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Ettmûller ne connaissait pas moins bien l'ancienne mythologie de l'Allemagne que les racines de son langage, et Wagner faisait alors sa lecture presque exclusive de Shelley (1) qui, comme lui-même, avait prétendu faire de la poésie le véhicule de la philosophie, et dont la conception révolutionnaire ressemble beaucoup à celle dont VAiDieau du Nibelung devait être l'expression. Si j'ajoute que le drame que méditait alors Wagner, c'était la Walkyrie, où le conflit provoqué par l'égoïsme prend la forme particulière d'une lutte entre la loi et la nature, on pourra supposer que ce fut à ce moment que le maître s'avisa de donner au mythe de Vœil de Wotan une interprétation, assurément singulière, mais grâce à laquelle il put faire pénétrer la seconde partie de sa thèse philosophique jusque dans les artères mêmes de son poème. Dans les Eddas, Wotan est borgne, et cela pour la simple raison qu'il représentait, à l'origine, le ciel diurne et le ciel nocturne. S'emparant de ce trait, Wagner imagina de faire de l'œil manquant au dieu, le symbole de la force spontanée que celui-ci avait dû aliéner pour établir le règne de la loi. Et quelles conséquences n'a-t-il pas tirées d'une telle version ! Les contradictions de la conduite de Wotan trouvent ainsi une explication qui, tout en étant conforme à l'idée philosophique, devient matérielle et visible. Quand Wotan conçoit, il voit avec son œil à lui.
{i)B.an Uhliy, p 150.
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lais quand il agit, il est obligé de se servir des eux de Fricka, gardienne des lois, qui le contraint détruire ce qu'il a conçu. — D'autre part, l'œil erdu par Wotan. se confond ainsi avec Vépée, seonde image de la force spontanée (i), et comme i\ il est la parfaite antithèse de la lance, symbole e la loi comme Fricka (2). Enfin, Brunhild et iegfried qui sont la véritable renaissance vivante 6 la force spontanée, deviennent, envisagés de cette içon mythique, la réapparition, en dehors de Wom, de son œil perdu .3). — Voilà, certes, une irme de représentation grotesque ^ aussi le maître est-il bien gardé de la mettre en évidence, et c'est ins quelque coin perdu de son poème qu'on en
(1) Pour préciser son idée, Wagoer a baptisé cette cpée du nom Notliimg. Elle symbolise doue la force que dégage la con-
linle d'un besoin urgent .
(2) Dans le BheingoUl, Wotau dit avoir sacriP.é son œil pour miuéiir Fricka son épouse^ taudis que dans la Gœtterdœmmeriing > Nornes racontent que le dieu le perdit lorsque, s'étaut abreuvé la source du savoir, il arracha au frêne Ygdrasil le bois I la lance, dont il devait faire le « lût du monde », aiirè> y avoir scrit laloi ; voir G. S T V, p 280. T. VI. p. 146. 2.2. — Il n'y pourtant pas la contradiction : le mariage étant la base première
fout l'ordre social consacré par la loi.
(3) Dans la grande scène où Brunhild se justifie d'avoir freiut l'ordre de Wolan, toute son argumentation pourrait se Iraire ainsi : elle n'a cessé de regarder avec les yeux du dieu, adis qu'il ne voyait plus, lui-même, que par ceux de Fricka, , plus lard, Wotau dit en propres termes que c'est avec l'œil 'il a perdu, que Siegfried le regarde. Phrase, qui n'aurait pas de ns si elle ne se rapportait au symbole que je signale. Pour claircissement de ce que W'otan voit par lui-même et de ce qu'il it par les yeux de Fricka, on peut lire le passage supprimé qui
trouve en note : G. S. T. VI, p. 37-42.
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trouvera la trace. Mais il y a là un chaînon nécessaire, entre l'idée, si abstraite, dont Wagner était parti, et le drame qui en devait être la manifestation sensible. Cette idée, délivrée de la roide structure logique, y arrive en effet à s'insinuer dans les moelles mêmes de l'organisme artistique, tout en conservant suffisamment son caractère propre, pour créer un lien qui se poursuit sans être arrêté par la différence des personnages. Enfin elle s'y matérialise au point de donner prise au musicien : des abstractions telles que la force spontanée et la loi en se confondant avec l'éclair que lance un regard enflammé par le débordement de la vie^ ou la pantomime de Wotan frappant pesamment la terre du fût de sa lance, comme pour y fixer à tout jamais ses arrêts pourront donner naissance à des mélodies ou plutôt à des racines mélodiques (1) qui, en se développant^ formeront avec les thèmes de Venvie et du renoncement^ la trame intérieure de tout l'édifice dramatique. — Et c'est ainsi que, bien complètement cette fois, le fruit de la réflexion arrivera pour Wagner à se perdre dans la réalité de la substance artistique, après l'avoir fécondée (2).
Enfin, nous voici donc arrivés au point où, après les longues et pénibles années que Wagner avait dû
(1) Thèmes dits de la lance et de Vép<^.e.
(2) Après avoir achevé l'esquisse du poème de la Walkyrie, Wagner écrivait lui-même à Uhlig : « Je suis saisi de l'exlraordinaire grandeur de mon œuvre : toute ma philosophie y a trouvé sa complète expression artistique. B. an UhlÏQy p. \92 ».
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onsacrer à la tâche ardue de saisir avec précision 3 but de ses poursuites, de le faire comprendre aux utres, et d'en rendre possible la réalisation, il va louvoir se livrer à l'inspiration sans réserve. Aussi, vec cet exclusivisme qui le caractérise, désormais, l ne va plus témoigner que du dégoût pour tout ce ;ui est intellectuel — et cela, alors même qu'il s'agira de soutenir la propagande que lui-même a susitée. Il ne cherchera plus que ce qui peut flatter 3s sens ou exalter l'imagination, notamment les 3uissances deramourqui.pour lui, V homme artiste , vait un double objet : la femme et la musique (1). Ce revirement devient manifeste dès le commenement de l'année 1852. Bien qu'il se fût lié à Zuich avec des savants tels que Ettmûller, Ludwig, Lœchly, Mommsen, Moleschott, on ne trouve pas ans ses lettres une seule mention de ces hommes minents. Et si une fois, il parle de son entourage 26 février 1852 . c'est pour dire : < Les hommes me ont indifférents, mais non les femmes. Parmi elles 3 suis surpris de trouver autant de vivacité et même 'attraits. » Puis, le mois suivant 20 mars), c un égard de femme, humide et brillant, me remplit e nouvelles espérances et m'excite au travail (2) ».
(1) Les femmes sont la musique de la Tie. » « La musique esl ;mme, etc. » Wagner s'exprime très fréquemment de la sorte. On eut dire que, pour lui, la mélodie et la femme se confondaient onime étant l'une et l'autre la condensation sensible du beau épars ans la nature.
(2) B. an Ufilig. p. 167, 175.
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Mais quelque puissance qu'eussent sur lui les charmes féminins, ce qu'il avait peut-être le plus à cœur à ce moment-là, c'était d'entendre de la musique et notamment de la sienne. Comme nous l'avons vu, il n'avait pu mener à bien le projet de donner son grand concert. Toutefois, il eut le bonheur de diriger quelques-unes des sj'mphonies de Beethoven, et avec tant de succès que le public consentit à quelques sacrifices pour faire connaissance avec ses propres œuvres. Il put faire exécuter l'ouverture de Tannhœuser avec un orchestre nombreux (1) puis monter au théâtre le Vaisseau Fantôme.
En vérité, les longues méditations auxquelles AVagner venait de se livrer pour bien saisir le but qu'il poursuivait l'avaient métamorphosé à ce point que ses premiers opéras lui étaient presque devenus étrangers. Du moins, il les juge comme tels dans sa correspondance ; et cette autocritique présente assez d'intérêt pour mériter d'être citée. D'abord il faut dire que l'ouverture de Tannhœuser lui fit éprouver un véritable ravissement. « Je ne connais pas, écrivait-il, un poème musical, capable de produire un effet aussi grand sur les sens et sur l'imagination (i2). » Mais il ajoute que la place d'un sembla ble morceau est moins au théâtre qu'au concert, où l'on peut le faire accompagner d'un programme; et qu'à l'Opéra, le mieux serait de le réduire au pre-
(1) On fil venir à cette occasion de bons violons de Aarau, de Schafloiisc et de Bâle.
(2) B. an Uhlig, p. 173-174.
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ier andante, « le reste étant trop ou trop peu pour le ouverture, trop si l'on comprend et trop peu l'on ne comprend pas. » Quant au Vaisseau Fanme il jugea que dans l'ensemble « le coloris était isissant et d'un grand caractère », mais la déclaation lui parut timide et les formes de l'opéra core bien prédominantes, t Maintenant que j'ai en main mes vers rythmiques, écrivit-il, je crois que je pourrai me comporter d'une façon toute autre avec l'harmonie. Je ne dis pas que je serai d'une simplicité patriarcale, mais les mouvements de mon harmonie seront plus amples et mieux caractérisés (1). » Du reste, il obtint de l'on rture de Tannhœuser une exécution hors ligne et 1 n'arriva pas à transformer les interprètes du aisseau Fantôme en véritables acteurs, du moins s représentations de Zurich furent, dit-il, de beaulup supérieures à celles de Dresde. Le succès fut es grand. Bien que les abonnements eussent été spendus et les prix augmentés, le théâtre fut come pendant quatre soirées consécutives, et si l'on 3n tint là, c'est que la saison était terminée. Plus ■and encore paraît avoir été l'enthousiasme souvé par l'ouverture de Tannhœuser . Les femmes irtout a furent mises hors d'elles » et durant Taution de cette musique brûlante, plus d'une, dit ''agner, « pleurait et sanglotait (:2) «.
(i) li nn UllUfj, p ns-119.
(2^ Ibid., p. 173, 184-185, 297-29S. B. n'oyncr Liszt T. F,
Voir de jolies femmes mises par lui dans un tel émoi, s'enivrer d'un tel spectacle et en même temps vibrei de sa propre musique, c'en était assez, semblerait il, pour faire jaillir l'inspiration. Eh bien, non au lieu de se mettre à l'œuvre, le voilà qui se la mente de n'avoir pas assez d'argent pour aller faire un voyage en Italie. « Si je vivais à Naples, en An dalousie ou aux Antilles, écrit-il, je ferais bien plus de musique et de poésie que sous notre ciel brumeux, qui dispose toujours à l'abstraction (1). i Cependant le mois de mai arriva, et, avec lui, le belle saison, pendant laquelle il vaut mieux assurément être en Suisse que sous les tropiques, ou même sur les bords de la Méditerranée. Par une radieuse matinée, AVagner étant allé se promener avec son élève C. R., les deux amis atteignirent le haut d'une colline d'où l'on jouissait d'un superbe panorama. Et comme, justement, une maison s'}? trouvait qui était à louer, ils l'arrêtèrent immédiatement. Ce fut là, dans la paix d'une campagne délicieuse, que AVagner se mit à l'œuvre. Il établit d'abord le plan général de la tétralogie tel qu'il l'avait fixé pendant l'hiver. Puis le 29 mai, il passa à l'esquisse détaillée delà Walkyrie, ce qui lui prit peu de temps car le 1" juin il commençait à écrire le poème qui fut achevé le l*"" juillet (2).
La Walkyrie est le pivot de V Anneau du Nibelung :
(1)1?. Wagner Liszt. T. I, p. 168.
(2) Ihid., \). 178. B. an UlUig, p. 192, 193
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'est là que s'effectue la soudure des deux drames isparates dont la réunion a donné naissance à ette œuvre extraordinaire. Il s'ensuit que de toutes ;s pièces conçues par Wagner, c'est celle dontroronnance est la moins satisfaisante. Premièrement y a manque d'unité, car, au théâtre, c'est, non as l'idée qui compte, mais l'action visible en lauelle celle-ci s'est incarnée, et, dans la Walkyrie u dernier acte, Wotan et Brunhild ont pris la place ui. au premier, semblait devoir appartenir excluivement à Siegmund et à Sieglind. Puis, dans quel rdre défavorable s'opère cette substitution ! Les oétiques amours des deux malheureux jeunes ens et la musique enivrante qui en est l'expression, valent excité nos sens et notre imagination de la içon la plus véhémente. Voilà Wotan qui arrive our narrer et discuter. La musique fait place à la arole et, le sort de Siegmund étant fixé par les leux, c'en est fait de l'attrait romanesque. Au troiième acte, il est vrai, l'intérêt se réveille et la ausique se relève, mais comme le sujet est de naare plus austère, l'effet produit sur la sensibilité est eaucoup moins grand, de telle sorte que, dans ensemble, l'action au lieu de s'animer se refroidit, t ce n'est pas la parole qui s'efface graduellement evant la musique, comme il le faudrait, c'est plu- 5t le contraire (1). Wagner se rendit-il compte de
(1) Des quatre soirées de V Anneau, la Walktjrie n'eu est pas loiûs la plus populaire. C'est qu'il s'y trouve de grands effets
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cela ? Non, car l'idée, la grande idée qu'il voulait manifester, exigeait qu'il en fût ainsi, et elle le dominait alors trop complètement, pour qu'il put désirer autre chose que sa réalisation. Du reste, il faut bien dire que c'est avec une inspiration débordante qu'il donnait corps à sa conceptian. Pour le premier acte, la musique se formait parfois, en même temps que les vers, d'une façon si précise qu'il en put noter de suite des fragments importants (I). Et, si les dieux ne pouvaient enflammer à tel point ses facultés créatrices, néanmoins, quelle vie puissante ils prenaient, malgré leur origine abstraite ! Comme Wotan est bien l'homme de quarante ans, qui se lance en de folles entreprises pour oublier qu'il vieillit. Et Fricka n'est-ce pas le type de l'épouse devenue acariâtre parce qu'elle enrage de n'être plus séduisante ? — Wagner était assurément content de son œuvre. Sa correspondance avec Uhlig le montre bien. « Ma Walkyrie devient terriblement belle », écrivait-il. Il allait même jusqu'à dire que lorsque la tétralogie serait finie, il n'aurait plus rien à faire, « tout ce qu'il était capabh dépenser, sentir et concevoir lui semblant devoir y" passer entièrement (2) ». C'était vrai puisque
musicaux et scéniques. Fidèle a ses habitudes, un public d'opéra ne demande pas aiilre chose.
(1) Houston Chamberlain. Notes Chronologiques sur i Anneau du Nibelung. Revue Waguérienne, an. III, n" XII. ,
(2) B. Wagner Liszt. T. 1, p. 178, 200.
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^ristan et Parsifal en sont le complément (1). En revanche, le travail enfiévré et acharné auquel l s'était livré pour composer la \Valkyrie en si peu le temps l'avait épuisé, et son désir de voir l'Italie l'avait fait qu'augmenter. Les imprésarios des héàtres de Leipzig, Francfort, Breslau, ayant exirimé l'intention de monter Tannhœuser, il résolut e visiter rOberland bernois et les lacs lombards, jnsi, il se décida à dépenser, pour satisfaire une intaisie, l'argent que devait lui rapporter cet ourage, avant de s'être rendu compte des ressources rtistiques qui pourraient lui être offertes, et de avoir si on serait disposé à entrer dans ses vues. — i'est ici que nous apparaît à son point de départ ce u'on peut appeler la faute, la faute tragique de ^^agner.
(1) Pour plus de détails sur les drames de Wagoer ou devra lire s excellentes études de M. Maurice Kufferalh. La Walkyrie jez Schots. — Parsifal, Siegfried, etc., chez Fischbacher.