chagrins, mais que, pour cela, il ne chérit que davantage. Six ans auparavant, reniant le génie de son pays, il avait pris pour modèle Auber, Bellini et ^'erdi. Maintenant il reconnaît bien encore la supériorité des Français dans l'art dramatique (1), mais avec quel élan d'enthousiasme sa pensée se reporte sur les chefsd'œuvre de AVeber, de Mozart et de Beethoven (2)! Justement on monta à cette époque-là à Paris, le Freischutz, sa première admiration musicale. Le chef-d'o'uvre de Weher fut représenté, d'une façon aussi fidèle que cela était possible hors d'Allemagne, et dans un théâtre où sévissent des règlements inexf>rables. Berlioz avait tout dirigé; et certes il comprenait et aimait profondément le

(1) (iesanimehe SchvifU'ti, t I, p. 20», 2(J<».

(2) Ibiil., |>. 170. Ein f//iirklirh'r AfM'tul ; p. 18(). LV/at ilrutsrh':f Musik'rest'n : |>. 209. Di'r Frt'isrhitt;.

Frcischùiz. Mais jVn appelle a inis . mu\ u.- iim-> «•oinpatriotes, (jiii, apivs avoir vu jouer à Paris une (i»uvre lonciènMnent française l'ont retrouvée à rétrang(»r. L'exécution pourra être supérieure, mais il manquera toujours quelque chose, et le plus souvent ce t/uriqur chose c'est Tessentiel. La direction «le l'Opéra avait exif^é qu'on remplaçât le texte parlé <lu Frcischûtz par des récitatifs. Qui«Nin«pu', après avoir vu Carmen à ropéra-Comique. l'a ensuite entendue k l'étranf^(»r, transformée en grand opéra, comprendra que cela seul devait suftire pour nn'contenter un Allemand, qui avait connu et aimait l'œuvre de Weher sous sa forme orij(inale. Mais une exécution seml)lal)le. <|ui, en même temps, donnait et faisiiit «lésirer la rhère «euvre nationale, devait être, pour \Vaf,'ner un stimulant plus puissant à ses aspirations patriotiques que ne l'eût et*"» une interprétation eompl«»tement satisfaisante. « Oh « ma splendi<le patrie, s'écriait-il (1 ) en sortant « de l'i )péra. combien je dois t'aimer, combien « je dois révt»r cle toi, ne fut-ce (|ue parce (jue « le Fm'srhûfz est né siir ton sol î Combien je € dois aimer le peuple allemand qui aime l»» * Frrisi'hûfz, (pli. encore aujounlhui. croit aux « merveilles «le la plus naïv«» «les l«'î^en«les, «pii € sent encon» aujourd''"p ^ l'àu'e «rhomme, les

(1) CtesammelU: Schnpfn, t, I. |». 274.

« terreurs mystérieuses et douces qui agitèrent « son cœur dans sa jeunesse ! Oh toi, aimable « rêverie allemande î rêveries des bois, rêverie « du soir, des étoiles, de la lune, du clocher du « village, qui sonne le couvre-feu ! Combien est « heureux qui peut vous comprendre et croire. « sentir, rêver, divaguer avec vous î »

Suivant ce courant, la pensée de Wagner se reportait avec amour vers ces artistes allemands, qui ne sont pas des virtuoses, eux. mais ([ui aiment la musique pour elle-même, en étudient patiemment hs principes, en sentent profondément la poésie, et la cultivent dans l'intimité de leur foyer, parce que c'est là pour eux la plus grande jouissance de la vie (1). Lui aussi, malgré ses errements passagers, il faisait partie de la pieuse phalange ; il lui appartenait par les racines mêmes de son être! Sous l'excitation de la joie intense que lui faisait éprouver cette conviction, sa pensée se portait vers son art avec plus d'amour; et déjà ses idées sur l'essence de la musi({ue et sur l'œuvre idéale que comporte l'état actuel de son d<''veloppement, commeneaient ;\ prendre une forme arrêtée. Le lecteur rii jugera par les citations qui suivent.

« Ce qu<* la musi«iur' «'X|)rinw (V?), écrivait-il

(1) Gesammeitf Schri/^rn, t. I. — l'hrr detitsrfws Mnsihwesen.

(2) Gesnuimt'lU' Srhnpen, t. I, y. \K\.

132 RI< HARU WAONKR

< alors, est éternel, intiiu, i«leal; elle n'exprime pas « la passion, l'amour, le désir de tel individu, mais « la passion, l'amour, le désir en eux-mêmes. » « Là où le langajzt* humain s'arrête, commeiice 4L la musi(jue ( 1 ). Kien n'e>t plus insupportable € que les tal»lKiux et les histoires insipides qu'on

< donne pour fondement à des œuvres instru- € mentales. > Ceci s'applique à merveille au proi^ramme qu'on a inli la symphonie en la. " L'incitation et l'inspiration (2) qui donnent naisse sance à une (puvre instrumenUile, doivent être « de telle nature qu'elles ne puissent se former « que dans l'àme d'un musicien. » * (Du moins) « si l'émotion (.'^), qui est le point de départ de « rinspiralion musicale, est causée par un évé-

€ nement ext«*rieur elle doit toujours pren-

€ dre. pour le musicien. »me forme musicale; et € d'i^lle-mêm»» resonnei- en sons avant d'être ma- € nifestee par des sons. > Ainsi la Sf/mjjftofiie Hihr)ïque fut inspirée par lionapaite; mais on y ch^Tcherait vainement un t^ihleau de la vie du Premier Consul. L'ordonnance aussi bien (|ue les motifs de c»» chef-d'iiMivre sont d'une nature <*8sentiellement musicale.

« On ne peut nier < t) «pie 1 indépendance «le la

(1) Gftammeltf Schi-iflm. t. I. |». 17 4

(2) Ibid.. p. 178.

(♦) ibid.. p. 24S.

M. DEVIENT PuETE 133

« production purement musicale doit souffrir de « la subordination à une pensée dramatique, si « celle-ci n'est pas saisie à grands traits, con- '< formément à l'esprit de la musique. » « (Une « ouverture ne doit donc) jamais être modelée (1) ^< sur le cours des événements du drame auquel « elle sert d'introduction, car ce procédé prive- « rait la musique instrumentale des moyens « d'action qui lui sont propres. La plus haute « tâche que puisse s'y proposer le compositeur, « est de rendre par des moyens absolument mu- « sicaux l'idée fondamentale du drame, et d'ar- « river à une conclusion qui fasse pressentir le «. dénouement de la pièce.

« La voix humaine (2) est un instrument mu- « sical beaucoup plus beau et plus noble que « tous ceux de l'orchestre. Ne pourrait-on pas « la traiter d'une façon aussi indépendante que « ceux-ci ^ Et quels résultats entièrement nou- « veaux n'obtiendrait-on pas par un semblable « procédé ^... Les instruments représentent l'or- « gane primitif de la création et d«' la nature: « ce qu'ils expriment, ne peut jamais être dé- « terminé ni arrêté clairement, nw ils rej)ro- « (luisent les sentiments primordiaux tels qu'ils « sortiront du chaos de la '-iN^ation. tels enfin

(1) G,-sn,ni,irli,- SrhrifU'n, t. I, p, 25i, {'>\ Il.i.l.. p. \M.

«^ <ju u iM- lui janitiis donnft ppui-<-i I «• .i un iioniiiH- « «le les roiitenir en son rœur. Tout autre est la « voix humaine: elle représente le oo*ur humain € et les impressions in(livi<luelles qu'il renferme. « Son caractère est par conMHjuent limité, niais € clair et déterminé. Mettez maintenant ces deux « éléments en présence, unis.sez-les! Opposez aux € sentiments primitifs, sauvages, tendant à une 4c expansion intinie, représentés par Torchestre. « rim])ression claire et déterminée que repn»senU* « la voix humaine. En entrant en scène, ce second € élément exercera une action hienfaisante et « conciliatrice sur la lutte des sentiments primor- € diaux, elle donnera à leur tlux un cours détei^ € min«* et «'oncordant; d'autre part le c(pur humain € lui-même en recevant ces impressions •primiti- € ves, se trouvera intinimtMit élargn et fortifié. Il € deviendra capahle de .sentir clairement en lui- « même, le pressentiment jusque-là indét(M*miné. € de ce (|u'il y a de plus haut dans le monde. « devenu maintenant pour lui conscience divine.... € Certes, avant d'atteindre à un tel hut. il faudra « se heurter contre hien des ohsUicles. Pour € faire chant^'r, il faut des parol<»s. Qui .serait € donc capaiile de concevoir, avec des moLs, le « poème pouvant être le fondement d'une telle « n'uni(>n de tous les éléments i La poésie doit € reculer ici, car les mots sont de trop faihles € organes pour une tâche semhlahle. » « Kn € tous cas si je compo.sais un o|)éra suivant mon

« sentiment {l), il ferait sauver le public, car il « ne s*v trouverait ni airs, ni duos, ni trios, ni « aucun des morceaux qu'on coud ensemble tant « bien que mal pour faire un opéra, 11 n'y aurait « ni chanteurs pour chanter ce que j'aurais fait, « ni public pour l'entendre. Qui voudrait com- « poser un vrai drame musical, conçu comme « Shakespeare a conçu ses tragédies, serait tenu « pour un fou, et le serait en effet, si au lieu « de le garder pour lui, il voulait le présenter « au public. »

Certes Wagner n'avait aucunement l'idée d'atteindre par un effort d'esprit, à l'idéal (^u'il ne faisait encore qu'entrevoir et dont la réalisation lui semblait présenter des «lifficultés insurmontables. Mais la colère et la haine avaient fait place à une rêverie douce, dont son art était l'objet. Elevé par celui-ci dans une sphère supérieure, il ne souffrait plus que d'un dcsir d'amour qu'il avait besoin d'épancher. C'est alors qu'il entreprit la composition du Vaisseau FantùmCy non pas avec la volonté d'innover, mais sous le coup d'une nécessité intérieure.

(1) Gesammelte Schriften, t. 1. y. iii«'», \'M . Ici, coiniue (iuu.s ce qui précède, Wagner fait parler Heethoven. Mais c'est là une fiction, il lui fait dire ••videnmiunt ce iju'il pense lui-nu'Uie.

LE WISSEAL FASTÔME MAXFRED Oi: TAXXILEUSER.^

Wagner abandonne l'esquisse du Vaisseau Fantôme à Léon Pillet — Meudon — Un vieux légitimiste — Les maitresses du roi et un i)iano bàtai-d — Composition du Vaisseau Fantôme — Wagner est-il encore musicien ? — Etat de son esprit — La légende du Vaisseau Fantôme: Ulvsse, le .luif errant et le HoUandais — Wagner et le Hollandais — Ce ([u'est Senta — Le Vaisseau Fantôme: lunette et binocle; la mélodie; retour au point de vue de Gluck; les motits dominants; comm«*nt Wagner fut amené à les employer, l/artiste et le philosophe. \*c\^ de femmes! Héroïsme de l'artiste. Il est devenu poète. — Rienzi est accepté à Dresde et le Vai'<seau Fantôme, à Herlin — L'tilité des voyages à Paris — Les directeurs des théâtres allemands et Wagner à la yremùh'c tle la Reine de Oiypi'c — Nouveaux arram/ements — p]tude de l'histoire d'.Mlemagne — Mayifi'fd ou Tannliœiiscr ^ — lietour en .\llemagne — La Wai-tbouig.

Wagner se décida à céder à Léon Pillet, iimyciinant cinq cents francs, .son esquisse <lu Vnisscau Fantùmc. Avait-il senti que Topera, suivant hi

138 KICHARU WAGNER

formula, (|u auiMiii < tuifertioniu-r 1»* jmm u- Paul Foucher et le musicien Dielsdi, ne pourrait rer- Uiinenient pas nuire à l'ouvrage qu'il avait l'intention «le l'aire sur le niênie sujet ^ Dans les Ma'ttres clianteurs Hans Sachs désirant faire reconnaître le génie de son ami Walther. (|ui est à la fois poète et musicien, donne à mettre en nmsique, une romance de celui-ci, à Heckmesser, vieux maitn* qui ne sait faille de mélodies <|ue sur le patron connu. Quand, après l'éxecution de ce morceau absurde, où le chant rend le sens des paroles inintelligilde. le public entend la même poi»sie avec sa mélodie vériUible, il l'apprécie d'autant plus, et il acclame le poète comj»ositeur avec plus d'enthousiasme. En abandonnant à d'autres son sujet, Wagner avait-il la pensée machiavélique de Hans Sachs ? Croyait-il par là favoriser \v succès de son propre «»uvrage? Cela est bien douteux; !♦' plus probable est qu'il ne se sentait pas en étiil di* lutter contre le dirtK!teur de l'i )péra, et que, misérable comnn» il l'éUiit, il ne fut pas fâché de mettre tout de suite cinq cents francs dans sa poche.

Le Printemps était arrivé. Après l'hiver pénible qu'il venait de j)asser à Paris, il .sentit le besoin de fuir la grande ville qui s'était montrée si peu hospitalière pour lui. et «l'aller se refaire un peu à la campagne. \a*> grands bois qui avoisinent Meuflon. lui plunMit. Ayant trouve dans ce village \\\w maison isolée, il y huia un appartement.

Son hôte était un vieillard de quatre-vingts ans, mais si bien conservé qu'il en paraissait quarante. Il était très légitimiste et aimait à parler de l'anrienne cour de France. Un jour A\'agner le scandalisa grandement. Comme le bon vieux prenait plaisir à décrire l'enterrement de la femme du roi Louis XV, il l'interrompit pour lui demander étourdiment, s'il voulait parler de la Pompadour ou de l.i Dubarrv (1). C'était offenser cruellement la religion du vieux légitimiste ; celle de l'artiste eut a subir une épreuve non moins dure. Wagner avait choisi ce séjour parce ([ue son hôte était peintre, et ne possédait pas de piano : il se croyait assuré, de n'entendre chez lui aucun des morceaux (pi'il avait arrangés, ni rien d'analogue. Voilii qu'un jour, des profondeui's de la maison, s'élève un bruit étrange, iufiuietant pour les oreilles d'un musicien. C'était un pianu avec aggravation de je ne sais quel accouplement monstrueux. Il se précipite, parcourt tous les recoins, et trouve son propriétaire dans la cacc oii il faisait manœuvrer une épouvantable machine dont il était l'inventeur (2). Wagner parvint à 1»' convaincre que cette espèce de piano-harpe était loin de valoir le sinq)le clavecin dont s'. -tait contentée

(1) Hicharil WaijHcr's Lebcn itud Wirketi. t. I, \>. III. (•J) Iiir/uir(f Wttf/un' par .\. I)K («ASI'EUIM, fii«'/ ll«'U;;cl,

U>> RICHARD WAr.SKR

la reine Mano-AiiioinfLLc. Depuis lors, il ne fut plus (piestion ni «les maîtresses «lu roi, ni d'instrun lents bâtards.

Ce fut à Meudon que W'a^^'iier composa le Vaisseau Fantôme. D'abord il écrivit le poëme en vers allemands, puis il passa à la musique. Mais un doute terrilile lui êtiiit venu: après n'avoir fait, pendant neuf mois, que de la critique et des arrangements, etait-il encore musicien ^ Avant de se mettre à composer, il voulut se replacer dans une atmosplière musicale: il loua un piano (un piano (pii fi'it. bien ent(»ndu, pour lui seul!) Mais l'instrument arrivé, il tournait autour avec une véritable an^n)isse. Allait-il d«^ couvrir que ses craintes etiiient fondées^ Kntin il se ris(jua. Il commença par le clueur des matelots et celui des /ifeuses. Tout marcha à souhait: alors il poussa des cris de joie, à cette constiitation profondem<»nt ressentie, qu'il était encore musi<'ien ( 1 ).

liien sûr. il «^Uiit musicien ! Ne venonsnous pas de voir que c'est le sentiment musical, qui. l'arrachant j"i la critique, l'avait mis dans cet état d'iune, où la création devient pour l'artiste une n«'cessiti'. De ceci il n'avait pas conscience alors, mais plus tard il comprit si bien tout ce qu'il devait à la musique, (pie. dans sa reconnaissance

(I) Souvenirs d*" Wn/jun'. p. ATy.

il r appela son bon ange. « Cet ange, écrivait-il

« en 1852 (1), n'était pa.s, il est vrai, descendu

« pour moi du ciel; j'en devais la présence aux

« sueurs des hommes de génie qui se sont suc-

« cédé pendant des siècles. Il ne me toucha pas

« le front d'une main immatérielle et lumineuse;

« ce fut dans la nuit de mon cœur brûlant et

« palpitant (^u'il s'alimenta, pour devenir un»'

« force créatrice, aspirant à se répandre au-de-

« hors, dans le monde qu'éclaire le soleil. — Je

« ne puis concevoir l'esprit de la musique, que

« dans l'amour. Rein})li de sa force sainte, j'acquis

« une clairvoyance singulière. Mon regard ne

« fut plus arrêté par le formalisme extérieur,

« qui d'abord avait fait de moi un critique. Der-

« rière lui je découvris les aspirations naturelles

« <{u'il opprimait. Quand on souffre du besoin

« d'amour, on sait reconnaître en autrui une

« .souffrance semblable. Eh bien, cette souffrance,

« je la trouvai dans la société même, dont le

« formalisme sans cœur m'avaii blessj» si eruel-

« lement. Alors la bl(\ssure (pie j'a\ais reçue ne

« fit phis (|u'aiguilionner le désir d'amour (jiii lur

« consumait. Elle m Ht une force active. C'est

« ainsi que je me révoltai, non pas par envie ni

« pai* e(»h"M-e, mais par amour CJ). »

(l) (itscuHiiuilU: Si'lirifte^i, t. I\', p. 'A'2T).

{2} .le «lois pivvenii- \o lect.'ur <|Ue j'ai tr.uluit ici tn''-»

142 RirHARl) WAr.NER

T«'lit's sont los iiis|)o>iLi()ii.s inbTunuvs qui puuss«T«Mit Wa^Mîer à entropivinire la roinposition du Vaissraff Fantôme. Qu*v avait-il doiu* dans ce suj«»t pour l'attirer alors «l'une façon invincible? « Lt* Vaisseau FanU'une, dit-il ( 1 ), est une léjjende « populaire: un trait primordial de la nature hu- « maine s'y manifeste sous une forme saisissante. € Ce trait dans sa sijijnitication f^énérale. c'est le « désir du repos, se faisant sentir au milieu des « nra«^'es de la vie. Nous le trouvons déjà «lans la « fable d'Ulysse. Pour la joyeuse Grèce, le héros « errant sur les mers, désire la patrie, le foyer, et « la femme.... la fennne qui peut être réellement « trouvée et l'est rinalement. Le (Christianisme « (|ui ne connaît pas de patrie terrestre, donna « au vieux myth(» une forme nouvelle, celle du « .luif Krrant. Condamné î\ une longue existence « sans but et siins joie, ce triste voyageur n*at- « tend p;ts de délivrance sur terre : il n'aspire « (|U*à la mort: n'être plus e.st son unicjue e.sp«"^ « rance. A la tin du Mov«Mi-Age les hommes se « reprirent à aimer la vi«»: de nouveau ils sen- € tirent le besoin d'agir. I^s faits les plus im- « portants auxquels cette impulsion donna lieu, « sont les grands voyages de découverte. La

liln^^imMît. J*» me suiii efToprô de donner k U p«»n»t^e de W.'iifiior ' ; hi!o«ophi«|Uo iju'il n<» Ta fait,

(l) Il ^ f IV. ,. :L'7

^ mer devint alors, pour ainsi dire, le sol delà « vie; non plus la petite mer tnéditert-anéenne, « mais rOcéan qui entoure les continents. On « avait rompu avec le vieux monde. Le désir « qu'avait Ulysse de retrouver sa patrie, son « foyer et sa femme, après être devenu, sous « le coup des souffrances du Juif Errant, le '< désir de la mort, s'était élevé et transformé « en une aspiration vers quelque chose de nou- '< veau, d'inconnu, qui n'était pas encore visible, « mais que l'on pressentait. Ainsi, dans le Vais- « seau Fantôme nous retrouvons, prodigieuse- « ment dilaté, le trait essentiel du vieux mythe « grec. Ce conte de matelots date de l'époque « des grands v(\vages de découverte. Le peuple « y a effectué une fusion remarquable des deux « types précédents. Le navigateur Hollandais est € condamné par le diable (symbole visible des « flots et du vent) a errer sans repos de toute « éternité, sur la nier: r'est hi It* châtiment de « sa témérité. Le terme de ses souffrances, est « la mort à laquelle il aspire tout comme Ahas- « vérus. >Lais cette délivrance, encore refusée au 4< Juif Krrant, il peut l'obt^Miir: il peut l'obtenir « par le sacrifu'*» d'une femme qui se dévouerait « pour lui. Le désir de la mort le pousse donc à « la recherche d'un»* f«Mnme. Mais cette femme « n'est pas Pénél(»p«». l'épouse, la gardieinu» flu K foyer domesti(pif» ; r'«'st la fenniie en gént'ral, « l'érre encore inconnu, mais flt'sir.', pressenti.

I t4 RUHAKI» Wvr.N'ER

€ ei\ qui 1 iti:»liiK*l (lu (*(i*ur ttMuuun se trouve « développé à riufini (1), en un mot la ft'Uime « (le Tavenir. »

Perdu dans Paris. r»»t ( >(^éan humain, (|ui j;rondait autour de lui. Waj^ner avait pu en vérité se reconnaître dans le triste navij^ateur de la lé«^ende. Ce héros hardi, qui pour découvrir un monde nouveau, avait hravé vents et tempêtes, était comme lui. un de ces hommes que la Norne a «^ratiKés « de l'esprit mécontent (|ui toujours songe du nouveau (2); » comme lui il avait été châtié de sa témérité. Kntin Wa^^ier savait UKiintenant que ce dont son co'ur avait besoin, ne se trouvait pas »\ Paris, mais il ne désirait pas comme l'ivsse. revenir au point de départ. Il n'avait pas perdu le .souvenir de l'horivur (|ue

lui av.nf iiisîiii-i'« l.i \'i.' d.» (liri»i'fi'iir lî»* nnisi(jue

(1) An-Huiéuifiit la rariiie »ies Rontiinont-^ particuli«*r8 au o«i>ur ft'ininiii r'fst rinstinct iiiatern*»!. Dhus le Vnt.tsmu Fit)itnfyu\ Senta iv|Mnisji«» Krik t^m dmxcv, paive «|Ue le /A*/liimîais n'i'anl i»l plus iu:ilh«'Uivux «jue lui. pan^* que. plus <|Ue lui, il a l>«M)in <le ^on amour. .V la fin ell(> te jrtto À la nx'i' )>our Muvet* Tinfortuné. I/o mobile qui inspire tout4* »a conduite n'e^t autre, au fond, que l'instinct maternel : mai» c«» MMitiment, «pie la nature a mi» au c«pur <lc la femm<> paive <|u'il (>iit n<T(>K!win> |N>ur «|Ue la vie i*e |H'rp«*tue, «t di'velopp« en elle à Tinfini: il n*« plus «euli*mt>nt |»our objet de 8Upplt'>er à la faiblettse de l'enfant, il ti'nd h ^««courir le» mi.<M'n>fi d«' l'humanitt*.

en Voir |. :vv

dans une petite ville d'Allemagne. Le désir qui lui hrùlait le cœur était celui-là même dont Tànie du Hollandais était consumée: c'était le désir de la femme, de la femme inconnue, qui doit donner le salut, parce qu'elle est le symbole du foyer, de la patrie idéale, c'est-à-dire d'un milieu bienveillant, dans lequel on puisse ouvrir jusqu'au fond de son cœur, sûr d'être compris parce qu'on est aimé. « JSn tel milieu, dit Wagner (1), je ne « le connaissais pas encore, je ne faisais que le « désirer.... l)u n'ste mr»n Hollandais n'avait pas « découvert le Nouveau-monde, sa feiiuue ne « pouvait le sauver qu'en mourant avec lui. En « route donc ; et en avant î »

Wagner pouvait bien dire : en avant, car, pour arriver à Y Anneau du Nibelung, il lui restait encore bien «lu chemin à parcourir; de Rirnzi au Vaisseau Fanfôrne, il n'en avait pas moins fait un pas considérable. Le premier de ces ouvrages n'était encore qu'un opéra. Il avait tiré le sujet, d'un roman do Hulwer, qui était déjà une œuvre d'art, et il s'était contenté d'on faire un librett.). En concevant le Vaisseau Fantônie, il avait fait réellement œuvre de poëte, puiscju'il n'avait eu d'autres mat«''riau\ (|U<' des récits de marins et sept pages de Heine c^). I/inspiration

(1) Cfcsammelte Schriften, t. IV, p. 331.

(2) Drr Salon von II. Iliw., 1HC,3, t. I, p. 207-272, 276 et 277.

avait jailli pour lui, non plus de ses impressions artistiques, mais de celles qu'il avait resseir diref'tement dans la vie. Sous l'action de r.ii.impulsion nouvelle, ses yeux avaient commencé a se «lèsiller. Je ne dirai pas qu'il s'était complètement débarrassé de la fameuse lunette, qui, jus(|U*ici, ne lui avait permis d'envisager un suj«*t (ju'au point de vue de l'opéra. Ce n'est pas du jour au lendemain (pi'on se soustrait au joug des habitudes invétérées. Mais, si l'on me permet de poursuivre la métaphore imaf^inée par Waj^'ner, la susdite lunette s'était tout d'un cou[) allégée et simpliliée au point de n'être plus guère (ju'un simple binocle. Dans le Vaisseau Fantôme la mélodie d'opéra domine encore. Klle y revêt des formes accomplies. Suivant M. Rockstro cet ouvrage sulîirait à prouver que si, plus tard, le maître adopta un autre style, il y a été |K)Ussé par une conviction intime et non pas. parce qu'il était incapaiile île concevoir des mélodies rhythmi(|ues(l). C'est là une constatation qui a bien .son iuïportance ; mais ces mélodies rhythmiques ont eu leur contre-coup fâcheux sur le poème du Vaisseau Fanlàme. Le cliché s'y fait encore sentir. Parfois les mêmes pandes sont rép/f sans raison, et parfois le dialogue s'interromjM.

Tirovo, t. II. p "^r.

pour faire place à un ensemble vocal. Ces défauts, il est vrai, se font sentir rarement : généralement la coupe des morceaux est assez libre, et les soudures qui les relient les uns aux autres, sont assez peu apparentes pour ne pas arrêter l'attention. Au fond, la supériorité du Vaisseau Fantôme sur Rienzi consiste surtout en ce que Wagner y a complètement renoncé à tout ce qui, dans l'opéra, ne se rattache au drame qu'indirectement et n'a, en réalité, pour but que d'étourdir et d'éblouir. Au milieu de toutes ces cérémonies, de tous ces grands ensembles, de tous ces ballets, de tous ces cortèges, qui, dans nos grands opéras, viennent à tous moments sans rime ni raison, les personnages du drame, quelque forte (jue soit leur voix et quelque haut que soit leur panache, sont comme perdus : le public les oublie, pour s'absorber dans les sensations que lui cause ce grand caléidoscope lumineux et sonore, avec un renoncement de son être intellectuel et moral, que je retrouve k un tel degré seulement chez le Chinois (jui s'anéantit au milieu des fumées de roj)ium. Dans le Vaisseau Fantôme rien de semblalile ; si dans cet ouvrage, Wagner emploie encore les formes de l'opéra, il les subordonne complètement au drauw.

Ce n'est la «mi somme ri«Mi autre ('hose que ce que Gluck avait fait. Mais à côté de ce retour aux saines doctrines, il y a dans !«' Vaisseau Fantôme un élément phis nouveau: c'est l'emploi des

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