‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 15 sur 35 · TANXH-EL'SER ET LOHENGRIN · texte numérisé non relu

TANXH-EL'SER ET LOHENGRIN

de la Sarrasine; il lui porta donc l'esquisse de cet opéra, pour avoir son sentiment. Elle ne fut aucunement satisfaite. Avec un instinct sûr, elle avait senti que Théroïne de ce poème était trop propliétesse et pas assez femme.

Ce fut alors qu'au fond du C(pur de Wagner se livra une lutte d'où sortit décidément Tannhœuser. Comme nul excepté lui-même n'en fut témoin, nous allons lui laisser la parole. « L'iieu- « reux changement, dit-il (1), qui s'était opéré « dans ma situation extérieure, mon espoir de la « voir s'améliorer encore, enfin l'ivresse de me « trouver en contact avec une société nouvelle et « sympathique, déterminèrent en moi un désir de « jouissances immédiates, qui détournait de .sa « propre direction mon être intérieur tel que « l'avaient formé les impressions douloureuses du « passé, et la lutte dans laquelle elles m'avaient 4( jeté. L'impulsion qui pousse tout homme à cher- « cher le bonheur, tendait à m'engager dans une <( voie artistique qui devait bien vite me dégoûter « })rotondément. Je nt? pouvais en effet trouver « satisfactions dans la vie qu'en acquérant de la « renomnn'e comme artiste, et cela n'était pos- « sible {[\\\ la condition de subordoimew ma v«'ri- « tiible nature au goût public. Il aurait fallu qu»» «^ je me misso :i suivre los caprices de la modr» ot

(1) (iesammeUe Srhn'ftfn. t. IV, p. M 2.

{"JCt RICHARD WAGSKR

« que jp mp prêtasse à toutes les bassesses de Li « sp^Tiilatiini, ce qui au point où j'étiiis arrivé, « ']o \o sentais rlairtMuent, m'eût fait périr de <lé- €. goût. Ainsi donr les jouissances positives de la « vie se présenUiient à moi, seulement sous la € forme (ju«» notre monde moderne leur a don- € n<^es ; et je ne pouvais les acquérir, (ju'en sou- « mettant mes farult<'s artisti(|ues à des exigences « dont je ne connaissais (|ue trop la misérable € nature. »

Un exemple éLail la, devant ses yeux pour lui montrer ce qu'il adviendrait de lui s'il entrait dans cette voie: la Schneder Devrient. Dans la vie comme à l't >pêra, il avait vu cette grande artiste en lutte avec les misères de notre éUit social et «le notre art théâtral. Placée sur un terrain indigne d'elle, avec tout son génie elle n'arrivait ;\ produin; sur lui qu'une impression pénible, car elle Wwvilait sans Ir stttisfaire. Connnent en eût-il pu être autrement, puisqu'elle voulait produire un elît't dramaticjue. dans un genre où le drame n'est (ju'un prétexte pour faire des mélo- «lies qui excitent les sens, sans satisfaire l'âme!

Wagner .se détounia donc, avec dégoût, d'un monde qui ne permet à aucun élément sain de .se dévelopj)er. et il s'abandonna de nouveau aux aspirations qui .s'éUiient formées en lui au UMups de l'épreuve. Ab^rs il sentit, à la fois comme artiste et connue homme, le besoin de s'élever vers im objet (pu fût digne d'ètiv aimé. Ne trou-

tannh.î:user et lohengrin 177

vaut rien autour de lui dont la possession lui parut enviable, il en vint à rêver un idéal de pureté virginale et de chasteté absolue. Au fond, il aspirait dit-il (1), à érhapper au présent, pour se dissoudre en un élément de tendresse infinie, inconnu sur terre, et qui semblait ne pouvoir être atteint que par la mort. Mais Wagner n'était pas un mystique ; il veut qu'on le sache, aussi s'empresse-t-il d'ajouter que le désir dont il était alors possédé, était bien en réalité le désir de l'amour, du véritable amour que l'homme éprouve avec tout son être ; un désir enfin qui se distinguait seulement en ce que son objet ne pouvait se trouver dans un monde corrompu.

Tels furent les sentiments qui éloignèrent une dernière fois l'esprit de Wagner de Manfrcd et de la Sarrasine pour le ramener décidément à TannJKvuscr et à Elisabeth. Quelle figure, en effet, pouvait mieux répondre à l'idéal de pureté et de tendresse auquel il aspirait alors, que la sainte fille qui, pour obtenir le salut de celui qu'elle aime, prie Dieu de prendre sa propre vie. Enfin, lui, qui, oublieux des pures admirations artistiques de sa jeunesse, avait quitté sa patrie pour aller sacrifier aux faux dieux dans la ville fastueu.se que les Allemands appellent une Habvlone, lui enfin, qui, de r<'tour à Dresde, n'y avait

(1) Gesammt'itc Srhnftm. t. IV. p. MA.

178 RirHKRD W'AGVER

trouvé que des litihifluniens par qui il avait été sur le point de se laisser corrompre : ne d»*vaitil pas se reconnaître dans Tannh.i^user, l'inti ' ' chevalier, qui. al)andonne la tendre et chaste Ki.^.iheth, pour alU^r chercher la volupté sur le sein de Vénus, dans une grotte où l'on n'entend 'pi»* des mélodies lascives et qu'éclairent des luini»!- --^ cropéra ? Mais quand Tannhaniser, touché par le désespoir d'Elisabeth, comprend sa faut*\ il n'a d'autre pensée que de l'expier et de mourir digne de la sainte qu'il adon». M'agner était maintenant dans des dispositions semblables. Il se mit à l'œuvre avec une ardeur fiévreuse < qui lui i)rûlait le sang et les nerfs (1), » et cependant il sentiiit, dit-il (2), qu'avec un tel ouvrage il signait son arrêt de mort, car on donnant libre «•ours à s«îs propres ten«lances il ne pouvait espérer vivre devant le public.

Ainsi donc Tannhœuscr ne fut point écrit en vue du public. N'était-il donc destiné à personne? Ce serait trop dire. Kn composant cet ouvrage, Wagner pensait \ ses amis. Mais ils étaient alors bien peu nomi)reux. Wagner n'en compte que «leux. C'est trop peu; il en avait certainement davantage. Le vieux S|>ohr. l'auteur de Faust et de Jrssonda, avant vu le Vaissean Fantônir,

(1) fir^tnwti'lte Srhn'pen. t. ÎV, p. 343.

(2) Ibia., i). Mi.

TANNH.ÎIUSER ET LOHENGRIN 179

fut charmé, malgré ses soixante-neuf ans, par cette œuvre juvénile. Il la fit exécuter au théâtre de Cassel dont il était directeur, puis il écrivit à Wagner une lettre flatteuse, dans laquelle il l'encourageait à persévérer dans une telle voie. Enfin le Vaisseau Fant()me avait obtenu à Riga un grand succès, et Wagner avait pu lire dans le journal de Schumann un article exalté, où le correspondant de cette feuille saluait le nouvel opéra « comme un signal d'espoir que le génie allemand, perdu sur la mer de la musique étrangère, serait délivré et trouverait son véritable foyer (1). » Mais l'hommage du vieux maître, et la rhétorique «lu j)ubliciste touchèrent beaucoup moins Wagner que les lettres enthousiastes que lui écrivirent, de Berlin, un homme et une femme inconnus: gens simples, qui (étaient arrivés à le comprendre, seulement avec leur cœur. Ceux-là seuls lui parurent des amis véritables, sur lesquels il pouvait sûrement compter. « Depuis lors, « dit-il (2), je perdis de vue, toujours de plus en « plus le public proprement dit; quelques indivise dus déterminés, dont le .sentiment m'ap|)arais- « sait clairement, prirent pour moi la |)Ia''e de « cette masse flottante, d*oii ne peut se dégager

(1) Glasenapp. Uichanl \\\uiner*s Leben nnd Wirk*m, t. I, p. 169.

(2) Gesamuxclte Srhnj'tru, t. 1\, [>. Ml.

« aucune notion certaine et précise. > Ceci est important; car si, comme il «lit, le besoin que ressent l'artiste de communitpier ses idées d'une façon intelligihle, est ce qui développe en lui la faculté de leur donner la forme, son a«*tiviu* sous ce rapport, est nécessairement dominée par la nature de ceux auxquels il s'adressi». Ainsi l'artiste qui voudra contenter tout le monde sera conduit à donner à ses œuvres une forme indécise, vague, générale (comme ont fait les Italiens) ou. ce qui est assun'*ment pire, il réunira (comme a fait Meyerbeer) les styles et les situations les plus disparates en un ensemble incohérent. Au contraire, celui (jui s'adresse à des individus déterminés, qu'il sait être avec lui dans une communion intime de sentiment, verra le contoiu* de ses idées se resernM', se préciser et bien marquer ce qu'elles ont d'indivfduel et de caractéristique.

Cependant, Umdis que Wa^Mier composait Taunïui'HScr pour ses amis, il fallait qu'il continuât î\ battre la mesure pour le public et à diriger l'étude des opi'ras lions ou mauvais qu'il plaisait î\ la direction de monter. C'éuiit là une besogne rebutiuite qui lui faisait endurer souvent de telles tortures qu'il les croit comparables i\ celles que Dante a décrites dans son hhifcr. Mais î\ ces tourments il «'Uiit parfois des compensations. Parmi celles-ci, il faut ranger la connaissance personnelle de Spontini que valut ;\ Wagner sa j>o.si-

TANNILEUSER ET LOHENGRIN 181

tion de Kapellmcister, et ^jurtout la participation qu'elle lui permit de prendre aux cérémonies du retour des cendres de Weber.

On avait décidé de reprendre la Vestale (1844). Deux ans auparavant, Spontini' avait quitté la direction de l'Opéra de Berlin, dans des circonstances très pénibles pour lui. Mû par un .sentiment d'affectueuse vénération pour le vieux maître, Wagner suggéra au baron de Lûttichau l'idée de l'inviter à venir diriger son œuvre lui-même. Spontini accepta, mais en formulant de telles exigences sur les moyens d'exécution qui devaient être mis à sa disposition, qu'on dut prétexter une indisposition de la Schrœder Devrient, afin de le dissuader de répondre à l'invitation qu'on lui avait faite. Ce fut peine perdue; la veille du jour fixé pour la répétition g«înérale, une voiture s'arrête à midi devant la porte de Wagner, et voici le maître, drapé fièrement dans wnv longui* houppellande bleue ; lui ijui d'ordinaire ne marchait qu'avec la gravité d'un grand d'Espagne, il s'avance avec une alluiN» passionnée, va droit à la chambre de Wagner et, lui mettant ses lettres sous le nez, il lui dit qu'en venant, il n'a fait que r«'*pondre ii l'invitation (pii lui avait été adress('?e. Immédiatement Wagner oublia tous les embarra.s que la présence du maître pouvait donner; sincèrement joyeux (b.» le voir de près, et d'entendre son rpuvre sous sa direction, il lui promit do faire tout ce (pii lui serait possible pour le satis-

182 RICHARD wagnt;:

faire, et il lui proposai d'aller sur-le-cliaïup diriger lui-même une répétition. Mais sur ces mots, Spontini se rembrunit tnui d'un coup. Entin, après un moment, il demanda avec quel bâton on avait r habitude de battre la mesure au théâtre de Dresde. Wagner lui indiqua approximativement les proportions ordinaires d'une baguette de chefd'orchestre. Il soupira, et demanda s'il serait possible, d'ici au b'ndemain, d»» lui faire faire un bâton d'ébéne d'un*» longu«'ur et «l'une épaisseur extraordinairement apparentes, et portant ;\ chaque bout une pomme d'ivoire assez grosse. Sur une réponse alfirmative. Spontini se rassura singulièrement et la répétition fut Hxée au lendemain. « A peine fut-il au fauteuil, dit Wag- « lier (1), que je compris pourquoi il atUichait « tant d'importance à la forme et aux dimen- € sions du bâton. Au lieu de le prendre par l'un « des bouts, il l'empoigna à pleine main, À peu € près par le milieu, et l'on vit bien qu'il s'en € servait conum» d'un bâton de maréchal, non € pour battre la mesure, mais pour connnan- « der. » D'après ro pn*ami)ule. on peut imaginer combien Sj)ontini fut méticuleux. Kien n'allait comme il voulait. Il fallut reprendre sous sa direction l'étude entière d«* l'opTa. Tout le personn«'l du théâtre éUiit furieux, excepté Wag-

(!) iSourenirs de W'afftttr, \^ lis.

TANNH.tUSER ET LOHENGRIN 183

ner, qui, au milieu de manies ridicules, était frappé « de l'énergie peu commune avec laquelle Spontini poursuivait et s'efforçait de maintenir dans l'opéra, l'art dramatique » alors, et aujourd'hui encore, si complètement oublié. Aussi seconda-t-il avec tout le zèle possible, ce dernier représentant de l'école de Gluck. Celui-ci le prit en affection. Pour lui en donner un témoignage, il chercha à le dissuader de l'idée funeste de poursuivre la carrière de compositeur dramatique ; et un jour qu'ils avaient diné l'un et l'autre chez la Schrœder Devrient, le vieux maître lui tint à peu près ce langage : « Quand j'ai entendu vo- « tre Rienzi, j'ai dit: c'est un homme de génie; « mais déjà il a fait plus qu'il ne i)eut faire. « Pensez-y donc!... Après Gluck, j'ai fait avec « ma Vestale la grande révolution ; ensuite avec « Fernand Cortez]ix\ fait un pas de plus en avant ; « }>uis j'en ai fait encore trois avec Ohjmpie.... « Je vous abandonne Nurmalial, Alcidor.... c'é- « taient des (ouvres de circonstance. Mais avec « Agnès de IloJienstaufeii j'ai fait encore cent « pas en avant.... Après cekW... après cela on « m'a offert les Atlicniennes, un poème excel- « lent, mais j'v ai renoncé, parce que j'ai senti « (ju'il m'était impo.ssible de surpasser mon.l//;?/'.v 4C de Ilohenstaitfen! Or connnent voulez-vous « ([u'il soit possible à n'importe qui d'inventer « encore du nouveau, (piand moi, Spontini, je € déclare que je ne pourrai.^, en aucune façon,

Page 1