S RICHARD WAGNER
était Hans de Bulow. (|ui n'avait encore que seize ans. Mais de tous les au(liteui*s du rlief-d'œuvre de Beethoven, le plus ému. le plus enthousiast-** c'était Wagner lui-niéine. .ladis à Paris, cetti» (puvre bienfaisante, le relevant de la dé«jradation oii la misère et l'isolement jettent l'âme la plus noble, lui avait inspiré un ouvrage viril et grand : l'ouverture de Faust: cette fois elle lui donna la force d'entreprendre la composition de Lobnif/n'ji, au moment même où il venait de se convaincre que ses dramc's ne pouvaient pas réussir sans un appui, qui lui avait '''»/' refusé d'une façon humiliante.
« .l'étais alors, dit-il (1), devenu conscient de « ma solitude, à tel point que le sentiment que € j'en avais, pouvait seul m'e\<'iter à me conuuu- « ni«|uer et m'en doimer le pouvoir. » Pour que la certitude de ne pouvoir faire compnMidre ses œuvres, le déterminât à en composer une nouvelle, il fallait en vérité (ju'il fût dans une disposition d'esprit étrangement romanesque. Il en était ainsi. Quand il avait conçu Tnnnhtvtisrr il était mû par le désir «le s'idever aussi haut que possible, audessus de la n'alit(''. «jui. dans le monde où il vivait, ne lui apparaissait que sous un aspect frivole et rebutant. L'idéal vers lequel il avait tendu était la pureté, la chasteU» absolue. Ainsi, il était par-
Ci) Gesammelle Srhnprn. t. IV. p. 'MV).
TANNHiEUSER ET LOHENGRIX 209
venu dans des sphères éthérées (1), où il avait éprouvé d'abord une jouissance analogue à celle (ju'on ressent, lorsque, sur une haute cime alpestre, seul, au milieu de l'étendue azurée, on contemple les monts et les vallées. Le penseur peut rester à de telles hauteurs, il peut s'y condenser en une « monumentale statue de glace, » et juger, en philosophe et en critique, le monde qui est bien au-dessous de lui, mais qui est chaud, et vit. Il n'en pouvait être ainsi pour "Wagner, car il était artiste, c'est-à-dire le plus homme des hommes. Ce qui l'avait poussé à fuir le monde, ce n'était certainement pas l'horreur de la réalité, l'horreur de la vie. Non ; c'était le dégoût d'une réalité faussée, d'une vie corrompue et artificielle. Au fond c'était le besoin d'aimer dont son àme était remplie. Ne pouvant trouver un objet digne de lui en un cloaque, instinctivement il avait tendu vers la lumière. Mais quelque azurées, quelque radieuses que fussent les sphères où il était ainsi parvenu, du moment qu'elles étaient désertes, il ne pouvait pas s'y complaire. A peine en eut-il joui, qu'un nouveau désir s'éveilla en lui. iiidiciblement pressant: « celui d'échapp*M' à r«M-lat ébloui.ssant An la juuN'tt' ab^^nln*' » <*t d«» (b'sccn-
(l) \ou' le passaure in»*ti-uiiHM»tal ijui iluns Tutnihirnser fait suite à la prirn* d*Kli8al>etli, C'est la le point rulininant. atteint par Tannhœuseï' et d'où partira Lohnt//rin.
210 RICHAIU) WAGNER
.11. Il .-u ii.iim. iii l.^^ iioinmes pour chercher « l'ombre intime d'une étreinte amoureuse. » Son (l'il anxieux, dit-il, avait encore découvert la fenuue: « la femme à laciuelle du gouffre de sa mer de souffrance aspirait le Hollandais (1); » la femme, étoile du ciel, dont le rayonnement, parvenant jus(jue dans la j,M'otte du V'énusherg, avait enseigné à Tannhœusrr le chemin des sphères éthérées, et qui, maintenant, des hauteurs radieuses, attirait Lohengrin sur le sein chaud de la terre.
4( Lohengrin ciitTcliaii la l'cniiiic ijui ct'ùt en « lui : qui ne lui demandât pas qui il était, ni « d'où il venait, mais qui l'aimât comme il était,
< et parce qu'il éUiit tel f|u'il lui paraissait. Il
< cherchait la f»Mnme. près de lafjuelle il n'eût « pas besoin de s'explicpier, ni de se justifier, '< mais (|ui XainitH sans condition. Pour cela, il « fallait qu'il cachât la supériorité de sa nature. « ou. pour parler plus exactement, la sup«''riorité « â laqiielle elle était parvenue ; car là était pour € lui la seule garantie, (ju'il n'était point un objet « «le surprise et d'ailmiration. un être au<{uel on « rend honîmage et qu'on a<lore parcequ'on ne
< le comprend pas. mais qu'd avait obtenu la « seule cbose qui pût le délivrer de son isole- « ment! qu'il étair aim«i et rompris par ninotir.
(I) (tcsnmnuelu Schriflca, t. IV, p. '.Vvi,
TANNH.ïlUSER ET LOHENGRIN 211
;< Avec son sens supérieur, sa conscience clair- « voyante et tout son savoir il ne voulait être « rien autre chose que pleinement et coniplète- « ment un homme, un homme capable de sentir « et d'éveiller des impressions chaleureuses. Oh « oui, il ne voulait être qu'un homme, pas un « Dieu (1). Ainsi, il désirait la femme (2). Quand « au-dessous de lui, au milieu de l'humanité il « entend le cri de détresse de cette fennne (3), « il descend donc de sa solitude délicieuse, mais « déserte. Malheureusement la supériorité qu'il a « acquise l'a marqué d'un trait indélébile; il ne « peut pas ne pas paraître merveilleux. L'éton- « nement de la nmltitude, le venin de l'envie « jettent leurs oml)res jusque dans le cœur de « la femme aimante; le doute et la jalousie lui « prouvent qu'il ne peut pas être compris, mais « seulement adoré, alors il avoue sa divinité, et « retourne anéanti dans sa solitude. »
Wagner allait entreprendr*' l'exécution délinitive de Loliengrin, (juaiid des doutes lui fure.it suggérés sur cette conception qui le passioimait. Il avait .soumis son scénario à un ami, dont il mettiiit très haut, «lif-il, r«»sprit ft h's connaissances. Celui-ci, apivs avoir r«'H«'<'li ]>endant «pirl-
(1) C*«*st- i-'iiiv, .ijiMji.- W agiK-r, pa-* un artiste al)«oln.
(2) (''♦•st-:i-flire, ajout»* ««ncoiv Wagner, 1'^ civxw humain.
(3) Du Cfpur humain. Voir p. 127 et 111
ques jours, lui dit : « Vous voulez avoir mon sentiment : eh liien. en toute franrhise votre Lohen^rin me paraît un personnage très peu symi'athique. 11 est venu jeter le trouble dans le rœur d'une jeune Hlle, et parre que celle-ci, avant de s'abandonner, veut savoir à qui elle se donne, il lui tourne le dos pour retourner jouir tranquillement de sa divinité ! Mais c'est un froid égoïste, qui ne peut que blesser le sentiment et inspirer de l'aversion. > Wagner fut Ijouleversé de celte critique. Il se décida à modifier son poème, de telle façon que Lohengrin, au lieu d'abandonner Klsa, renonçât pour l'amour d'elle à sa divinité. Mais c'était à contre co'ur «ju'il adoptait «'ette conclusion nouvelle. A la fin jetant sa plume, il .s'écria : « Kh bien, non ! il n'en peut pas être ainsi. Du moment qu'Hlsa exige que Lohengrin lui explique sa nature, il ne peut pas rester près d'elle. A partir de ce moment il en est sé|)an» par une nécessité inéluctal»le: relie qui rend impossible l'union d'un être divin avec une simple fennne, dès que celle-ci cesse d'obéir à l'inipulsion de son cœur, qui seule peut l'élever jiisqti'à lui. Si l'on déclare Lohengrin égoïste, cela montre simplement qu'on ne le comprend pas. ( h\ donne «le sa con«luite une explication que rien n'autorise. On dit qu'il abandonne Klsa parce qu'il lient à sa divinité et ne veut pas la perdre. (Via est inexact : il s'en va parce qtie, «lu moment que la jeune fille a échappt» à l'enchantement «h* sa |x»rsonne. en réalité il
TANNH-EUSER ET LOHENGRIN 213
n'existe plus pour elle î » S'étant ainsi confirmé dans son propre sentiment, Wagner se remit à discuter avec son ami, et avec plusieurs autres qui avaient également condamné Loliengrin. Non seulement il les convainquit, mais il put leur démontrer que leurs critiques mêmes étaient une preuve en faveur de sa conception première. Ce qui lui valut ce triomphe, c'est que ses amis lui avouèrent que tout d'a})ord Lohcngrin les avait charmés, et que c'était ensuite, en y réfléchissant, qu'ils étaient arrivés à le juger d'une façon défavorable. « Ainsi, leur dit Wagner, le sens de « mon poème s'est évanoui à vos yeux, dès que, « cessant de vous abandonner à l'impression « première, vous l'avez critiqué. Vous voyez donc « bien que Lohengrin doit disparaitre dès qu'Eisa « lui demande « (jui es-tu? d'où viens-tu? » « En vérité, il est connue l'œuvre d'art elle- « même qui ne peut i)as être comprise avec la 4k tête, mais seulement avec la sensibilité, avec 4k le cœur. »
Lohcnfjrin n'est donc au fond rien autre chose que la protestation du sentiment artisti(|ue contre un monde sans naïveté, qui à force de vouloir expliquer tout, arrive î\ ne pas pouvoir comprendre ce qu'il y a de meilleur dans la vie. L'intelligence est certainement un instrument merveilleux, mais c'est seulement ini instrument, qui n<; fonctionnerait pas, si la partie sensitive, c'està-dire vraiment vivante de notre être, ne lui
RICHARD WAUNBR
fournissait pas le mouvement et les maténaux. En vérité, l'intellii^ence ne peut que comparer et langer par catéffories, les objets perrus par la sensibilité. Connnent jugerait-elle un fait nouveau î Kllf ne p«nit que le plarer dans une des catégories, (ju'elle a formées avec les données résultant des impressions ressenties antérieurement, et déclarer qu'il s*v adapte mal. Cela ne prouv«* aucunement que cet objet sans antécédent, n<' soit pas digne d'inaugurer une catégorie nouvelle. Tn fait absolument nouveau ne peut donc être jugé (jue par la sensibilité elle-même, <|ui seule prononce sans intermédiaire, sous l'action immédiate de l'impression bonne ou mauvaise, c'est-à-dire «les gradations et des nuances du plaisir et «b« la douleur. (^>ui«'onque ne s'en tiendra pas là n'y comprendra rien. Ainsi, quiconque voudra juger Lohengrin avec son intelligence devra le ranger dans la catégorie des pcx^nies romantico-clirétiens. C'est dire qu'il n'en saisira que le cùté extérieiu' et accessoire, mais point certainement le fond, puisque, \i\\\i <jue Wagner n'y avait vu (ju'un sujet de cette nature, il s'en <*tait senti éloigné. « Kn vérité, dit-il (1), Lohengrin € est une apparition «Mitièrement nouvelle; elle « ne pouvait surgir en aucun autre temps que € celui-ci, et seulement des dispositions d'esprit
(1) OesammclU Schn'pnt. t IV. p. :kJ5.
TANNH-ïUSER ET LOUENGRI.N 215
« et «le l'intuition (|ue pouvait avoir de la vie. « un artiste, qui, s'étant trouvé précisément dans « ma position, en fût arrive au point de son dé- « veloppenient où j'en étais du mien, quand ce 4c sujet m'apparut, comme la tàf^lie nécessaire qui « s'imposait à moi. » En effet, il conçut Lohen- (jrin au moment même, où, après avoir cruellement souffert de n'être pas aimé, de n'être pas compris, il se rendit compte qu'il en était ainsi, parce que ses (euvres étaient nouvelles, parce qu'elles ne rentraient pas dans la catégoi'ie des opéras, et que le public, les y plaçant bon gré mal j^n'é, y cherchait des airs, des duos, des trios, au lieu de se laisser aller aux impressions que lui eût certainement ï\\\\ éprouver la fusion intime de la niusi(|ue et d<' la poésie si une idée préconçue ne s'y fût o{)posée.
Si plus que nul autre, Waj^ner avait senti ce qu'il y a de traj^ique dans la situation de Lohenj^rin, tous les artistes de «^énic qui vivent et ont vécu dans une .société aussi peu naïve que la nôtre, en ont souffert plus ou moins. L'œuvre d'art originale n'est autre chose que le contrecoup de ce (|u'il y a de nouveau, dans le pré- .sent, sur une organisation particulièrement délicate. C'est donc toujours avec la stMisibilit»' pure (pi'elle doit être jugée. Voilà puuniuoi Wagner se croit on droit d'atlirnu'r <|U«' la donnée de Loficngrin repose sur ce «|u'il y a de vraiment tragique dans la situation de l'artiste, à une épo-
que coiuiue celle-ci, où tout est régi par la mode et l'esprit critique. Quand on considère l'attitude du puMic envers lui, envers Herlioz, envers tous les grands artistes enHn. il est difficile de ne pas lui donner raison sur ce point. Mais il ne s'en tient |>as là, il va jusqu'à dire que Lohengrin a une signirtration comparable pour nous, à celle qu'avait pour les (îrecs Antigonc, au moment où le génie de Sophocle courut cette tragédie. Ceci revient à dire que Lohengrin n'est pas seulement la tragédie de l'artiste, mais cju'elle est aussi celle de l'homme moderne en général. En effet l'artiste n'est rien autre chose que l'homme en (pli les conHits, dont le champ est l'humanité toute entière, se manifestent avec le plus de force. On peut le comparer aux en<lroits élevés qui counnaiulent une vaste contrée, où se déploient deux armées. C'est là que le combat sera le plus vif, car là est la clé de la victoire. Kh bien, tout le monde sait qu'après un Ion*; développement purement intellectuel. pen<lant letpiel l'homme a travaille sans relâche à s*» construire un monde ariiti<Mel, il a tini par en sentir la sécheresse et la fausseté. De là la réaction (pu a commencé à se produire au siècle dernier: de là Rousseau: de là l'aspiration à la nature et le d(»bordement de la sensibdité si longtemps contenue; de là le grand essor «le la musi(|ue, cette expression pure du sentiment, cette langue naturelle «le l'homme; de là entin la révolution et la crise de la morale.
TANNH^LSER ET LOHENGRIN 217
OU plutôt d'une morale imaginaire et fausse (1). Mais ce n'est pas en un jour, ni même en un siècle, ({ue s'établit une conception nouvelle de la vie. Nous sommes donc dans une période de transition et deux mondes sont aujourd'hui en présence : le monde ancien, qui repose sur nos traditions, sur nos habitudes et en vérité sur ce ([ue nous avons appris: le monde nouveau qui nait spontanément de notre intuition particulière. Mais le premier est encore le plus fort, car il s'appuie sur des bases connues et par conséquent certaines, tandis que le second n'est encore qu'une apparition lumineus»? qui n'a, pour nous convaincre, que le charme ([u'elle exerce sur notre âme. Elle vivrait pourtant si nous nous y abandonnions. Mais, nous sommes gens avisés, nous voulons la juger avec notre intelligence. Alors, elle s'évanouit à nos veux, C(^mnie une vaine chimère.
(l) Il est certain que le .sentiment moral devient de plus en plus fin. Nou.s ne jugeons plus la faute en eile-nn^me, nous tenons compte de tout ce (jui a pu y donner Hou. LVtiv humain teml ainsi de plus en plus a nous apparaître comme une plante dont le développement, bon ou mauvais, est «lominé par les circonstiinces environnantes. Mais la i)lante peut être cultivw; il en est de m«'*me de l'iiomino. Par là ridée de notn? responsabilité subsiste. Seulement elle est déplacée: du moment où la faute se commet, elle est transportée à celui où notre action peut s'exoix^r sur tout ce c{ui la prépare.
218 RICHARD WAGNBR
Voilà pounjuoi Lohengrin, ce héraut de Tavenir, qui veut éti'e deviné par le sentiment, est aussi peu compris de nous cjue ne le fut des Grecs, Antigone, quand, aux lois de leur cité, elle opposait celles du cœur humain.
Tel est le point de vue de Wagner, il ne man- (jue assurément ni de justesse ni de profondeur. Reste t\ savoir s'il est assez apparent dans son drame. l/<puvre d'art doit agir sur la .sensibilité, c'est enUîudu; mais ce doit ètiv, il me semble, de telle sorte que celle-ci fécondant ensuite Tinl«'lligenre lui fasse concevoir des vérités nouvelles. Eh bien, le poème de Lohengriu répond-il à cette condition ^ I/im|)ressi()n produite par cet ouvrage est-elle capable de faire surgir «lans l'esprit l'idée à laquelle il i^épond ? Wagner compare le spectateur (]ui, après avoir sympathisé î\ la représentation avec son héros, le traiterait le lendemain d'égoïste, au juge athénien qui, après avoir acclamé Antigone sur la .srène, ensuite la <<>ndamnerait à mort, au tribunal. G» rappro- <ht»ment ne me parait pas exact : car le juge athénien penserait « je dois appliquer la loi, mais c'est dommage, car cette Antigone est une noble tille, > tandis (pK», si nous déclarons Lohengrin égoïste, ce sera sans aueune restriction .... ICn sera-t-il ainsi uni(juement parce que nous appartenons à un monde corrompu par l'e.sprit critique^
Quoi(|u'il en soit, la luue Viiloncuse que Wau-
TANNH.ELSER ET LOHENGRIN 2\\)
lier avait soutenue avec ses amis, avant d'entreprendre la composition de Lohengrin, augmenta naturellement l'enthousiasme, avec lequel il s'y mit. De plus, elle lui avait enseigné le côté par lequel son poëme pouvait donner prise à la critique. Il comprenait très bien, maintenant, que la situation tragique de son héros pouvait être méconnue. Pour parer à cela ; pour que le public vit bien en Lohengrin l'être malheureux avec lequel il avait senti le besoin de s'identifier, Wagner •Tut que le mieux était de reproduire avec la plus grande fidélité possible, les traits sous lesquels il lui était apparu et l'avait charmé. C'était hï un nouveau stimuhmt à renoncer aux formes de l'opéra pour s'en triiir au contour même du sujet (1). Sous ce rapport, de Tannïueusen à Lohengrin un grand progrès est accompli, (jui se fait sentir, à la fois, dans l'ordonnance des scènes, dans le langage poétiijue, et dans la musique. « Je renonrai complètement alors, dii- « il (2), à la mélodie traditionnelle; ne troii\'ani
(1) Dans une lettre qu'il «M-iivit jMMidant <jm"i1 'oiiiposiiii Lohetiyrin (au ooninienrvineiit de 1847) Wagner disait <jUf, dans tout ce qu'il avait fait jusqu'aloi-s, il avait eu pour but de se rendre compte si l'opéra était possible. Ceci ne doit pax être pris |>our uiu' siiuplf phrase, car ainsi qu'on le verra tout à l'heure, apn-s Lohengrin il eut l'idée d't> crire un drame sans musifjue. Olasenapp, Richard Wagncr's Leben und W'irktn, t. I. p. 232.
(2) Gesammelte Shriften, t. IV. 398.
4( dans le vers, ni aliment ni raison, pour la « forme rhythmique, <iui en est l'élément essence tiel, je lui donnai, au lieu de ce faux vète- « ment, une caractéristique harmonique, qui, par « son action marquée sur l'oreille, en fit une € expression correspondant*^ au sentiment énoncé « dans le vers. .l'augmentai l'individualité de cette « expression, par un accompaj(nement de plus en 4c plus caractéristi(jue de l'orchestre, à qui in- « comhait de donner à la m^dodie ses bases har- « moniques. » Par là \\'aj^nier est arrivé à la pleine et entière orij^inalité musicale, et, en même temps, sa mélodie a acquis un charme tout particulier. Sous ce rapport, Lofirugrin est intiniment supérieur à ses aînés. On n'v trouve pas de réminiscences de Spontini, «le Weber, ni de personne. Toutes les mélodies «l'Hlsa, de Lohen- ^vïw, du (H'aal sont neuves; et elles sont ravissantes. Knrin. l'idée de la splendeur soliUiire au milieu de hupielle Waj^ner vivait avec Lohengrin. lui a fait (lé<*ouvrir des couleurs nouvelles en mnsifjuc, (ju<* l'on peut com|>arer à celles du ciel crépusculaire. Dans ces dirincs harmonies nui sont le rayonnnncnt de l'âme niàrnr //*/ héros, réside en vérité sa jttsti/ication.
.le voudrais finir sur ces mots, mais je ne le puis pas. Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés (juc de ce que Wagner a mis ou pensé mettre dans Lohengrin. Ce qu'il y a trouvé, lui-même, n'est certes pas moins important. Il faut donc que
ÏANNHvEUSER ET LcjHENGRIN 221
nous retournions encore à ses confidences, sur cet ouvrage, qui eut, du reste, une influence très grande sur son développement. Il en clôt la seconde période, et lui suggéra, comme on va voir, les idées qui firent de lui, décidément et complètement un révolutionnaire.
« Je me souviens, dit-il (1), que ce fut par \\^^- « fort que je fis pour atteindre à la clarté, quand « j'écrivais Lohcngrin, que j'arrivai à saisir, « avec une certitude de plus en plus grande, « l'essence du cœur féminin, (pie j'avais à repré- « senter dans l'aimante Eisa. L'artiste ne par- « vient, en eff*et à représenter son ohjet d'une « façon convaincante (pic lorsqu'il a }iu plonger « jusqu'au fond, avec une pleine sympathie. Dès « le début, j'avais vu dans I']lsa l'antithèse de « Lohengrin — non pas hi<M» entendu son an- « tithèse absolut', mais bien plur(')t sa contre- « partie.... h]ii un mot, Klsa m'était apparue? « connue l'antithèse de Lohengrin, (pii, contenue « dans sa nature générale d'être humain, est le « complément nécessaire de sa nature particu- « lière d'homme. Llh» est l'être incoiiscicnf et « spontané, et lui. l'être conscient et réflcrhi. « Mais il aspire à trouver en elle sa délivrance, € et ce désir est en lui une nécessité incons- « cicntr. Là est le trait-d'union par lecpiel il se
(1) (iesammcltc Schriftnx, t. I\. p. 368.
€ sent apparenté à elle. Et, comme, ce désir (W
€ je le ressentais inoi-même avec mon héros, il
< mt} donna le pouvoir d'évoquer la nature férai- € nine. Kn m'efforrant de la repn*s*»nter avec la « plus grand»» tiilélité possible, j'arrivai à m'iden- « titier avec elle, au point <le m'associer à toutes € ses manifestiitions. Et, à la Hn. (juand Eisa cède € à la jalousie, jf dus l'approuver d'autant plus, « que c'est par ce trait même que j'arrivai à « comprendre complètement l'essence du véritable « amour. Je souffris alors vraiment — souvent € au point de fondre en larmes — en pensant à € la nécessité trajrique, qui rendait inévitiible la « séparation, l'an. nantissement des deux amants î « Cette femme, qui, pour obéir à la nécessité de € l'amour, se prê«Mpite volont-iurement vers sa € perte, et (jui, au ni'nuent ou elle est toute rem- € plie de l'adoration voluptueuse que lui inspire « son amante préfère mourir plutôt que de ne € pas le posséder tout entier; cette femme qui, € se rencontrant avec Lohengrin. devait succom- « ber et le livrer, lui aussi. i\ ran«»antissement ;
< cette fennne. qui. ne pouvant aimer cju'ainsi, « est conduit4\ par l'irruption que la jalousie fait « en elle, de l'adoration voluptueuse dans la vérité « de l'amour, et qui, par son sacriti»e en rend « Tessence manifeste; cette admirable femme.
[\) \VA^ii*?r a|>|>ell ir, ein unbewunt^ BewustMÎD.
TAXNH.tUSER ET LOHEXGRIN 223
« enfin, devant laquelle Lohengrin devait dispa- « raitre, parce qu'avec sa nature particulière, il « ne pouvait pas la comprendre, je l'avais décou- « verte maintenant; et le trait perdu que je lançai « a la noble trouvaille, déjà pressentie, mais non « encore connue, c'est mon Lohengrin lui-même. « Je pouvais bien me résigner à sa perte, afin « d'arriver sûrement sur les traces du cêritah^e a féminin, qui, après que Yégoïsme masculin, « même sous sa forme la plus noble, se sera « brisé, anéanti devant lui, doit m'apporter le « salut, à moi et au monde entier. Klsa, la femme « incomprise jusqu'ici et que je comprenais main- « tenant — Eisa, cette pure manifestation du sen- € timent naturel dans toute sa spontanéité, et « dans sa nécessité (1) — ell»» a fait de moi un « complet révolutionnaire. C'est l'esprit du peu- « pie, après lequel, connue artiste, j'aspirais moi 4C aussi, pour mou salut. »
Voilà, il faut l'avouer, un^» tirade qui p<Hit sembler singulièi'e. Faut-il pourtant la rejeter sans examen. Je ne crois pas. (^uand on a «levant soi un bomme supérieur, et c'est i<M certainement le cas, il est prudent d'y r<»gardcr à d(Mix lois avant «b? le condamn<ir. J«î prie donc le In'teur de vouloir bien relire, avec mni, mie se<'onde fois, ces liL''nes «'*nii,'matiqu<»s.
(l) Kl!»a..,. ilicso iiothw»Mulij^sti' Wf^iMMii-i-^truu!/ iKt i-uinstcii niitnlicheri Ijawillkiir.