‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 13 sur 35 · WAGNER · texte numérisé non relu

WAGNER

devront lui paraître aisés. Il pourra siins peine achever la réforme de Topera et en faire une <i»uvre d'art digne de pren«lre place à côl»* de la tragédie grecque. Le résultat obtenu est déjà considérable. Malgré des imperfections de détail le Vaisseau Fant(mie est un drame. Son héros, est une création vraiment poétique. Comme Liszt Ta dit, depuis Hvron, jamais aussi pâle fantôme ne s'était dn\ss«* dans une nuit aussi sombre.

Quand \\'agner eut achevé le Vaisseau Fanfnnte. il eut natuiellement grand désir de le voir repre.senté. II envoya le manuscrit à Leipzig, à Munich et à Berlin. I)es deux pivmiéres villes on lui ivpondit qu'un tel ouvrage ne pouvait convenir à une scène allemande; mais il fut agréé à Herlin grâ«^e à l'appui de Meyerbeer, qui était alors Kapellmeister en cette ville. (Quelques temps auparavant Rienzi avait été accepté à Dresde. \\'auner put donc se dire que s'il n'était arrive à rien i\ Paris, du moins son séjour dans la capitale du monde lui avait été fort utile.... |>our l'Allemagne ^1). L'idée amen» qui se cache sous «•ette observation prend une forme plus sensible dans un compte-rendu de la première représentation de la Reine de Chi/j*re, <|u'il écrivit alors pour un journal allemand. Il conunence par décrire la salle. Cinquante-deux beaux Messieurs, dit-il.

(1) Gesnmmehe Schriften, t. I, p. 24.

se font remarquer par robstination avec laquelle ils tiennent leurs lorgnettes braquées sur la scène : ce sont les directeurs des théâtres allemands qui ont couru la poste pour rapporter tout chaud un succès parisien î Dans un autre coin du théâtre un jeune musicien au visage pâle, au regard étrangement luisant, suit aussi la représentation avec une attention fiévreuse. Quel est donc le sentiment qui l'anime? Est-ce l'enthousiasme ou l'envie? Ni l'un, ni l'autre; c'est la faim. Il desire que l'ouvi'age réussisse pour pouvoir en tirer des Fantaisies et à^^ pots-pourris, qui lui seront payés quelques sous (1;. Je n'ai pas besoin de dire que ce pale jeune homme, c'est AA'agner lui-même. Pendant ({u'il avait composé le Vaisseau Fantôme, il avait épuisé la petite somme qu'il avait si péniblement gagnée pendant l'hiver précédent; il avait donc été obligé de reprendre son coUier de misère.

Il lui fallait non seulement pourvoir aux besoins présents, mais amasser l'argtMit nécessaire pour retourner en Allemagne. Il avait donc à travailler dur. Pourtant la besogne de iiiaweuvre à laquelle il dut se livrer encore, ne le révolta pas, cette fois. KUe était adoucie pai' la perspective de la représentation de liienzi à Dresde, ei du IVr/.vsean Fnntnmc à Berlin. Pendant ses moments de

(l) GcsammeUc SchrifUn. t. I. p. 302.

lô;; It:< il\R!l WAGNER

loisir, il lisait l'histoire d* Allemagne. Il espérait, (lit-il, trouver dans le passé, un aliment à son patriotisme. Kn même temps il rherohait un sujet d'opéra. Par là on |)eut voir qu'il n'avait pas encore, à cette époque, l'idée que les sujets historiques ne conviennent ni au drame, ni à la musique. Sur ce point, comme sur tous les autres, il n'en vint à des conr'lusions arrêtées que beaucoup plus tard, après y avoir été conduit pt*tit à petit par l'exp.»rience. Toutefois, il eut beaucoup de mal à ti*ouver un sujet qui r.'pondit à son but ; et, chose qui le frappa, sans qu'd pût alors se l'expliquer, le musicien et le poëte dramati(jue étaient toujours en lui d'acconl. Dans la même mesure (|U*une donnée historique, pour être rendue Hdèlement et clairement, lui semblait rebelle à la forme dramatique, elle é<-hap|)ait aussi à son sens nmsical ( 1 ). Le sujet auquel il s'arrèui était celui qui se prêUiit à être traité avec le plus de liln^rte. C'êUiit une épisode des derniers t<»mps de la puissance des lIohmstaufcH. Manfred, HIs de Frédéric II, aiguillonné par l'extrême détresse, passe soudain du découragement et de la mollesse à un enthousiasme vraiment lyricpie. Il >e jette sur Lucera, ville qui avait ete donnée pour lieu de résidence, par son père, à un grand nombre de Sarrasins «le Sicile. Grâce à ces enfants excitables et

(I) Gfmmmctlt Schi'ipen, t IV, p. 333.

belliqueux de l'Arahie, il conquiert le royauuu' des Deux-Siciles, que lui contestaient le pape et le parti Guelfe alors prépondérant. Le drame de-vait se terminer par le couronnement de Manfred. Voilà une donnée liistori(|ue fort simple et qui laissait un champ étendu à la fantaisie poétique. Wagner avait vu auparavant une gravure, qui l'avait vivement frappé. Fréderi<: II y était représenté au milieu d'une cour presque complètement arabe : des femmes d'Orient dansaient devant lui. Ce fut le souvenir de ce tableau qui lui suggéra tout son poëme. Il lui donna l'idée d'incarner le génie de Frédéric II, qui était en somme le héros historique qui l'avait (*aptivé, en une jeune sarrasine, fruit de l'amour de l'empereur pour une tille de !'( >rient pendant son Sr^jour en Palestine. Restée dans son pavs natal, la jeune fille apprend la triste situation de Manfred, ce frère qu'elle n'a jamais vu. Ai'dente et décidée, comnn* une veritabhî héroïne de l'Aralm*, sans hésiter, elle part pour la Fouille. Kll»' apparaît, comme un<* prophétesse à la cour de Manfi'ed découragé. Elle le ranime, l'excite aux grandes actions, enflamme les Arabes de Lucera ; entin répandani l'enthousiasm»* partout autour d'dl»', «die conduit le descendant des Hohenstaufcn de victoire en victoire jus(jue sur le trône. i*(Kir agir avec plus de force sur Tàme de ce prince, elle s'était entourée de mystère ; malgré les instances du jeune homme qui s'était pris pniu- fll<' d'une foll«* pas-

151 RICHARD WAJINKR

sion. elle lui .i\aii i"iiji»ur.s caché >uii mi -ni»-. A la fm se jetant au-dovant (ruii coup «lont il allait être frappé, elle? se fait tuer pour lui. Alors, au nioMient d'expirer elle se fait «-oniialtre et lui laisse deviner tout son amour. Manfrcd, qui vient d(* gagnt'r la couronn«\ dit pour jamais adieu au i»onli<*ur.

Cette esquisse ne manquait ni de chaleur, ni d'éclat. Klle perdit pourtant tout prestige aux yeux d<' Wagner dès qu'il «*ut parcouru le conte p«»pulaire de Tannhivuscr, (ju'un de ses amis lui prêta justement au moment oii il venait de la tracer. Il le connaissait pourUint depuis longtemps déj;\, ce TtinnhiVHscr, il le coiuiaissait par un poème de Tieck (pi'il avait lu jadis. Mais .sous la forme toute moderne (|ue cet écrivain a donnée i\ la vieille légende, avec les allures « my.stiquement t'oquettes, et catholiquement frivoles, » (|u'il lui a prêtt»es, elle n'avait eu. dit Wagner, nulle action sur .son imagination. Il en fut tout autrement, (juand le vieux conte populaire tomba lui-même entre ses mains. Là tout était naturel. simpUs clair, vraiment plastique. Ce (|ui acheva »le le captiver, c'est la liaison (ju'il y trouva étiihlie (juoique faihlenuMit. entre Tauuhfvuscr et le Tounifn' juK^fn/iK* île la Warthoiirg. Il y avait dans ce dernier sujet, en même temps qu'un eU'»ment très musical, un souvenir de l'ancienne Allemagne, qui répondait bien à son patriotism<» d'artiste. Ce qui le décida pourtant en faveur de

la légende ce fut la figure même de Tannhceuser. « Avec .ses traits extrèineiiieut simples, dit-il (1), « elle me semblait plus facile à saisir et en même « temps plus arrêtée et plus claire (j[ue celle de « Frédéric, dans laquelle la svelte forme liu- « maine, que mon œil aspirait seule à découvrir, « disparaissait sous un tissu historico-poétique « éclatant et chatoyant, connue sous un vèt<'- « ment chamarré. Ici, c'était la poésie populaire « qui saisit toujours le germe des phénomènes « et les reproduit sous nos yeux en traits sim- « pies et plastiques; là, Thistoire qui nous mon- « tre, non les choses en elles-mêmes, mais les « faits nombreux et éparpill«\s par lesquels elles « se manifestent au dehors : l'histoire, en un « mot, (]ui ne peut atteindre à une forme plas- « tique, que lorsque l'esprit populaire, après en « avoir saisi le fond essentiel, lui donne celle du « mythe. » Ces lignes furent écrites en 1S5'2, (juand, étant arriv<' au terme de son développement, jusque là entièrement spontané et inconscient, il <'n lit un objet d<' mé<litations et en «léduisit un système. Mais en 1«S4*^ i\ est probable qu'il sentit seul<Mnent, d'instin^^t « (pie Taniiha*user était infinim<Mit phis (pie Manfred, car, l)ien (ju'il fût un hoinnu^ en le(juel pût se retrouver un artiste de notre temps, (pii n'aspirait comme

(1) Gesammelte Schriften, t. I\. |». 'X\A.

l .')<'> KirH.VRD WAGNER

lui qu'il lii \iL', ji 'Uni «'H môme temps le type de la rare gibeline t4nit entière (l). »

(^uand Wagner eut gagne l'arg«»nt n«'<essaire |)(>ui' son voyage, il prit aussitôt la route de Dresde, où il se rendit directement. Son séjour à Paris avait duré près de trois ans. Lorsqu'il passa le Rhin des larmes lui vinrent aux yeux ; mais son émotion fut peut-être plus grande encore, «|uand, traversant la Tliuringe, il aperçut sur une <*olline boisée les tours de la Wartl)ourg. Dan** ce vieux château allemand, jadis la poésie et le chant étaient honorés de la façon la plus pure, (''«^tait bien là l'image de la patrie (ju'il rêvait.

(l) Ciesammeltc Schrifieti, t. i\. p. '.3^i5. Coiunie leA oiulM'n>ui*K Oilx>lin!(, TannhR'Ufler aspirait à la posMmion das biens de ci> monde. 11 n'avait pas craint de franchir lo i«euil dos pi*ott»'» du V. ' ^ |HMir jM>H»«'«<U»r Wnii» ollo-nu^me. KnfiM coiiinif !»•> • ..h duix^nt à la tin M*inrliner devant le |Kiuvoir Kpirituid des pa|)e!s il œt vaincu |Mr le charme S4'niphi*iue «i'KliK^ilicth.

Page 1