‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 16 sur 35 · H4 RICHARD WAGNER · texte numérisé non relu

H4 RICHARD WAGNER

« surpasser mes œuvres précédentes! » Wati^ner, risquant alors une objection timide, lui demanda s'il ne se sentirait pas stimulé h créer des formes nouvelles, si on lui présentait un poème entièrement nouveau. Spontini eut un sourire de pitié. « Dans la Vestale, dit-il, j'ai traité un sujet ro- « main, dans Fernand Corfez un sujet espagnol- « mexicain, «lans OIgmpie un sujet grec-macé- « (ionien, enlin dans Agnès de Jltdienstaufen un « sujet allemand : fout te reste ne vaut rien. » (Jn peut voir par ces détiûls que j'ai empruntés aux Souvenirs sur Spontini (1), que Wagner n'avait pu s'empêcher de trouver le vieux maître assez ridicule. Pourtant le ton général «le cet article est touchant; il est empreint de cette indulgence tendre, avec la(|uelle un tils affectueux parlerait des divagations d'un père, tombé dans Tenfance. (>ii sent (jue, malgn* tout, Wagner aimait et admirait ce maître qu'il considérait comme le dernier n»pn'»sent^int de l'école qui avait voulu faire de l'opéra, une vériUihh» tragédie musicale. Il n'avait eu devant les yeux (jue la caricature de Spontini. Sous le coup de l'irritition que c(»lui-ci avait éprouvé, en .se voyant supplant<* par des musiciens (jui ne le valaient pas. 1«» .sentiment qu'il avait de sa propre valeur s'ét lii exa.spéré. et la vieillesse avait nffaihii srm l'^j; t

{\) Souvettirs df Wti/ftter, p. lUô.<^ fl.^.i.oui.-ft.' Sih.-.'n.-., t. V, p. 109.

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au point de donner aux manifestations de ce sentiment une forme burlesque. Mais tout ceci ne pouvait empêcher Wagner de reconnaître la valeur exceptionnelle de ses œuvres, qui lui semblaient réaliser « tout ce que Gluck avait voulu ou pu vouloir (1). » En somme Spontini lui apparut comme le dernier compositeur d'opéra, qui eût voué tous ses efforts « à une idée vraiment artistique (2). » Avec ce maitre finissait une grande et noble période, pour laquelle il se sentait le plus profond respect.

Ce fut presque au même moment, où Spontini lit cette visite à Dresde, qu'eut lieu en cette ville le retour des cendres de Weber. On sait que ce maitre est mort à Londres, où il était allé diriger les représentations à'Oberon. Il était naturel que les Allemands voulussent posséder sa dépouille mortelle; et plus que tout autre peutêtre, Wagner devait ressentir un tel désir. Enfant, il avait eu, en entendant le Frcischiïtz, sa première grande émotion nuisicale, et le tremblement qu'il ('prouvait à la vue de Weber, lui avait donné la première notion de ce qu'est un grand hoiiune. Un peu i)lus tai'd, la mort du maitre lui avait causé un vérit<ible chagrin. Entin k Paris, dans un des plus mauvais moments de sa vie, on se souvient de l'enthousiasme qu'avait

(1) Cfesammeltc Schriften, t. III. p. 21M).

(2) Souvenirs de Watjnt'i', p. 108.

provoqué en lui le Freischûtz! 11 s'était donc voué corps et âme à hi pieuse entreprise, qui n'avait piis été sans présenter des diftioultés. Le roi de Saxe était un homme pieux ; il avait des scrupules: il craignait de troubler le repos d'un mort! Hntin l'intendant du Thêati*e-Hoyal, M. de Lûtticliau. <|ui n'»'tait pas encore parvenu à découvrir que Wi'ber était quelque chose de plus qu'un Kapclbneistcr, avait peur (pie l'on créât un ant**ciMlent, qui obligerait la Saxe â faire revenir pompeusement à Dresde, les cendres de tous les Koprilmristcr, qui pourraient â l'avenir mourir â l'étranger. Secondé par tous les admirateui^s de l'auteur du Frrischùtz, Wagner triompha de ces scrupules et de ces craintes: le retour solennel des cendres de Weher eut lieu â Dresde le 14 décembre 1814. Des bords de l'Elbe où le cercueil fut d/'posé. on le porta â la chapelle funt'raire du cimetière catholiijue. le soir, à la lueur des t^)rches. Wagner avait composé la Marche fmirbrr {\\\\ fut exécutée pendant le trajet du cortège; mais pour accomplir cette Uiche pieuse, il avait eu recoui's â Weber luimême. La musique (|ui dans l'ouverture marque l'apparition du fantôme, lui avait servi d'introduction à la cavatine « Là sur tes bords, ruisseau qui cours.... je veux creuser ma tombe (1). »

(l) N" 3 du iroisiômo acte an poI inj\jeur. — Souvenirs de Wofjturr, p. 88. — GfsammeUe Schriften, t. Il, p. 57.

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qu'il avait transposée en si bémol majeur sans V rien chansrer, en lui donnant comme conclusion le premier motif transtîguré, comme à la lin de l'opéra. Il avait orchestré ce morceau symphonique pour quatre-vingts instruments à vent auxquels il avait adjoint vingt tambours voilés, qui jouèrent pianissimo le trémolo des altos dont les frémissements scandent la partie empruntée à l'ouverture. L'effet produit fut d'une grandeur et d'une solennité inexprimables. A la chapelle catholique attendait M.""' Schrœder Devrient, qui déposa sur le cercueil une couronne de fleurs. Le lendemain l'inhumation eut lieu. Wagner prononça un discours. C'était la première fois qu'il parlait en pubhc. Il était profondément ému. Le second fils de W«^i)f'r venait de mourir. Sous le coup de l'impression produite par ce triste événement, M."^ Weber et le public inclinaient à croire que le ciel avait voulu châtier une action inspirée par la vanité, et que le roi avait raison, quand il disait qu'il ne fallait pas troubler le repos des morts. Wagner avait à cœur do justifier l'entreprise patriotique et pieuse dont il avait été l'un des promoteurs les plus ardents. Il y réussit pleinement. Mais il s«î produisit en hii, pendant qu'il prononçait ce discours, un fait singulier. Comme il avait commencé à parler d'une voix sonore et claire, l'accent et le timbn' de ses propres paroles l'afTtM'tii au point de le plonger dans une sorte d'hallucination. De même

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(ju'il s'entendait, il crut aussi se voir devant la foule qui retenait son souille pour ne rien perdre de ce qu'il disait; et oubliant (ju'il était lut, il s'arrèUi pour écout^»r. 11 s'ensuivit une pause si déniesuréniont longue (jue l'auditoire coinnienrait à se demander ce qu'il en fallait penser; lorsque enfin, surpris lui-même de ce silence, il se souvint (ju'il était là non pour écouter, mais pour parler. Aloi's il acheva son discours d'im trait, et d*une façon si éloquente, avec une diction si (expressive, que les acteurs présents en furent euxmêmes ém(*rveillés. La cérémonie se termina par l'exécution d'une poésie en l'honneur de Weber (ju'il avait composée et mise en musique.

.l'ai noU'î le curieux dédoublement de la personne de Wagner qui se produisit dans cette circonstances solennelle, parce qu'il a pu contribuer à le convaincre d'un fait, qui devint plus U\rd une des bases de sa doctrine philosophique»: c'est (jue nos acU's les meilleurs, ont pour point de départ une n(*'cessité intérieure dont nous n'avons pas conscience. S'il parla bien, c'est que la rtv flexion s'était endormie en lui au point qu'il put ou1)li(>r (ju'il parlait. Ainsi dans tout ce que l'honnue fait d(» vraiment fécond, c'est moins lui qui agit, que la jouissance niysfih'irusc qui est ai lui. Ceci une fois admis, on arrive forcément à voir dans le génie lui-même, une manifestati(Mi comme une autre du souHle de vie (jui anime la nature entière. Entre la plante et lui il y a la dif-

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férence d'un organisme élémentaire à un organisme affiné, qui se nourrit de sensations et de pensées, et non pas de rosée et de soleil; mais l'un et l'autre fleurissent inconsciemment sans le concours de la réflexion.

Wagner ne s'occupa de philosophie que plus tard, quand sa carrière artistique parut brisée ; au moment où nous sommes arrivés il était tout à son Tannhœuser. Ainsi donc, tandis qu'il achevait cet ouvrage, Spontini et Weber lui étaient apparus presque en même temps. Le premier n'était plus alors que l'ombre de lui-même ; c'était le fantôme de la grande école tragique de Gluck. Le second était le fondateur de l'opéra allemand; il était mort, on venait de le porter dans la tombe. Qui, dans le monde des vivants, avait pris en main leur héritage? Ce n'était pas Rossini, ce héros de la mélodie pour elle-même. C'était encore moins Meverbeer, ce musicien sans idéal, sans conscience artistique, qui, accumulant tous les effets scéniques et musicaux possible, ne cherchait en somme que l'eff'et pour lui-même. Une grande tâche n'incombait-elh» pas à Wagner ?... 4c La pierre qui recouvre ta dépouille, € s'était-il écrié (1) sur la tombe de Weber, de- « viendra pour nous le rocher du désert, d'où

(1) Gesammelte Srhnflm, t. Il, p. 63. — Souteturs de Wnf/na-, p. lOl.

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€ jadis 1«» prophète fît jaillir la source vive: il « s'en épanchera, jusqu'au plus lointiiin des âges, « un torrent de vie toujoui*s renouvelée, toujours € créatrice. » C'est avec l'ardeur que devaient lui inspin»r de telles pensées, qu'il acheva Tautihivuscr. L'enthousiasme qu'il ressentait pour son (i»uvre étiiit tel qu'il s'ima^Mna (ju'une mort subite allait lui ravir l'honneur de la terminer; et quand il écrivit la dernière note, il se sentit aussi joyeux, dit-il, que s'il eût échappé à un danger mortel.

Le résultat répond-il à ces grandes espérances? Tannhœuscr est-il digne de prendn» place à côté de la Vestale, de Feruand Cortcz^ du Freischùtz et iïEurynnthe^ Pour moi la chose ne fait aucun floute. L'œuvre de Wagner, il est vrai, n'est pas comparable aux opéras de Spontini, pour la grandeur des i^S^ei^^ tragi(iues. mais elle est plus intime et plus profonde. La mélodie y est moins originale «jue colb» de Weber, dont elle procède parfois; mais les éltMnents en .sont mieux adaptés au drame, «pii, écrit par le compo.siteur lui-même, surpasse de beaucoup tous ceux qu'ont mis en musique Weber et Spontini. Ce n'est plus lj\ en etlVl un Uhretto d'opéra: c'est un v<'rit;il>le poème. Il est vrai (jue l'inthience des formes de l'opéra .s'y fait encon? sentir parfois. Dans le tinal du premier acte, cela est bien apparent, ainsi que dans la scène entre Taiudi:euser et Klisabeth. qui n'est encore (ju'un véritable duo : mais dans la scène du \'«MUisberg la forme poétique .se dégage

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