‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 14 sur 35 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

WAGNER À DRESDE TAXNH.aUSER ET LOHEyGRIX

\va«;ner chkf-d'orchestrh à dresdk

TAXXH,i:USER

L'Opéra de Dresde — Son pei*sonnel — Tichatscheck. — M."** Schrœder Devrient — Génie dramatique et défauts de cette grande artiste — L'Intendant roval — Le pu) die de Dresde — Voyage à Te[)litz — Plan de Tannhœuser — Succès de Rienzi — \Vaj<ner est nommé chef-d'orchestre au théâtre royal — Première représentation du Vaisseau Fantôme — \\'agner, Glurk, W'eber et Berlioz — Le sucr-ès du Vaisseau Fantôme ne se maintient \)ii< — Pi*emières attaques de la critic^ue — La Cène des Apôtres — Kncore la Schrœder Devrient — Défaillance — Un bon conseil

— Crise morale d'où est sorti Tannhœiiser — ^^ agner et Tannhaeuser — Spohr — liO Vaisseau Fantôme à Riga — Wagner ne comiiose plus pour le public, mais jiour ses amis — Avantage qu'il y trouve

— Spontini i\ Dresd»- — Preuve d'amitié qu'il donne •k \N'agn<M' — Le retour des cendres de Weber — In fait psychologique rurieux — Dispositions dans les- (juelles Wagner achève Tannlueuscr — Tannhœuser et les opéras de Spontini et de Weber — Beautés de cet ouvrage.

Wagner (l«*vait trouver à Dresde un dos niodh'Uis ()p»Tas rjue TAlleiuaj^ne poss«'»d;iit alors. L'/mII-

fire vouait d'ôtre reconstruit sous la direction de rjottfried Seiuper. architecte renommé; et rien n'avait été négligé pour que la salle qui devait contenir environ seize cents personnes, se rap- Itrocliât auUmt <|Ue possible de colle du Grm^d- (ilKjrn. On avait fait venir des artistes de Paris p(»iir l'orner, et pour j^eindre les décors. Le personnel du théâtre n'était pas moins bon que l'édifice était beau. Il comptait notamment parmi ses membr(»s deux excellents chanteurs: \Wchter baryton, dont lîerlioz .semble s'être véritablement épris (1) pendant son séjour .i Dresde, et le célèbre ténor Joseph Tichatischeek. « musicien et lecteur consommé, dont la voix pure et touchante devenait d'une rare énergie lors(ju'elle étiiit échaufTée par l'aetif)!! dramatique y'i). > En Tichatsrheck Wagner devait, dès le début, trouver un ami. ("est lui (jui, .se mettant à feuilleter la partition de Rirnzi, lorsqu'elle était arrivée de Paris, en avait découvert le mérite. C'est lui qui, avec le maître des chœurs Fischer, avait d«»cidé l'Intendant du théâtre, M. le baron de Lùttichau. à monter l'ouvrage. Mais poiu' Wagner le principal attrait de l'Opéra de I)re.«*de c'était la Schneder Devrient, cette grande artiste qui, après rav(»ir <*nth<)Usiasmé dans le Uaméo de Pellini, lui

(1) yf^moh^s de JierHos, l'* «Hlitioii. p. "SÎX.

(2) ibia. p. »^7^.

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avait inspiré l'Isabelle de sa Défense cVaimer. Cette femme de génie eut sur le développement de Wagner une certaine influence. Il n'est donc pas inutile d'entrer dans quelques détails à son sujet.

Fille d'un Ijarvton. ijui jadis avait cvaë en Allemagne le rôle de Bon Gioi'anni, et d'une comédienne célèbre, AVilhelmine Schrœder Devrient n'était pas à proprement parler une grande cantatrice. Dans sa jeunesse, elle n'avait pas eu la patience de faire autant de vocalises (ju'il eût fiillu. Sa voix, considérée comme instrument de musique n'était pas entièrement à son ordre ; mais, conune moyen d'expression, elle l'était absolument; M."" Sclironder était donc, ou du moins avait été, (juand Wagner arriva à Dresde, une chanteuse dramatique sans rivale (1). D'abord comédienne, elle avait débuté à "\'ienne au Burgtheatei\ dans le rôle d'OpItéli'c. Etant passée ensuite à l'Opéra, «die avait créé m 1S22, le rôle d'Agathe dans le Freischùfz et avait enthousiasmé Welx^r tout autant que le pul)lic. V\\ peu plus tard, elle avait révélé Fidélin aux \'i< Minois, (pli jusque là avaient peu compris ce chefd'œuvre. Après la première représentation, I^eethoven l'avi. avait «*mbra.ssé la trrand»* artiste, en

(1) JJirtKjnary oj .\Jiisii- (ui<l Musidans, edited by Cdrove, t. III, i> 'Ml

ir»2 RIiHARD WAGNER

disant qu'il voulait composer un opéra exprès pour t'ile. Kn soumie le génie du drame, vivait en oette femme, et la source de son talent était une gran<le âme et un cœur généreux. € Elle était, < dit Schuré (1), le naturel, la grâce, Texpan- € sion même, dans la vie de tous les jours — « Klle savait prendre avec chacun le ton qu'il « fallait, riant de bon cœur avec ses compagnons € de théâtre qu'elle dominait de si haut» discute tant avec les gens du monde et confondant les € sots d'un trait d'esprit ou d'un éclat de rire. » Avec cela elle était véritablement bonne. Les concerts qu'elle donna dans un but de bienfaisance, sont innombrables. Pendant tout le temps qu'elle resta â Dresde, il y eut chaque année dans sa maison, une fête de No<"d pour les petitij pauvres.

Si le ca>ur de la grande artiste restai toujours jeune il n'en pouvait être de même de sa personne ni de son talent. Quand Wagner arriva à Dresde, l'un et l'autre touchaient à leur déclin. Elle approchait alors.de la quarantaine et elle rommenrait à n'avoir phis le physique d'une jeune première. Enlin elle exagérait les «'flfet.s dramatiques (pli lui avaient valu tant «le suecès. et tombait parfois dans le maniérisme. Berlioz qui l'avait beaucoup admirée en 1S28. fut presque révolté

(I) SciiiRii. Ia- fh-anu' .Vusicnl. t. Il, p. 21.

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en 1843, par sa façon d'interpréter, le rôle de Valentine dans les Huguenots. Il la trouva dévorée du démon de la personnalité, et fut outré par l'habitude qu'elle avait prise d'introduire des interjections parlées dans le chant. Wagner, qui ne cessa de l'admirer, est d'accord avec Berlioz sur ce dernier point. La critique qu'il en fait, dans le récit d'une représentation de la Vestale qui eut lieu à Dresde sous la direction de Spontini, est assez intéressante pour mériter d'être rapportée. « Evidemment notre grande Schrœder « Devrient, dit-il, n'était plus d'âge à représenter « .Iulia.... elle parut se croire obligée en consé- « quence.... à faire un suprême appel à toute les « ressources de son talent. Ceci la poussa en « maints endroits à quebjue exagération, et l'en- « traîna même dans un passage important à une « faute vraiment choquante. Après le grand trio « du troisième acte, Jnlia aussitôt que son amant « a trouvé le salut <lans la fuite, revient, épuisée, « mourante, et de son càrae oppressée s'échappe € ce cri <( il vivra Hi!» ^I.i"*' Schrœder se laissa « entraîner à parte t' ces mots au lieu de les « chantf>r. IMus d'une fois déjà, dans Fith'dio elle « avait éprouvé quels puissants transports elle « excitait dans le public par l't'fTet d'un mot « décisif, proféré dans l'excès de la passion, sur

(1) Ln Vcstah\ piano et chant, chez Richault, p. 150.

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^ un i'»ii «jui le rapjMt" ii.iii Mi i-ur accent parlé: «^ à ce passage « un pas de plus et tu es mort » « elle parlait le mot mort bien plus qu'elle ne « le (hantait. Cet effet surprenant je Tavais <( éprouvé pour ma part ; il tenait au profli};ieux « effroi dont j'étais saisi, en me seidant précipité € brusquement, connue ]»ar un eoup de hache, du « haut des sphères idéales où la musiqut* élève « sur le sol nu de la plus épouvantable réalité.... € Mais c'est là un élément redoutable avec le(juel « il est danjr(»reux de jouer, .l'en Hs bien Texpé- « rienre dans la rirronstanre en question, car € la tentative de la «grande artiste erhoua corn- € plètement. Kn entendant cette exclamation pé- « nibleuïent poussée d'une voix soiu'de et rauque, « j'éprouvai avec tout le pulilic l'impression que « ferait une dou<die d'eau fr(»ide, si bien que, € tous, mms ne vîmes là riea autre chose qu'un « effet théâtral manqué (1). » Wagner attribue ces exagérations malheureuses au désir qu'avait l'artiste do raeheter ee qui ronnneneait i\ manquer à la femnn». Dans 1î» Vestale, il <»n devait être ainsi ; mais quand on pense à tous les misérables ouvrages qu'elle avait à interpréter journellement, on est porté à voir dans ces di'fauts le ivsultat ^\t'^ ••fTi>rfs d.'s«'«>ri.''r.»s d'une hvwo lin'dniiTo nui.

(1) Grsammett»^ S»^hnf>-'n. '. \. |> 1*,'*. — .Soiimiir* de W%if/n>')'. p. l'.U

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coûte que coûte, veut faire apparaître la vie là où il n'y en a pas. Après vingt ans passés sur les planches de tous les Opéras de l'Europe, il était impossible qu'elle n'eût contracté aucune souillure.

Le théâtre de Dresde, quelque beau qu'il fût, n'était pas une exception. Le modèle qu'on s'y était proposé, était le Grand-Opéra de Paris. La direction était confiée à un intendant royal, le baron de Lûttichau, homme aimable, mais qui n'avait pas l'ombre de sentiment artistique. Enfin ce que le public de Dresde demandait, c'était ce que voulait celui de Paris, de Berlin et de toutes les autres capitales de l'Europe : d'abord des mélodies assez banales pour que l'oreille la moins exercée les pût retenir du premier coup; ensuite de grands décors, de pompeux cortèges et beaucoup de tapage. Rienzi ètiût donc Ijien ce (iu'il fallait; mais le Vaisseau F an fume, mais Tannhœuser?

Quand Wagner arriva à Dresde, on n'était pas encore prêt à commencer l'étude de Rienzi. Il profita rlu t<Mnps qui lui restait pour faire un voyage dans les montagnes de Dohéme. Il alla à Teplitz où il avait fait jadis le plan de la Défense (Vaimer. Il y trara r»»squisse du poème de TntinJucuser ; le lieu était le même, mais (pielle • hfierence entre les deux ouvrages! Huit ans s'étaient écoulés ; juMidant ce temps, l'adolescent était devrmi un honnne, et celui-ci s'était découvert bii-iin'iii.'. Km juillt'r les rép<'tition de Rienzi

iC6 RICHARD WAGNER

e'uiiunencèr*^nt ; alors Wa^uL-r n<- |>t'ii^.i im> a autre chose. Il était ravi par la rirhosse et IVxcellence «les moyens qu'on mettait î\ sa disposition, et profondément touché de la bienveillance (jue tout le monde avait pour lui. S'il prit la plume, ce fut pour témoigner sa reconnaissance à Reissiger, le chef-d'orchestre du théâtre. Ce musicien s'étant plaint devant lui de n'avoir jamais pu trouver un bon libretto d'opéra. Wagner s'empressa de rédiger à son intention, le po<"»me. (|ue jadis il avait j>rié Scribe d'écrire pour luinuMue en français.

La première représentation de litnizi eut lieu le 'JO octobre 1.^12. Comme je l'ai dit, deux personnes surtout étiiient enthousiastes de l'ouvrage, c'étaient le directeur des chœurs Fischer et le ténor Tichatscheck. Le premier n'avait rien négligé pour que la partie chorale si importante dans Rienzi marchât à souhait: Tichatscheck fut admirable dans le beau rôle du tribun, et le succès fut éclatant. Le lendemain Wagner «effrayé de l'extrême longueur de .son ouvrage, voulut y prati(|uer des coupures, mais aucun des chanteurs n'y voulut consentir. Innn«Mliatement, la dire«'lion se dérida à monter le Vaisseau Fantôme» et offrit î\ Wagner la place de chef-d'orchestre au théâtre. Hntin Laul>e lit paraître dans le .1010"uni du Monde Elégant la biographie du maltri* accompagnée de son portrait. Ainsi le pauvre artiste, qui. peu de mois auparavant, arrangeait

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des morceaux de la Reine de Chypre pour gagner son pain, était devenu tout d'un coup un homme célèbre, un grand compositeur. Il y avait assurément, dans un.e telle transition, de quoi étourdir le cerveau le plus robuste.

La première représentation du Vaisseau Fantôme eut lieu le 2 janvier 1843, moins de deux mois et demi après celle de Rienzi. Le baryton "\Va3chter était le Hollandais et la Schrœder Devrient, Senta. Ce rôle fut, dit-on, une des créations les plus originales de la grande artiste ; elle enleva le succès, qui sembla tout d'abord ne devoir pas être moins grand que celui de Rienzi. Peu de jours après Wagner prenait possession de sa charge de Kapellmeister. Les premières fonctions qu'il eut à remplir sont telles, qu'elles semblent choisies à dessein pour permettre au critique de tirer des conclusions significatives. Le premier opéra dont il eut à présider l'exécution fut EuryantJie de Weber, et le premier dont il dirigea les études fut Armide de Gluck, encore inconnue à Dresde; enfin une des j)remières taches qu'il eut à accomplir, fut celle d'assister Berlioz, qui faisait alors son premier voyage musical en Allemagne. Gluck, \\'eber, Berlioz: si à ces trois noms, nous pouvions ajouter celui de Beethoven, nous aurions les quatre grands maîtres dans l'jpuvre desquels \\'agner a trouvé les points de départ de la sienne. Les écrivains si nombreux, (pii ont parlé de l'auteur dr 7'/'/-

stuti sans le connaître, ont exagéré rinfluence que Glurk eut sur lui, au point (Je prétendre (ju'il n*a rien fait, que ce maître n'eût déjà fait avant lui. Uien n'est moins exact. Gluck a laissé subsister la forme d'opéra telle qu'il l'avait trouvée : l'air est resté dans ses œuvres l'élément essentiel. S*il fut un modèle pour Wagner, c'est seulement par l'élévation de son génie, la tendance dramatique à laquelle il obéit, et l'importance qu'il attribua i\ la parole dans le (•haut. Weber aspira, lui aussi, au «Irame, au moins dans Kuryanthc : euHn il alfectionna les vieilles légendes fantastiques, et cben'ha à créer un opéra alleman»!. On a pu dire avec raison, que, dans cette dernière tentative, Wagner a conunencé là oii Weber avait Hni. I/inlluence de Berlioz sur notre h»*ros, est plus contestée. J*ai la conviction pour ma part, qu'en dramatisant la sympbonie, et en lui donnant le coloris de sa merveilleuse instrumentation, Berlioz l'a portée au point précis où Wagn«»r Ta prise pour en faire la base de son drame musical ( 1 ). Berlioz dit rpie

{\) M. -1. \\«'iu'r tlun*» l Mit * t«uwi<'t4Uj ■• i I i •u-

ilait coiiipto i\\\ Tht'àtiv de \^ i^i r ft *!«• IM»»;). n< f/14 SiUiintff à Bayixïnth {Le Ten%ps du 22 Août 1876) disait: < Wn^^uer a voulu intnxluire dans le drame muitîcal U Mviiiphonii' «In Hr. ' ' ' *' it ajouter *\w"\\ y a intro-

duit aUîMii lu î'vnii - woi. » Du ivsto Wagner

•emblo en convenir lui-m^oie implicitement dans Opéra et Lh-ame : voir Getamntette Schripen, t. IV, p. 234.

TANNH.tLSEK ET LOUENGRLV IvJ'J

pendant son séjour à Dresde, Wagner l'assista avec zèle et de très bon cœur. La cérémonie de .sa présentation à la chapelle et de sa prestiition du serment eut lieu le lendemain de l'arrivée d«' l'auteur de la Symphonie fantastique ; celui-ci le trouva donc « dans tout l'enivrement d'une joie bien naturelle (1). »

Wagner avait bien hésité pourtant à accepter cette fonction. Les quatre années pendant lesquelles il avait été directeur de musique à Magdebourg, à Kœnigsberg et à Riga, et surtout la triste connaissance qu'il avait laite à Paris avec le monde qui domine tous les théâtres de l'Europe, lui avaient montré (jue ce sont des entreprises industrielles, où l'art n'est qu'une apparence, sous la(iuelle se voilent toutes sortes d'intérêts qui lui sont totalement étrangers. Mais comme il n'était pas encore arrivé à saisir la cause du mal, connue il n'était pas encore convaincu qu'elle fût inhérente à la nature même de ces institutions, il avait accepté la place qui lui était offerte : moitié parcequ'elle lui assurait une position, ce qui n'était pas à dédaigner pour un pauvre diable (pii venait de mener à Paris la vie que l'on sait; moitié parcequ'il se llattait qu'elh* lui permettrait d'exercer une intluence heureuse sur l'Opéra de Dresde, et par là sui-

(l) Màmoirts de Berlio:, l*^ édition, p. 273.

170 RICIIAKI» WAGNER

Fart en général. En ceci il s'illusionnait complètement: il ne taiNJa pas à en faire la triste exp«'»rience. Ce fut le Vaisseau Fantôme qui lui valut^ sa première déception. L'enthousiasme que cet ouvrage avait d'abord suscité n'avait pas duré. Wa^MH'r dut bient<')t reconnaître qu'en réalité il ne plaisait pas au public. Celui-ci avait compté sur un grand opéra comme Rienzi ; il était mécontent de n'y pas retrouver les grands spectacles et tout le fracas, qui lui avaient tant plu dans ce premier ouvrage. Cette impression devint si générale et si vive que, pour l'effacer, les amis de Wagner durent lui jjroposer de reprendre à la hâte Rienzi. Des deux ouvrages, le Vaisseau Fautnme viml le seul où le maître eût mis, vraiment, (juelque chose de lui-même ; on peut i>enser combien sa chute fut douloureuse pour lui. Il ne semble pas (pie la critique, (jui devait faire a Wagner une guerre si acharnée, ait été bien .sévère pour le Vaisseau Fantôtne. Ses premières attaques ne visèrent le (N^mpositeur que par ricochet ; elles furent dirigées contre le chef-d'orchestre. Une repn\sentation de Don Juan qui eut lieu sous .sa direction, le 20 avril 1S|3 (1), en fut l'occasion. Wagner admirait et aimait profondoment le rhpf-d'nMivr»» d«» Mr./.'irt. qui. suiv.'int

(1) Glasbnapï», Richairi W'nffne}''s Leben und VTirkên, t. I, p. 164.

tannh.î:lser et lohengrix 171

lui, serait un drame musical accompli si l'auteur du poëme avait été à la hauteur du musicien. Il sentait donc vivement cet opéra, et naturellement, il le fit exécuter comme il le sentait. Par là il s'écarta de la tradition admise à Dresde. Etait-ce bien la tradition de Mozart lui-même, et non pas celle des Kapellmeister Morlacchi et Reissiger? Les vieux dUettanti affirmèrent que c'était celle de Mozart, et un critique partit de là pour dire que l'auteur de Rienzi ^ei du Vaisseau Fantôme ne pouvait pas comprendre Mozart. C'est-là, la première apparition, discrète encore, d'un certain thème <iui depuis a été amplement développé. Que de fois en effet n'a-t-on pas cherché à assommer Wagner, représenté comme un sauvage aimant le vacarme et le charivari pour eux-mêmes, en lui opposant le doux, l'aimable, le délicieux mélodiste de Salzbourg. On n'a oublié qu'une chose: c'est que, si Mozart fut grand, c'est parce qu'il fut en son temps un créateur original ; et que le moyen de marcher sur ses traces est d'imiter, non ses oeuvres mais son exemple. C'est ce que Wagner n'a pas UKUMpuî d«' faire.

Au mois de juilh^t de cette même année (ISI.)) une grande fête musicale devait avoir lieu à Dresdf^ Touti's les soci«'tt''s rlioralcs {\\ du roA'au-

( 1 ) Manneiyosangvereiii.

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me (levaient y prendre part. A cette occasion, Wagner romposa un nouvel ouvnige, qui, sous un cadre plus restreint, ne me semble ni moins beau, ni moins neuf que le Vaisseau Fant^'mie: c'est la Cène des Apôfres. Les disciples s'étant riissemblés pour célébrer le saint repas, les apôtres arrivent et leur disent qu'il I«*ur a été défendu sous peine de mort, «l'enseij^ner au nom de Jésus. Tous sentent leur cœur faiblir, et du fond d»' bîur détresse ils supplient le Seigneur •le leur envoyer son Saint-Esprit. Alors des voix d'en haut leur aiuioncent (pie leur V(eu va être exaucé; l'air mugit, le sol trembh», et, enivrés par l'esprit divin, les ap(*)tres et les disciples partent pour aller de tous C('>tês convertir le inonde. Wagner s'était-il identifié avtH'. les saint-s personnages dont le courage fléchissait ? Le triomphe de Rienzi et l'insuccès du Vaisseau Fantôme lui avaient inontn» (pie s'il voulait réussir, il fallait (pi'il en revint à un genre qu'il m«»prisait maintenant, partant qu'il reniât ses convictions artisti(pies. Sentait-il alors le besoin d'une interv(Mition supérieure, qui, relevant son courage, le maintint dans la voie austère qui fait de l'art une sorte de religion? Comme de son propre aveu, dans la situation du HitUawlaiSt de Tannhœuser et de Lnheugrin, il a peint la sienne, on peut supposer (pi'il en fût de même pour celle des disciples, <lans la Cène des Apôtrès. C,G qui est certain, c'est que le plan que

TANNHiEUSER ET LOHENGRIN H 3

Wagner adopta pour cet ouvrage, est très heureux, et donne lieu h un effet musical des plus saisissants. Toute la première partie, pendant laquelle apôtres et disciples, réduits à leurs propres forces en sentent l'insuffisance, est toute vocale et souvent déclamatoire. Le petit chœur des voî'œ cVen haut est très mélodique et d'un»' grande douceur d'harmonies: on doit l'entendre de loin. (Wagner l'avait jdacé en haut de la coupole de la FraiœnkircJic, où sa cantate fut exécutée). C'est immédiatement après ce doux murmure vocal que l'orchestre intervient pour la première fois. Son rôle est de manifester l'apj>arition du Saint-Esprit. Comme celui-ci commença par fiiire mugir Tair et trembler la tern*, il motive dès le début, un de ces crescendos, tels que Wagner savait les écrire. Jamais je n'oublierai l'effet qu'il produit, effet d'autiint plus grand, (pTau trouble des sens (jn'il provoque, correspond une idée, bien capable d'émouvoir l'âme. A re moment, on se croirait réellement .soulevé pai" une force surnaturelle. Dans le dernier cluiHU', appai'aissiMit réunies, toutes les puissances de riiarmonie, de l'instrumentation, (hi rhythme ft de la mélodie. On sent aloi's (pic les apôtres et les disriplos ne sont plus des jjoiimics: le souffle divin a pénétré en (»ux.

Kh bien, pom- <•«•( admirabb' ouvrage, la «ritique n'«Mii que {\i*^ paroles disgrari»»uses. Si elle releva le grand effet in^tnnnental. (pii rf'pond si

1 T i RICHARD WAONBR

lûeii au reprit ôvangélique: ce fut pour en blâmer !(• naturalisme. N'était-ce pas tlérourageaut ^ Mais plus peut-être que l'indilTérenre du public et l'hostilité (le la critique, ce qui inspira décidément à \\'agner aversion et dégoût pour le monde où il vivait, ce fut l'impression pénible que lui fit ressentir la Schrœder Devrient, dès qu'il fut entré avec elle en relations inunédiates. La malheureuse femme avait épous«» un bel oflicjor. qui pour mener une vie aussi brillante qu'inutile, l'obligeait à multiplier ses représentations et ses concerts au risipie d'épuiser sa sant*'». Mais le pire exploiteur n'était pourtiint pas encore ce mari égoïste, c'était l'Opéra qui. pour trois ou quatre nobles n')les fournis au génie de la grande artiste, l'obligeait à le consumer pour donner une apparence de vie à des marionnettes. Cependant, chose merveilleusi». après tant d'années passées dans un monde de carton peint, les instincts naturels de la femme avaient conservé en elle toute leur puissance. Par là elle put préserver Wagner d'une chut4\ qui l'eût rejet»' sur un terrain, où, certiinement. son génie n'eût pu se déplover. 41 avait eu un moment de défaillance. Cédant au besoin d'être aimé, d'être acclamé, il s'était résigné ii sacrifier son propre sentiment à celui du public. I{enoncant à Tnunhvusrr. il était revenu à Mnn/Wfi qui se prêtait j\ être traité de la même façon que liinizi. Il pensait que la Schrœder Devrient prodtiirait un grand efi*et dans le iV»le

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