‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 3)Chapitre 18 sur 30 · NIBELUNG · texte numérisé non relu

NIBELUNG

.a faute tragique de Wagner. — Voyage aux lacs italiens. — L'évolution pessimiste de Wagner s'accentue. — il veut devenir propriétaire. — Dépenses inconsidérées. — Notices sur l'exécution de Tannhœuser et du Vaisseau Fantôme. — Benvenuto Cellini de Berlioz et Adolphe de Raff à Weimar. — Ce qu'en pense Wagner. — Enthousiasme de l'artiste créateur. — Wagner aspire lui-même au trésor des Nihelungen. — Le poème du Rheingold. — Achèvement du poème de V Anneau du Nihelung. — Enivrement et découragement. — Echec de Tannhœiiser à Leipzig. — Mort de Uhlig. — W'agner fait publier le poème de V Anneau pour ses amis.

J'ai parlé, à la fin du chapitre précédent, de la ^aute de Wagner. On peut bien penser que si je voulais scruter la vie privée du maître, j'aurais à •élever plus d'une peccadille. Mais, comme je ne ïi'occupe que de l'artiste, ce que j'appelle sa faute, sa grande faute, c'est de s'être mis par sa prodiga-

lité dans l'obligation de vendre son œuvre sans condition, et par là, d'avoir encouru la responsabilité première de toutes les représentations et auditions chaotiques, qui ne peuvent qu'achever de pervertir le goût du public et rendre plus lointaine la solution du problème artistique que le maître avait si courageusement abordé.

A vrai dire ces défaillances de Wagner ont leur excuse que lui-même a bien su faire valoir. « Pour pouvoir me plonger dans lesondesdelafantaisie(l), écrivait-il, et réussir dans la tâche si difficile de créer un monde nouveau, il faudrait au moins que mon imagination fût aidée, et ma force de conception alimentée. Je ne puis vivre comme un chien!... Oh ! quand, après avoir tracé le plan de mes Nihelungen, je me décidai à l'exécuter, je comptais sur une grande assistance pour m'en donner la force. Il m'eût fallu une existence toute différente de celle que j'ai menée jusqu'ici ! » Ces lignes sont touchantes, mais elles ne sont pas exemptes d'exagération. Pendant longtemps, Wagner n'eut pas pour lui, il est vrai, le grand public, ni la fortune que donnent les succès retentissants. Mais il eut, par contre, des amis enthousiastes qui le mirent à l'abri des soucis matériels et le soutinrent de leur ardente sympathie. A Zurich, il se trouvait dans une ville agréable, dont les environs lui permettaient de faire des excursions nombreuses. Il était entouré d'hommes

(1) B. Wagner Liszt. T. Il, p. 4.

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apérieurs, et il avait une petite cour de jolies femles, passionnées pour sa musique. Avec de tels vantages il aurait bien pu, ce me semble, attendre our songer au superflu, d'avoir en poche l'argent écessaire. — Certes, je ne prétends pas qu'il aurait û, ainsi qu'il en eut un moment l'intention, interire la représentation de ses opéras partout où il ne ouvait commander en maître. La divulgation de îs premières œuvres était le seul moyen réellement Ticace de lui créer les partisans dont il avait besoin Dur la réalisation de ses projets ultérieurs (1). ais, de ce qu'il était ainsi forcé d'avoir recours à 38 scènes où la routine rendait impossible l'accomlissement parfait de ses désirs, il ne s'ensuivait is, comme il le déclara plus tard, qu'il fallût tout )andonner au pis. Au contraire, pour que ses preiers opéras pussent préparer le terrain au grand uvre qu'il voulait maintenant lancer dans le onde, il était indispensable de les réserver aux éàtres seuls, où l'interprétation pourrait être aussi informe à ses tendances nouvelles que l'état actuel !S choses le permettait. Or, pour arriver à ce ré- Itat, il importait de ne pas dépenser d'avance le 'oduit supposé de ces représentations — comme il

'1) Du 6 juin au 8 août lSo2, il parut sur Wagner, dans la Go- Ite Musicale de l'aris. une longue 6tude de Fétis père dont la iclusion était que si Wagner avait tenté de réformer l'opéra et société, c'était parce qu'il ue pouvait pas réussir par les voies linaires. Pour répoudre a ces articles, que Wagner considéra nme la réplique de Meyerbeer à Opéra et Drame, il était nécesre que dos succès fusseut obtenus.

commença à le faire pour aller explorer l'Oberland bernois et les lacs italiens.

Encore, si pendant ce voyage, qui est un des plus beaux qu'on puisse faire, Wagner avait pu goûter un moment de réel bonheur, et trouver le stimulant qui lui manquait pour se mettre à l'œuvre ! Mais il fut loin d'en être ainsi, comme nous allons voir en j le suivant pas à pas. — Parti de Zurich le 10 juillet, il se dirigea vers Lucerne, passa le col ravissant de Brunig, visita les lacs de Brienz et de Thoun, puis, après avoir vu Interlaken, il fit, par un temps superbe, l'ascension du Faulhorn. Là, il eut, dit-il, « la vision enchanteresse du monde des glaciers ». Tous les principaux sommets des Alpes bernoises: leWetterhorn, le Schreckerhorn, le Finsteraarhorn, le Mœnch, la Jungfrau, se dressaient devant lui avec tant de netteté, qu'il lui semblait pouvoir les toucher du doigt. Wagner fut émerveillé ; cependant, le soir, arrivé à Meyringen, s'il prend la plume, c'est pour se plaindre (1). 11 a bien supporté la marche, écrit-il à Uhlig, mais sa tète le fait souffrir, « ses nerfs étant toujours excités ou fatigués, jamais en repos ». Et il conclut que son mal est incurable, car il est causé « par la position extraordinaire dans laquelle il se trouve à l'égard du monde, qui ne peut lui donner aucune jouissance, mais qui est pour lui, au contraire, une source continuelle de peines et de tourments. » Ainsi, « pendant le voyage

(1; B. an Uhlig, p. 202-203,

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l'il vient de faire, poursuit-il, les canailles d'homes lui ont gâté la plus splendide nature, par l'irrition et le dégoût qu'ils lui ont inspirés. » Le plaisir ème que lui avait fait ressentir la beauté des urnes, s'est évanoui « devant la furieuse trivialité int elles sont rongées ». Si vous considérez mainlant, que ces montagnards de l'Oberland n'ont lère été influencés par notre civilisation, et que ce nt deséchantillons asse^ bien conservésde l'homme imitif, vous reconnaîtrez que^, quelque fâcheuses 16 dussent être les conséquences matérielles de ce yage insensé, il ne fut pas du moins tout à fait utile pour Wagner, car il contribua à le guérir

son fol optimisme. En effet, peu de jours après, uteur de la Société de V Avenir écrivait que ses 3es sur les hommes s'assombrissaient de plus en lis et que, maintenant, il en venait souvent à se mander « si leur espèce n'était pas destinée à sparaître (1) ».

De Meyringen, Wagner alla au glacier du Rhône r la pittoresque vallée de l'Aar et le Grimsel, lis d'Ubrich il monta au col de Gries, d'où il desndit au lac Majeur. Partir d'un sommet alpestre lur arriver en quelques heures dans une belle liée d'Italie; après les glaces, les rochers perdus ns la brume, les sapins noirs et durs, voir s'arndir les châtaigniers luxuriants, puis les oliviers

les vignes, formant berceau ou festonnant les

{)B. an L'IiUij, p. 205.

220 HICIFARD NVAGNER

bords du lac azuré: c'était là, pour un homme du Nord qui ne connaît pas encore la nature méridionale, une véritable féerie. AYagner fut en effet ravi; mais cela dura peu. D'abord la chaleur qu'il trouva en Italie l'accabla, le confondit à tel point que lui qui, regrettant de n'avoir pas le ciel des Antilies pour l'inspirer, avait résolu de composer le poème du Rheingold sur le bord des lacs italiens, ne put qu'à grande peine... écrire à ses amis. Et puis, pour son malheur, sur le bateau qu'il prit à Baveno, on embarqua une provision de poulets et de canards. Compatissant comme il l'était pour les bêtes, il surveille l'opération et constate, non seulement qu'on jette les cages fort brusquement, mais que, pendant le trajet, onne donneniàmanger ni à boire à ces malheureux volatiles. Dès lors, c'en est fait. Le paysage le plus enchanteur peut se dérouler, il est hors d'état de l'admirer. 11 n'y a plus en lui qu'un sentiment : la colère et l'indignation contre « ces canailles d'hommes » qui, décidément, lui paraissent mériter d'être retranchés de la face du globe. Pour calmer sa mauvaise humeur, et se mettre en situation de jouir de Lugano, il faut qu'il fasse venir sa femme et son chien Peps pour y séjourner avec lui. Quand il était seul, il dépensait vingt francs par jour, et, déjà, l'argent que les représentations de Tannhœuser à Leipzig devaient lui rapporter, s'en était allé. Mais, bah! comme des pourparlers avaient encore été entamés avec d'autres théâtres, il ne regardait pas à la dépense.

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isi, continuant son voyage avec M"'^ Wilhelmine, îvint par le Simplon, Martigny, la mer de Glace, lève, puis Lausanne : tout cela pour arriver à i ? au désenchantement le plus complet qui, éveillant d'autres désirs, devait le pousser à itres dépenses. « Pendant quatre semaines, j'ai lit un long voyage, qui était la réalisation d'un eau rêve longtemps caressé, écrivait-il à son etour (1). J'ai eu de belles et grandes impresions, mais, toujours, j'ai cherché vainement elles qu'il me fallait, et jamais je n'ai trouvé la aix intérieure. C'en est fait, ma jeunesse est mie, et pour moi il ne s'agit plus de vivre mais le mourir petit à petit. — Voilà ce que mon oyage m'a appris. Mais puisque je ne peux plus aener qu'une vie artificielle — et j'entends par à une vie consacrée à Tart — je veux agir radi- ;alement et me procurer tout ce qui pourra me outenir artificiellement. Posséder une petite naison de campagne, ici, dans les environs, sur me hauteur dominant le lac; administrer cette )ropriété, m'y entourer de fleurs et d'animaux, !n faire un coin agréable pour mes amis : tel est e désir qui vit maintenant en moi avec une telle orce que j'ai résolu de le contenter à tout prix. » Wagner qui voulait établir l'anarchie parce qu'il »yait que l'homme était naturellement bon, nous it tout à l'heure que c'était, au contraire, une

) B. an Ultlig, p. 207.

« canaille, méritant de disparaître ». Maintenant, lui, le grand apôtre du communisme, il veut devenir propriétaire ! La volte-face paraît donc totale. — Ce n'est pas tout. Wagner voulait le devenir immédiatement, et pour cela il était décidé à emprunter dix mille francs qu'il rembourserait par acomptes avec les fonds que ses opéras devaient lui procurer. Heureusement, il ne put trouver de prêteur pour une somme aussi considérable. Mais il donna satisfaction partielle à ce nouveau désir cd faisant d'assez copieux déboursés pour rendre son installation plus luxueuse. Ce furent là de nouvelles dettes qui, s'ajoutant aux précédentes, ne devaient pas le mettre dans une avantageuse position pour discuter sur la représentation de ses opéras dont les bénéfices se trouvaient ainsi engagés d'avance.

Il est juste de dire que, malgré une situation si compromise, Wagner n'en posa pas moins d'abord ses conditions haut et ferme. Dans deux notices qu'il écrivit pour faire connaître la façon particulière dont Tannhœ.user et le Vaisseau Fantôme devaient être étudiés (1) et qu'il envoya aux directeurs de théâtres avec lesquels il était en débat, il réclama énergiquement que ces œuvres fussent produites intégralement. Et, pour qu'on ne lui opposai pas ce que lui-même avait toléré à Dresde, il déclara que les coupures pratiquées alors dans Tannhœuser,

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levaient à cet ouvrage toute sa signification, mais l'elles lui avaient été imposées par l'incapacité isolue des chanteurs, et notamment de Tischateck (1) dans tous les passages réellement dramajues. Or, c'étaient là des paroles graves. Tischateck était le meilleur ténor de l'Allemagne, le plus •te à tenir le rôle de Lohengrin écrit spécialement lur lui; enfin, c'était un personnage influent dans monde théâtral : en l'attaquant de manière à s'en ire un ennemi, Wagner créait un obstacle sérieux ['expansion de ses opéras. De plus, le maître réclaait impérieusement : « qu'on fît lire ses poèmes à Lute voix par les artistes qui devaient les interprér, en les déclamant comme de véritables drames; que, si une semblable lecture n'éveillait pas chez us le plus vif attrait pour une tâche si nouvelle, ns aller plus loin on renonçât à donner ses ouvrais. » Certes, voilà des paroles nobles et désintéssées, mais rien que des paroles, moins même que is paroles, puisque, comme on pouvait s'y atten- 'e, la plupart des directeurs de théâtre déposèrent s brochures dans leurs archives sans en lire un aître mot.

Il paraîtrait cependant qu'il faut savoir gré à agner, non seulement d'avoir tenu un tel langage, ais aussi d'avoir pris la peine d'écrire ces notices, ors qu'il était plein de V Anneau du Nibelung.

;i) Voir G. S. T. V, p. 171-174 ; T. VIII, p. 236. ii. Wagner szt. T. I, p. 79-80, 176-177.

Dans une lettre qu'il adressait à Liszt (i), après avoir dit que, pour rien au monde il ne laisserait représenter Rienzi^ il ajoutait que « c'était avec le plus grand dégoût qu'il s'occupait du Vaisseau Fantôme, de Tannhœuser, etc., et que si ces ouvrages avaient été exécutés, une seule fois, assez bien pour être compris, il les vouerait au diable ». Voilà qui est bien, et ce spectacle d'un artiste qui, dans l'ivresse d'une création nouvelle, ne fait plus aucun cas de ses œuvres antérieures, a de la grandeur. Mais, ce qui semblera moins édifiant c'est que, par la même occasion, il cherchait à détourner Liszt de monter à Weimar, comme celui ci l'avait décidé, Benvenuto CeUlni de Berlioz et Adolphe de Raff. — Le fait est assez curieux pour mériter qu'on s'y arrête, et l'on me permettra de reproduire tout au long les paroles de Wagner. ï

« Si je ne me trompe Benvenuto a au moins douze ans

u d'âge, écrivait-il donc à Liszt le 8 septembre 1852 (2).

« Est-ce que Berlioz ne s'est pas suffisaniment déve-

c< loppé depuis lors, pour être en état de faire quelque

« chose de tout dilFérent ? Quelle pauvre confiance il

(' faut avoir en soi-même pour se rattacher ainsi à un

« ouvrage de jeunesse ! Berlioz a très bien vu par où

« péchait Benvenuto. Le poème est mauvais, et le com-

« positeur s'est trouvé dans la position contre nalure

(( d'avoir à suppléer par des inventions purement mu-

« sicales aux lacunes que le poète seul pouvait com-

<( bler. C'est dire qu'aux défauts de Benvenuto Berlio2

(1) B. Wagner Liszt. T. 1, p. 189.

(2) Ibid.,\K 187.

l'évolution PESShMlSTE 225

ne pourra remédier ni maintenant ni jamais. — Mais lequel importe plus de Cellini, ou de Rerlioz ? — Laisse donc de côté le premier dans l'intérêt du second. Pour l'amour du ciel, il faut que Berlioz écrive un nouvel opéra. Et c'est grand dommage s'il ne le fait pas, car une seule chose peut le sauver : le drame... Crois-moi, j'aime Berlioz, malgré la méfiance et l'opiniâtreté avec laquelle il s'est toujours tenu éloigné de moi. 11 ne me connaît pas, mais moi je le connais, et si j'attends quelque chose de quelqu'un, c'est de lui ; à la condition toutefois qu'il ne continuera pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son Faust, car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans tomber dans le plein ridicule. — Si un musicien a besoin du poète, c'est Berlioz. Et son erreur, c'est que, ce poète, fût-il Shakespeare ou Gœthe, il l'accommode toujours selon son caprice musical. Berlioz a besoin du poète qui le pénètre de part en part, qui le contraigne par l'enthousiasme, en un mot, qui soit pour lui ce que l'homme est pour la femme. Je vois avec douleur que ce musicien, doué au-dessus de toute mesure, se perd par l'isolement égoïste dans lequel il se tient. Puis-je l'aider ? Tu ne veux pas de mon Wieîand. Tu sais que je trouve beau ce poème, et que si je n'eu fais pas la musique, c'est parce que je ne le puis plus. Offre-le à Berlioz (1).

J'admets volontiers qu'en offrant Wieland à son iule français, Wagner ait cru lui faire un beau deau, quoiqu'il sautât aux yeux qu'un poème aussi vertement révolutionnaire était impossible à

1) Comme je l'ai dit, la musique de Wieland devait passer dane nnean .

nii^iiAi\i> >^AU.^r,l\

Paris en 1852. Je veux bien croire que l'amitié pour Berlioz dont il faitprofession ici soit sincère, quoique i'âcreté avec laquelle il l'a attaqué dans ses écrits, destinés à la publicité^ permette d'en douter (1). Enfin, je suis convaincu que les critiques formulées par Wagner contre Benvenulo , la Damnation de Faust, etc., sont fort justes, et je considère moi-même, comme un grand malheur qu'au lieu de maltraiter, comme il l'a fait, les chefs-d'œuvre de la poésie, Berlioz n'ait pas laissé sa musique se modeler sur un poème digne d'elle. — Mais il tenait beaucoup, lui, à ce que son Benvenuto Cellinï^ qui n'avait eu que deux misérables représentations à Paris, et qu'il considérait, à tort ou à raison, comme une belle œuvre, fût réhabilité à Weimar. S'y opposer n'était pas, certainement, agir en bon camarade. Je pense que les écrivains qui ont reproché si vivement au maître français, sa conduite à l'égard de Wagner, lors des représentations de Tannhxuser à Paris, en conviendront eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit, pour tâcher de déterminer Liszt à éconduire Berlioz, Wagner y mettait encore des formes. Pour Raff, il procède beaucoup plus cavalièrement. « Les hommes n'ont-ils donc plus de vie « en eux, s'écrie-t-il (2), pour être ainsi toujours « obligés de retravailler des œuvres anciennes? La

(1) Dans Opéra et Drame Wagner appelle Berlioz un mécanicien, puis affirme qu'il esta tout jamais enseveli sous les décombres de SCS machines.

{% B.Wagner Liszt. T. I, p. 188.

L ÉVOLUTION PKSSIMISTE

lature enfantant sans cesse des germes nouveaux, aisse viertlir et mourir les êtres auxquels elle a me fois donné l'existence ; il en est de même )OLir l'art véritable. Tu me dis que l'opéra de iafî a déjà beaucoup plu. Cela devrait lui suffire. In tous cas, il a été plus heureux que je ne l'ai îté pour mes Fées, qui n'ont pas pu voir le feu de a rampe, et pour ma Défense d'aimer, qui n'a eu qu'une seule représentation honteuse... Du nouveau 1 du nouveau !! Donnez-nous toujours du nouveau, enfants que vous êtes ! Si vous retournez en arrière, le démon de l'improductivité vous a saisi, et vous êtes de bien pauvres artistes. » Il nviendrait de répéter ici les observations que us avons faites au sujet de Berlioz. Toutefois, il it aussi reconnaître dans les dernières lignes xultation sincère de l'artiste qui porte en soi tout monde nouveau et qui, dans sa naïveté d'homme génie, trouve ce qu'il fait si naturel que les autres i paraissent n'avoir qu'à vouloir pour en faire tant.

Cependant, les sommes considérables que Wagner tendait de la vente de ses opéras, quand il s'était ncé en des dépenses étourdies, n'étaient pas veles, et vers la fin de l'année, le maître commença se trouver dans une situation des plus critiques. Il mois de décembre il n'avait pas un centime demt lui, et sa femme, pour pourvoir aux besoins î la maison, avait fait pour quatre cents francs de îttes, qui s'ajoutaient aux cinq cents francs em-

==^^ ^r:ijzir .1

pruntés par lui-même avant de partir pour l'Italie A ce moment-là, MM. Vieuxtemps et Belloni, di passage à Zurich, lui ayant donné à croire que lej brochures de Liszt lui avaient valu une certainJ célébrité à Paris, il eut l'idée d'offrir Tannhœuse} au Grand Opéra, où un succès eût été si profitable et il fit commencer la traduction française de ce ouvrage par son ami le poète Herwegh (1). L'ap pât du gain n'était pas ici, du reste, seul en jeu W^^ Johanna Wagner, l'excellente interprète d'Eli sabeth à Dresde, était alors à Paris, et Ro,2:er parais sant au maître capable d'incarner, mieux que nu autre ténor, le rôle du héros de la Wartburg, Wagner était séduit par la perspective d'une exécution vraiment hors ligne. C'est dans les pourparlers qui eurent lieu, presque au même moment, avec la direction de l'Opéra de Berlin que nous voyons, pour la première fois, la soif du lucre obscurcir réellement la conscience de l'artiste. Vu l'importance de la capitale prussienne, et le retentissement qu'un échec dans cette ville aurait en Allemagne, Liszt avait conseillé à AVagner de n'y autoriser la production de Tannhœuser qu'à la condition d'être représenté à toutes les répétitions, par un ami muni de ses pleins pouvoirs, et il s'était généreusement proposé lui-même pour remplir cette mission délicate. Mais comme M. de Hiilsen, intendant du théâtre, repoussa cette immixtion du chef d'orchestre

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. 191.

l'évolition pessimiste 229

Veimar qu'il jugeait offensante pour le personnel : il avait la direction, Wagner qui, d'abord, t accepté avec empressement et reconnaissance re de Liszt, fut tenté de renoncer à tout contrôle r avoir l'argent. « Le mieux ne serait-il pas, ;rait-il à Liszt (1), de me montrer indifférent, léme de prendre gaîment la chose ? Si cela me )orte trois cents thalers je pourrai acheter une teille de Champagne et la boire en tournant le aux imbéciles. » Que ce ne soit pas là une simple ade, c'est ce que montre une lettre adressée à g un peu auparavant, a Commentpeux-tu croire, iisait-il, que je n'ai pas besoin d'argent î Soisiien convaincu, je suis possédé par une cupitoute commune. Ce n'est plus le Graal, c'est 'ésor des Nibelungen que je poursuis mainte- : ! (2) »

)ut cela est assez pitoyable, mais comportait un ignement nécessaire, peut-être, pour achever de luire \Yagner à une appréciation de la nature laine plus juste que celle sur laquelle il avait lé sa théorie de la société de ravenir. Nos opiis sur les hommes, découlant surtout de ce que 3 avons pu observer en nous-mêmes, l'idée que négation est chez eux une vertu naturelle, avait laître en Wagner^ lorsqu'il sacrifiait position, une, avenir à une œuvre d'intérêt commun, et

li. Wagner Liszt. T. 1, p. 190.

fi. an Ufdig, p. 222.

les écailles devaient lui tomber des yeux, quand i

aurait pu constater que, lui-naême, était en proie

une « avidité toute commune ». Mais ces résultai

ne furent acquis que plus tard. Au moment on nou

sommes, le pessimisme de Wagner était de natui

si fugitive qu'il paraît avoir eu pour seul effet d

faciliter la composition du poème de VOr du Rhii

en permettant au maître de s'identifier avec l'avid

Wotan et même avec Albérich, dont il alla jusqu

prendre le nom pour signer ses lettres. Il suffisa

de quelques bonnes impressions pour le ramener

voir tout en beau. Telle fut la nouvelle qu'il reçi

alors de l'intelligente interprétation et du gran

succès de 7ann/îa?use?'à\Viesbaden età Breslau (1

Tel enfin le ravissement que lui causa la lecture d

poète persan Hafiz qui, cet hiver-là, paraît l'avo

passionné autant que Shelley l'année précédent!

« C'est le plus grand des philosophes, écrivait-i

« car personne n'a encore aussi sûrement et irr

« fragablement mis à nu le fond des choses. Il i

« fait cas que de l'amour, et sans se laisser arrêl<

(( par la majesté ni la sainteté des mots, il déclai

<» que tout le reste ne vaut pas un fétu. — Un ei

« seignement à peu près semblable ressortira c

« mes Nibelu7igen ! (2) »

(1) Apiès avoir reçu la notice de Wagner, M. Schindelmeisse" chef d'orchestre de l'Opéra de Wiesbadea, faisait recommencer nouveau les études de Tannhœuser. Grâce à cette direction iati ligenle et au talent de la première cantatrice M™» Morilz le siicc était complet. A Breslau Taiiuliœuser était donné douze fois t quatre semaines.

{2)B.an Uhlig, p. 236-23"/.

l'évolution pessimiste 231

Le poème du Rheingoldîui terminé au commenceent de novembre. Ensuite, après avoir profité de lelques beaux jours pour faire, en compagnie du • Wille et de Herwegb, une excursion au lac de 'allenstadt, Wagner se mit à remanier les deux egfried. Pour le premier, il n'y avait guère qu'à ipprimer les récits, devenus désormais inutiles, et icore, dans cette besogne, il procéda avec la plus •ande réserve. Désireux que cette pièce put à la ^ueur, se suffire, il laissa subsister telle quelle la ène entre Mime et Wotan, qu'il aurait dû rendre complètement s'il n'eût voulu qu'elle restât ixposition du drame. La Mort de Siegfried le retint us longtemps, car plusieurs parties furent refaites tièrement : d'abord le prologue des Nornes^ dont fit un exposé général du mythe des Nibelungen, lis la scène entre Brunhild et les Walkyries qui, une sorte d'intermède lyrique qu'elle était, devint le scène d'action entre Brunhild et une seule Wal- Tie, destinée à nous montrer l'héroïne cédant à goïsme de l'amour ; enfin la conclusion qui fut ndue absolument tragique. — Le 23 décem- 6 (1852) Wagner terminait le poème de l'Anneau i Nibelung et, pendant la nuit de Noël, il en fit la :ture chez le D"" Wille. Ce fut là un moment ivresse pour le maître, car il était littéralement Joui par son œuvre, et à tel point qu'il ne craignit is de dire à un ami que c'était « le plus grand >ème qui eût jamais était fait (1) > .

'{) B. an Ulilig, p. 24G. B. Wagner Liszt, T. I, p. 200.

232 RICHARD WAGNKR

Restait à composer la musique de cette gigantesque épopée. Wagner assure qu'il la voyait déjà, cette musique, et que la forme s'en accordait si bien avec son sentiment intime que l'écrire serait pour lui une grande joie. Mais il la voyait vaguement, confusément comme une effluve ondoyante et il sentait que pour la saisir et la fixer (1) il lui faudrait faire un tel effort qu'une excitation joyeuse venue du dehors pourrait seule l'en rendre capable. Comme il n'avait au contraire que des sujets de tristesse, comme à ce moment-là, Tannhœuser tombait à Leipzig, la mort de Uhlig son meilleur ami. achevant de le décourager, il sentit au moins le besoin d'acquérir la preuve qu'il existait un groupe de personnes qui pussent s'intéresser à sa colossale entreprise et la soutenir. Tl fit donc imprimer un petit nombre d'exemplaires de son poème, en y adjoignant la description des conditions particulières dans lesquelles il devrait être représenté (2). Puis, le 11 février 1853, il les envoya à Liszt pour qu'il en fît la distribution. — Qu'on juge de l'impatience et de l'anxiété avec lesquelles il attendit les nombreuses lettres de réponse qui, pensait-il, ne pouvait manquer d'affluer !

(1) fi. Wagner Liszt. T. I, p. 180, 216.

(2) Ces conditions sont à peu pri's celles qui ont été réalisées à Bayreulh.

DMPOSmON MUSICALE DU RHEINGOLD ET COM- MENCEMENT DE LA WALKYRIE. — L'EVOLUTION PESSIMISTE. — NOUVELLE GERMLNATION ARTIS- TIQUE. — TRISTAN PARSIFAL.

icouragement. — La semaine Wagner à Weimar. — Wagner fait inutilement demander sa grâce. — Liszt lui recommande les consolations religieuses. — Grand concert à Zurich. — Wagner entend pour la première fois le prélude de LoJiengrin. — Visite de Liszt. — Séjour à Saint-Maurice. — Dégoût pour la théorie et les théoriciens. — Voyage en Italie. — Voyage à Paris.

— Composition du Rheingold. — Embarras d'argent.

— Wagner veut vendre ses opéras. — Insuccès de Lohengrin à Leipzig. — Etat d'àme dans lequel il achève le Rheingold. — Un article sur l'ouverture à' I phi génie en Aidide. — La musique du premier acte de la Walkyric esquissée. — L'évolution pessimiste. — Nouvelle germination artistique. — Détresse financière. — Désir d'écrire un ouvrage facile à faire représenter. — Amour tragi(iue dévoilant à Wagner la véritable nature de cette passion. — La parole et la musique dans la Walhgrie. — Schopenhauer. — Ecroulement de ruto[)ie optimiste. — Nécessité d'élargir son œuvre pour la mettre en harmonie avec ses

nouvelles idées. — Tristan. — Parsifal. — Une période de conlradiclions et de luttes intimes va s'ouvrir.

Hélas ! plus d'un mois après cet envoi du poème de V Anneau du Nibelung, Wagner n'avait encore reçu que deux lettres dont l'une était de son élève C. R. ! Pourtant le pauvre artiste avait grand besoin d'encouragement, car il était tombé dans la plus sombre tristesse. « Quand je m'éveille, écrivait- (« il à Liszt (1) c'est pour souffrir ! 11 n'y a rien qui « me plaise ou du moins tout ce qui pourrait me « plaire est au loin. Gomment donc ne pas s'aban- « donner au désespoir ! Si je vis encore, c'est grâce « à la poste. Aussi, est-ce avec la plus fébrile im- « patience que j'attends chaque jour le facteur qui « vient vers onze heures. S'il ne m'apporte rien, ou (( si ce qu'il m'apporte est insuffisant, alors c'en est « fait de ma journée entière.... Pour peu que cela (( continue, je renoncerai à l'art. Je ne sais quel ali- « ment je donnerai alors à mon existence, mais je « n'écrirai pas la musique des Xibelungen, et il fau- <« drait être inhumain pour me reprocher de ne pas « rester plus longtemps esclave de mon art. »

Assurément, on comprend l'abattementde Wagner. Mais aussi que pouvait bien dire ce poèms sans musique à des amateurs ou à des musiciens qui, certes, n'avaient nulle idée d'y chercher tout ce que Wagner y avait mis ou cru y mettre ! Et puis, si Liszt

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. 229, 201.

l'évolution pessimiste 235

lui-même lardait à écrire, c'est que son zèle s'exerçait d'une manière active. Après avoir fait goûter réellement à Weimar, Tannhœuser et Lohengrin, il avait monté le Vaisseau Fantôme, dont la première représentation eut lieu, justement le 16 février 1853. A-lors, comme le succès couronna encore une fois ses efforts, pour le rendre plus éclatant, il consacra à ces trois opéras une semaine qui fut appelée triomphalement la Semaine V/agner. Et avec quelle ardeur communicative Liszt remplissait la mission de révélateur du génie de Wagner ! on en peut juger par les lignes suivantes que j'emprunte aux mémoires d'un musicien de son orchestre. « Combien les répétitions qui précédèrent ces « grandes exécutions musicales, étaient pour nous « riches en enseignements, dit M. P. Cornélius (Ij. Et '( quelle merveille que la façon dont Liszt dirigeait c( et expliquait l'œuvre qu'il voulait dévoiler au « monde ! Qui oubliera jamais les paroles, les ges- « tes, le regard, par lesquels il enthousiasmait et « électrisait ? Quelle joie dans l'action commune de « tous ces jeunes artistes qui, fraternellement unis, « n'avaient d'autre désir que de s'associer à la pent' sée et à la volonté du maître. Combien nos soirées « étaient heureuses, et sereines nos nuits f Le motif « du Hollandais èidiiiïïoiTQ signe de ralliement dans « les ténèbres, la fanfare royale de Lohengrin^ notre a dernier salut quand nous nous séparions de Liszt,

(IJ Glasenapp. h. Wagners Lcben, etc. T. I, n. 345.

(( la mélodie victorieuse de V introduction du Iroi- (( sième acte, l'hommage que nous envoyions au (( maître aimé, quand nous nous imaginions alleren « Suisse, chercher l'exilé par train spécial. »

Si Wagner eût été témoin de ce bel enthousiasme, sans doute il y eût trouvé l'impulsion nécessaire pour ranimer en lui le foyer somnolent de la création musicale Mais combien pâle et terne était l'écho qui lui en arrivait à Zurich ! Aussi, quand il comprit clairement ce qui se passait à Weimar, quand il sut qu'un groupe s'y était formé de partisans décidés et ardents de son art, il n'eut plus qu'une pensée : faire lever le décret qui lui interdisait le sol allemand. Non pas qu'il eût envie de quitter la Suisse, où il avait trouvé un calme favorable au travail, il bornait ses désirs à aller de temps à autre à Weimar pour y trouver l'excitation et le renouvellement dont il sentait le besoin. Il y avait déjà longtemps que Liszt manœuvrait en secret pour obtenir la grâce de son ami. Jl agissait en personne avisée, qui connaît son monde et sait que, en pareil cas, une démarche trop brusque peut tout perdre. Mais allez donc parler de diplomatie à un homme comme Wagner, quand une fois il s'est mis une idée en tote ! Il écrivit à Liszt que s'il ne pouvait venir à Weimar dans un bref délai, il abandonnerait l'art « pour aller courir le vaste monde et voir s'il ne lui serait pas possible ainsi de trouver encore quelque plaisir à vivre ». Liszt s'exécuta, mais les résultats furent tels qu'il l'avait craint. Non seule-

l'évolution pessimiste 237

lent il ne gagna rien, mais les bureaux de police jrentavisésque, Wagnerayant manifesté l'intention e retourner en Allemagne, il fallait redoubler de urveillance à son égard. Quoique, certes, il n'y eût as de sa faute, Liszt fut désolé de cet insuccès, et fit tout ce qui était en son pouvoir pour adoucir 1 peine qu'en devait ressentir son ami. Il lui prolit de venir le voir en Suisse, aussitôt que ses ccupations le lui permettraient, et comme il était atholique fervent, il lui recommanda les consolaons que la religion seule. peut donner. « Tu voudrais aller vaguer à travers le vaste monde, lui dit-il (3), dans l'espoir d'y trouver vie, jouissances, délices ! Ah 1 comme de tout cœur je souhaiterais qu'il en pût être ainsi ! Mais ne sais-tu donc pas que l'aiguillon de la blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le porteras avec toi et que rien ne peut t'en guérir ? C'est ta grandeur qui fait ta misère. L'une et l'autre sont inséparables et doivent te torturer, te martyriser jusqu'à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves la délivrance. Je ne puis ni te faire un sermon, ni rien l'expliquer, mais je prierai Dieu pour qu'il éclaire ton cœur. Dusses-tu me railler amèrement, je ne saurais désirer pour toi autre chose, c'est dans le Christ, c'est dans la souffrance résignée en Dieu qu'est seulement le salut. >» elles et touchantes paroles qui, sous une forme

(3) B. Wagner Liszt. T. l, p. 232,

chrétienne, sont d'un vrai philosophe. AYagner le reconnaîtra plus tard. Mais alors, malgré l'enseignement qui, à tous moments, lui venaitdela vie même, il tenait encore à son utopie de la réalisation du paradis sur terre, par le triomphe de l'amour. Pour que ces illusions soient décidément dissipées, il faudra qu'une passion qui ébranlera jusqu'au fondement de son existence, lui révèle la nature cruelle de l'amour, et que, par là-dessus, composant la musique de la Walkyrie^ il lise Schopenhauer. Toutefois, si au moment où il les reçut, les exhortations de Liszt restèrent vaines, Wagner ne fut. pas moins ému de l'affection qui les inspirait, et la perspective de revoir bientôt son ami le remplit de joie. Enfin, ce qui acheva de le réconforter, ce fut la générosité de quelques habitants de Zurich, qui consentirent à lui avancer la somme indispensable pour qu'il pût finalement organiser, comme il l'entendait, un concert exclusivement composé de morceaux empruntés à ses opéras. Avait-il encore la pensée de trouver là le point de départ d'une série d'entreprises, dont le couronnement serait l'érection à Zurich du théâtre provisoire où apparaîtrait VAnnemi du Nibelung ? On peut en douter, car il écrivit à Liszt que son unique but était d'entendre de samusique, notamment le prélude de Lohengrin (1), qui jamais encore n'avait résonné à son oreille. — . Quoi qu'il en soit, il ne négligea rien pour que ce

\\) B. Wagner Liszt. T. 1, p. 217, 240

l'kvolition pessimiste 239

icert produisît le plus grand effet. Pour avoir un îhestre vraiment bon, il fit venir des musiciens, Q seulement des principales villes suisses mais me d'Allemagne. Il fît faire des travaux dans la le du théâtre pour en améliorer l'acoustique, fin, non content du programme dans lequel il nmentait tous les morceaux, il fit, avant le con- 't, des lectures publiques et gratuites des poèmes xquels ils étaient empruntés. C'est donc dans les îilleures conditions qu'eut lieu cette grande audin musicale, le 18 mai 1853 1). Wagner fut du 5te récompensé de ses peines. D'abord l'introction de Lohengrin lui causa une impression qui passait son attente. Son émotion fut si vive, asre-t-il, u qu'il dut se roidir pour rester debout ». succès fut aussi très grand devant le public. Il 3ut répétition du concert les 20 et 22 mai, avec lie comble, de telle sorte que les frais, qui s'étaient îvés à neuf mille francs, furent couverts. Enfin, la ;e se termina par un véritable triomphe. Une jeune Time remit, au nom de la société chorale de Zurich,

1) Voici la composition du programme. — Comme uilrodiiclion concert, Marche de Tannhœuser . l'^' {Le Vaisseau Fantôme) ballade ; 2, choeur des matelots : 3, ouverture. 1[<' (Tauuhœuser) intioductiou du 3* acte ; 2, chœur des[)èlerins; 3, ouverture. III^ oliengrin) i, grand prélude instrumental ; 2, scène chorale du acte; 3, musique de noce (introduction du 3« acte chœur nuptial, is reprise de Tintroductiou ([)our donner au tout une forme régure) . Suivait une notice explicative, dont le numéro concernant production de Lolienghn [G. S. T. V, p. 232) est curieux car montre combien Wagner était encore dominé, quand il le rédigea, ries idées sur l'amour qui sont le fondement de son utopie.

240 IIICIIARI) WAGNER

une magnifique coupe en or, au maître qui, à ce ,

qu'assure un journal du temps, fut presque enseveli

sous les fleurs et les feuillets contenant des poésies en son honneur. — Bref, Wagner en vint à penser que lorsque VAnneau du Nibelung serait terminé, il pourrait peut-être trouver à Zurich les ressources nécessaires pour le faire représenter.

Voici, semblerait-il, des excitations et des encouragements suffisants pour que le maître pût enfin se remettre au travail. Il n'en fut rien, car il était pour cela, trop agité par l'attente fiévreuse de la prochaine visite de Liszt. « Eh quoi, lui écrivaitil au lendemain de ce concert (1), tu vas me laisser seul pendant tout le mois de juin ! que vais-je devenir pendant tout ce temps-là? Je voudrais pouvoir me plonger dans un profond sommeil dont je ne me réveillerais que pour te serrer dans mes bras, m Il alla pour se distraire à Interlaken, où M™^ R..., la mère de son élève, avait fixé sa résidence d'été, et oii il put faire, avec son jeune ami, de belles excursions dans les montagnes. Mais, dès la fin de juiUj il était de retour à Zurich pour attendre Liszt, qui arriva le 2 juillet. Inutile de dire si l'entrevue fut cordiale et gaie. Il y avait cela de particulier que ces deux hommes, liés si étroitement par leurs œuvres, seconnaissaient très peu personnellement, Fixés dans des villes différentes, ils n'avaient passé que de courts instants ensemble. De là l'attrait ex-

(1) D. Wagner Liszt. T. I, p. 244-243.

l'évolution pessimiste 241

)tionnel de cette rencontre qui semble avoir augnté encore l'admiration de Liszt pour Wagner, l'était alors, contait-il plus tard (1), un Christophe ]olomb désespéré qui avait vu, touché du doigt in monde nouveau, auquel personne ne voulait roire. Il en portait les trésors dans son sein et on e traitait de fou ! Il avait l'inspiration contagieuse )Ourtant comme personne : il était né réformaeur. » En effet il avait su inspirer à Liszt une foi solue. Comme M. Wille demandait s'il ne serait 3 possible d'obtenir la grâce de l'exilé et de lui uver en Allemagne quelque place qui lui convînt : [1 n'existe ni place ni théâtre qui convienne à agner, répondit Liszt, il lui faut une scène, des inteurs, un orchestre, en un mot tout selon son Dpre sentiment. » — « Mais pour cela il faudrait is d'un million! » s'écria le D"" Wille. — «Il l'aura, )ondit Liszt, le million se trouvera (2).» — Ces paes montrent avec quelle sûreté Lisztavaitsu décour la force invincible qui étaitenWagneretdans son ivre. Une autre anecdote fera voir la jovialité fantine et l'intimité qu'il apportait dans ses raprts avec lui. On se souvient du chien Peps, ce 3e pour Wagner de l'ami fidèle. Pendant une proînade à Brunen, Liszt prit le nom de double Peps. is, comme les deux amis avaient désiré un breuge dont la force fût au diapason de leur gaîté et

1) Revue internationale. Dec. 86, p. 789.

2)Mém. de M^e wiHe, Deutsche Rundschau Fév. 1887, p. 270.

242 RICHARD WAGNKR

que le siout qu'on leur avait servi les avait satisfaits^ le nom de double Peps fut abandonné pour celui plus pittoresque de stout Peps. Mais ce n'était pas assez; il fallait que cette plaisanterie, si tendre sous son apparente puérilité, prît une forme plus précise. A la fin delà journée, Listz était devenu :. «Peps, con

doppio movimento sempre crescendo a fffff

jusqu'à l'exécution des Nibelungen ! (1) »

Ces bons moments furent bien courts. Le 10 juillet, Liszt partait pourCarlsruhe, où il devait diriger un grand concert, organisé, il est vrai^ principalement pour faire entendre quelques morceaux de Tannhœuser et de Lohe.ngrin ; et Wagner se rendit à St-Maurice dont les eaux lui avaient été recommandées. Que fit-il dans ce village voisin des glaciers, dont la situation est si favorable aux excursions dans la haute montagne? Je ne sais, mais ce; qui est sûr c'est qu'il ne s'y livra pas à des méditations théoriques. C'est même avec la plus mau^ vaise grâce qu'il accueillit alors les avances des hommes qu'il avait jadis sollicités de se joindre à lui pour vulgariser sa doctrine. Non seulement il ne se décida qu'avec peine à écrire une simple lettre à Louis Kœhler qui lui avait envoyé un livre sur la mélodie du langage, mais Brendel, s'étant déterminé à fonder un journal, dédié, non plus à la seule musique, mais, comme Wagner l'avait demandé, à Vart total, il refusa opiniâtrement d'y col-

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. 253,

l'évolution PESSLMISTE 243

orer. Liszt eut beau dire que c'était pour lui un oir de se mettre à la tète de ses partisans : rien put l'y résoudre. Il est vrai que ces écrivains, sont des dialecticiens purs procédant par siras abstractions, lui inspiraient du dégoût à lui, tiste. qui n'a jamais fait que décrire et défendre uvre concrète qu'il avait devant les yeux. <• En ^érité, Louis Kœhler, disait-il un peu auparavant (1), est un singulier original. Il considère a forme de l'opéra et du drame en elle-même. )u sujet, dont cette forme ne peut être que l'ex- )ression, et d'où, par conséquent, elle peut seule irer sa nature, il n'a nulle idée. Et. partant de à, il s'excite jusqu'à tomber dans l'enthousiasme. 3e l'enthousiasme pour une forme d'art sans con- :enu. est-ce concevable? Et dire, o mon Dieu, jue ce sont là mes propagateurs ! ! » Enfin il ivait à Liszt ouvertement 2 que cela le dégoùt « d'avoir à s'entretenir avec des gens sans ent qui ne le comprendraient ni maintenant ni nais, parce qu'il n'y avait pas en eux trace de itiment artistique, ni même vraiment humain. » urtant il est permis de supposer que Wagner ne fût pas refusé de prendre la direction de ces mmes de bonne volonté, s'il n'eût alors senti le

[) B. an Uhlig, p. l~o.

ï) B Wagner Liszt. T. I, p. 269. « Sa manière est sèche. logiet dydactique, dit de Brendel M. Maczewski. Il compense ce qui nanque en force directe et en sentiment poétique, par la persévéce. Dictionary of JHusic ediled by Grove.

244 RICHARD AVAGNER

besoin de redevenir exclusivement artiste. « Il est u un point sur lequel je suis arrivé à me reconu naître, poursuivait-il en effet naïvement, c'est (( que, prises isolément, mes facultés ne sont pas « très grandes. Je ne fais quelque chose de vrai- « ment bon que lorsque une conviction ardente les « concentre toutes pour une action unique. 11 y a (( quelque temps, ce fut une nécessité pour moi de « m'expliquer mes révoltes sur le terrain de l'art « et de la vie; alors je suis devenu philosophe; « mais maintenant j'agis, et quand on agit, on ne u s'explique pas. »

Sans doute, la musique des Nibelungen achevait de se cristalliser dans son cerveau, mais, en fait, il ne songeait alors qu'à s'amuser. Ses opéras lui avaient rapporté assez d'argent, pendant l'hiver, pour qu'il ait pu, finalement, se remettre à flot. Escomptant encore l'avenir, le voilà rêvant de nouveaux voyages; ses projets sont même, cette fois, beaucoup plus ambitieux. Il s'agit non seulement de retourner en Italie, mais de pousser jusqu'à la Méditerranée, puis d'aller à Paris avec Liszt, au mois d'octobre. Et ainsi fut fait. — Le 25 août, il est à Berne, en route pour Turin, où il assista à une représentation du Barbiere qui lui a laissé un persistant souvenir. Non pas, on le pense bien, que ce fut là son idéal musical ou dramatique, mais cet opéra- bouffe était joué avec feu par des artistes qui étaient en parfaite communion de sentiment avec le compositeur, et c'était assez pour que se produi-

l'évolution pessimiste 245

une manifestation de cet art vivant dont Wagner lit avant tout le champion. De Turin il alla à nés, puis à la Spezia. On sait combien pittoresque

le site de celte ville et combien il était poétique md il n'abritait qu'un village. La nuit, ne pouit dormir, Wagner s'accouda à sa fenêtre qui mait sur le golfe, et ce fut alors qu'il entendit musique de la première scène du Rheingold^ ez clairement pour pouvoir la noter. Ce fut donc nature qui l'évoqua. Il en devait être ainsi. Car igner ayant retracé dans le poème de V Anneau solution qui, d'un simple tableau des phénomènes ^'siques que le mythe était à l'origine, en a fait .duellement le miroir de la vie humaine, il fallait î la musique marquât cette progression. « Les hèmes, a-t-il dit lui-même, devaient être emiruntés à la nature, puis s'humaniser et se déveopper, au contact des passions, à mesure qu'elles pparaîtraient dans le drame (1). »

)u reste, ce voyage en Italie, encore plus que le mier fut une déception pour Wagner. Dès son ivée à Gènes il avait commencé à se sentir soufit, et à la Spezia son malaise s'accrut au point le mettre hors d'état de jouir de quoi que ce fût. rs le désespoir le prit ; il en vint à penser que sa oesse était déflnitivement finie, que la vie n'avait s aucun attrait pour lui et qu'il n'avait plus que X choses àfaire en ce monde : « composer et cre-

) G. S. T. VI, p. 377.

246 UICIIARD WAGNER

ver(sïc) (l).Gela n'empêcha pas que, après un couri repos à Zurich, il se remit en route. Le 4 octobre il était à Bàle, où il trouvait Liszt à l'hôtel des Troii Rois, choisi par lui-même « à cause de ses belles chambres et de son balcon sur le Rhin. » Là, le soir, devant Richard Pohl et un certain nombre de ses partisans, venus pour faire sa connaissance, Wagnei lut le poème entier de V Anneau du Nibelung, etpoui clore laféte,Lisztexécutaquelques-unes des dernièrcf sonatesdeBeethoven.Doublejoiepour le maître, car, si, assurément, ce fut pour lui un plaisir très vif de déclamer son drame devant un auditoire sympathique, entendre les grandes œuvres de Beethoven interprétées par Liszt, c'était à la fois en recévoii une révélation nouvelle et assister à une véritable création artistique. « Je prie tous ceux qui ont eu le u bonheur d'entendre Liszt jouer dans un cercle in- « time les sonates op. 106 et 111, écrivait-il l'année « suivante (2), de comparer ce qu'ils savaient déjà « de ces deux chefs-d'œuvre, avec l'intuition qu'ils « en eurent alors ! Si en les interprétant, Liszt n'a « fait que reproduire, c'était une reproduction qui « avait en soi plus de valeur que toutes les sonates « de nos compositeurs modernes qui passent poui « des productions, bien qu'elles ne soient au fond « qu'une imitation de la musique de Beethoven. « prouvantque leurs auteurs ne l'ontpas comprise, i

[i) B. Wagner Liszt. T. I, p. 273, (2) G. S. T. V, p. 241.

l'évolution pessimiste 247

Ensuite, que firent nos deux amis une fois à Paris ? 3ur vo^-age fut-il seulement un voyage de plaisir, 1 bien eut-il un but pratique ? Avide de jouissances , par conséquent ayant toujours besoin d'argent, est impossible que Wagner ne recherchât pas les îaux bénéfices que lui aurait valu un succès à Dpéra. Nous avons vu que l'an passé il avait fait )mmencer une traduction française de Tannhieuser. e son côté, Liszt qui trouvait avec raison que était là une œuvre trop foncièrement allemande )ur pouvoir réussir en France, désirait que Rienzi fût donné, et il n'avait cessé de préparer la voie cet ouvrage. Certes, je ne prétendrai pas que ce t seulement dans l'intérêt de Wagner qu'il avait onté Benvenuto Cellini à Weimar, mais, dans une î ses lettres, il parle d'un but 'pratique (1) auquel îvait conduire la résurrection de l'opéra du maître ançais ; et ce hxii pratique ne pouvait être, j'imane, que de créer, entre Berlioz et Wagner, une sorte 3 solidarité qui amenât le premier à se faire le chamion du second à Paris. 11 est certain qu'il écrivit à erlioz en ce sens, car au mois de juillet 18o3,celuirépondait « qu'il croyait comme Liszt à la facilité 3 l'engrenage entre AVagner et lui, pour peu que îlui-ci mît un peu d'huile dans ses roues (2,\ car li-mème n'avait pas, affirmait-il, le moindre resmtiment pour les quelques chevrotines que Wu-

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. IbT, {2)Ibid.T. H, p. 322.

gner lui avait tirées dans les jambes ». Il est donc | évident que le voyage fait par Liszt et Wagner à Paris en octobre 1853 eut un but de propagande. En î eiïet, il}' eut une soirée chez Madame Kalergis (plus tard Mouchanoff), où Liszt joua de la musique de AA'agner. Puis, après le départ du grand pianiste, dans une réunion qui eut lieu pour fêter l'anniversaire de sa naissance. Wagner lui-même « Tannhxusera et Lohengrina (sic) (Ij ». « Les pauvres diables « ne comprenaient pas pourquoi j'étais tellement « hors de moi, écrivait-il à Liszt, et pourtant, Dieu « sait comment cela a pu se faire, mais quoique tu « nefusses pas là, cela a été mieux que chez la Kalergis ». Le résultat de ces deux soirées ne semble donc pas avoir été encourageant, et comme, après tout, l'objet principal de AVagner était certainement de se distraire et d'atteindre au degré d'excitation voulu pour que la musique de V Anneau du Nibelang pût enfin surgir, je doute fort qu'il ait poussé les choses plus loin.

Avant la fin d'octobre, il était à Zurich, et finalement il se mit au travaiL Ce fut une véritable explosion, car après une incubation aussi longue il n'avait plus qu'à laisser l'inspiration jaillir. Ainsi, c'est avec une joie et une foi sans pareilles, dit-il, qu'il nota la première scène du ^/ie«?î^o/c?. Il lui semblait, en faisant chanter les nymphes, qu'elles lui disaient : « Ne pleure pas, enfant, tu peux encore être heu-

(Ij B. Wagner Liszt. T. I, p. 283.

l'évolution pf.sslmiste 249

gux ». Mais dès la fin de novembre, il se trouvait

rrèté par les réalités les plus tristes. Encore une

)is il voyait se dresser devant lui, sous la forme

es notes de fin d'année, la terrible conséquence

es dépenses folles, auxquelles il s'était livré pen-

ant l'été. Alors, pour faire face à ses obligations et

3mplacer par une somme fixe et sûre des bénéfices

ventuels qu'il s'exagérait toujours, l'idéelui vint de

endre à une maison de commerce tous ses droits

jr Lohengrln. C'était, pour me servir de ses pro-

res expressions, vouer cette œuvre, fille de sa

însée, « à une honteuse prostitution », mais il n'hé-

te pas. Il fait offrir Lohengrln pour quinze mille

ancs à MM. Breitkopf et Hœrtel. La réponse

rant été négative il entre en rapport avec MM. Bote

, Bock de Berlin, qui subordonnent leur décision

l'issue de la représentation de Lohengrin à Leip-

g, qui devait avoir lieu le 7 janvier 1854 (1).

Comme on le voit, si Wagner, lorsqu'il écrivit la

Désie du Rheingold^ était animé lui-même de la

cupidité vulgaire » dont brûlent tous les person-

ages, cette passion le dominait encore davantage

îndant la conception musicale. <c C'est avec la rage

du désespoir que je travaille, disait-il. Ah ! quelle

contrainte terrible me fait aspirer, moi aussi, à

l'or ! En vérité, il n'a pas encore été composé de

la sorte. Ma musique me paraît formidable. C'est

(1) B. Watjuer Liszt,p. 283-291.

« un tissu de sublimité et d'horreur (1). » Ainsi il arriva jusqu'au jour fixé pour la première représentation de Lohengrin à Leipzig'. Rendu méfiant par la façon dont Tannhxuser avait été traité dans cette ville où les disciples de Mendelssohn faisaient la loi, il avait exigé que les répétitions eussent lieu sous la direction de Liszt. Mais le chef d'orchestre Riehl ayant repoussé, tout comme l'intendant de Berlin, une telle prétention, Hœrtel avait accommodé le différend en limitant l'intervention de Liszt à sa seule présence pendant la répétition générale. C'était la rendre illusoire. Aussi l'interprétation fut-elle mauvaise. Le public se montra très froid. Et les journaux aj^ant encore grossi l'insuccès de cet ouvrage qu'ils jugeaient contraire aux saines doctrines, la maison Bote et Bock refusa d'en faire l'acquisition. ■

C'est alors, seulement alors, que Wagner sentit le remords d'avoir trafiqué de son œuvre. Mais avec quelle véhémence ! « C'estlà, écrivait il à Liszt (2), « le honteux châtiment que j'ai mérité, en man- « quant à ma nature et à ma conscience intime. « Ah ! comme j'étais plus pur et plus d'accord avec u moi-même autrefois, quand n'ayant en vue que « toi et Weimar, je ne voulais entendre parler « d'aucun autre théâtre ! Maintenant;, c'en est fait, « ma résolution est brisée et j'ai perdu toute fierté.

(1) B. Wagner Liszt, T. Il, p. 6.

(2) îhkl. p. 3.

l'évolution PESSLMISTE 251

« Il ne me reste plus qu'à courber la nuque sous le « joug des Juifs et des Philistins. » Rapprochez ces lignes de l'admirable mélodie du Rhe'mgold [i] qui, au moment où les dieux traitent de la rançon de Fréia, peint avec tant d'intensité le remords qu'ils ressentent d'avoir mis en gage la noble créature, et vous comprendrez que c'était bien dans ses propres souffrances que Wagner puisait l'inspiration. « Profondément, dans mon sein, me brûle l'affront », dit Wolan. EtFricka poursuit : « Vois, dans la honte, comme la noble vierge est accablée: muette, d'un regard douloureux, elle implore la délivrance. Méchant homme, voilà ce que tu as fait de la tendre créature. » — Ainsi, Wagner croyait voir Eisa lui reprocher, d'un regard muet, de l'avoir livrée « aux Juifs et aux Philistins», ainsi, il se sentait lui-même atteint jusqu'au plus profond du cœur par cet opprobre.

Cependant, comme les créanciers de Wagner perdaient patience, il lui fallait à tout prix trouver de l'argent, et ce dont le maître était peut-être le plus honteux, c'était de ne pas avoir obtenu « le prix qui lui avait semblé la condition formelle de l'abandon de son œuvre ». « Puisque me voilà lancé « dans la voie de la prostitution, disait-il encore à « Liszt (2), il faut au moins qu'il en sorte quelque « chose. Oui, mon cher Franz, il faut que tu me

(1) Rheingold, parlilion allemande in-4o, p. ISO.

(2) B. Wagner Liszt. ï. II, p. 5-6.

252 HICHAUD WAGNER

« trouves une personne aj^ant assez de confiance « dans l'avenir de mes opéras pour m'avancer « douze ou quinze mille francs sur mes bénéfices <( futurs, qui dépasseront certainement cette somme, « si l'on fait quelque chose d'intelligent pour ré- « parer l'échec de Leipzig. Je donnerai toutes les « garanties qu'on voudra... Aide-moi donc, et ne « me gronde pas. J"ai des droits sur toi comme sur « mon créateur ! Oui, tu es le créateur de ce que « je suis maintenant, et si je vis, c'est par toi. « Prends donc soin de ta créature. » Quand Wagner s'était mis dans une position critique, ildevenaità l'égard de ses amis, insinuant et câlin comme un enfant. Je ne sais si Liszt qui, lui, au contraire, était toujours si noble, n'eût pas préféré une attitude plus virile.

Du reste, au milieu de tous ces tourments, Wagner ne cessait de travailler à la composition de Y Anneau du Nibelung qui avançait avec une célérité prestigieuse. Le 13 janvier 1854, lesquisse musicale du /?Ae???^o^i était terminée ; il n'avait mis que deux mois et demi à l'écrire. Gomme certaines parties lui en parurent confuses, tout de suite il passa à l'instrumentation. Le 9 avril, il était déjà à la troisième scène, et au mois de mai tout était fini. Alors, il prit un court repos, pendant lequel il écrivit un curieux article sur l'ouverture d'Iphigénie en Aulide de Gluck ;i). Puis il se plongea

(1) Cet article doit être considéré comme une bombe lancée aux

l'évolution pessimiste 253

tnmédiatement dans la Walkyrie dont le premier de était presque esquissé le 3 juillet. Mais ici il 'arrêta et fit une pause qui, pour ne pas avoir été rès longue, n'en établit pas moins une ligne de délarcation dans la composition de V Anneau du Nibeung, car, autant celle-ci avait été enthousiaste et apide jusque là, autant elle va devenir pénible iésormais et se ralentir jusqu'à ce qu'elle soit enièrement suspendue. Si j'ajoute à cela que, justeaent pendant cet été 1854, s'accomplit en Wagner a grande évolution intellectuelle qui, mettant décilémént fin à ses illusions utopiques, le conduisit à aisir en même temps le véritable sens de la vie et le son œuvre, enfin qu'il eut au même instant la iremière idée de Tristan-Parsifal : on comprendra [ue nous voici arrivés à un point tournant de a vie du maître ; point dont l'importance est ;apitale, car les tendances nouvelles qui l'ont déerminé, seront précisément les forces vives qui )résideront à l'activité de son âge mùr. Ces ten-

rislarques de Leipzig qui venaient à.'éreïntev son Lohengriïl, cvlv Gagner y révèle une énorme bévue commise au nom de la tradition retendue classique. Le fait est curieux et mérite d'être noté. — l'ouverture (VIphigénie en Aulidef conformément à un usajçe géléral au xviu° siècle^ se com|)ose d'un court andante suivi d'uQ 'dlegro ; seulement Gluck au lieu d'indiquer un changement de [louvement a écrit Vallegro en notes plus rapides, du double, de elles qu'il eut employées autrement. Il avait ses raisons pour cela, liais il avait compté sans la lourde routine des chefs d'orchestre Uemauds. Aussitôt que le morceau leur arriva, croyant ë une rreur, ils ajoutèrent le mot allegro, au bon moment ; et ainsi se réa une tradition si puissante que pour en triompher à Dresde, Vaguer dut faire venir de Paris la partition originale.

dances, il importe donc de les définir avec netteté : pour cela tâchons de remonter jusqu'à leur origine, dans la vie même.

A première vue ce qui frappe dans cette brève période de Texistence de Wagner, c'est que ce fut à ce moment même que les embarras d'argent, dans lesquels nous venons de le voir se débattre, portèrent leurs fruits les plus amers. Il en arriva au point que, parvenu dans le canton de Vaud, où il devait prendre part à un festival, il déclarait à Liszt qu'il ne pourrait rentrer à Zurich avant d'avoir trouvé quatre mille francs indispensables pour éteindre les dettes les plus criardes qu'il y avait laissées. Naturellement, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour sortir de cette situation critique. Il s'adressa à toutes les personnes qu'il savait sympathiques à lui ou à ses travaux. Il leur offrit tous les gages qui pourraient leur sembler nécessaires : ce fut peine^ perdue. Partout on lui répondit par un refus (1). — Assurément voilà des circonstances qui durent l'amener à faire plus d'un retour sur lui-même. Maintenant qu'il en subissait les conséquences, il dut maudire cette insatiable avidité de jouissances qui, après l'avoir poussé à u prostituer ses œuvres », le mettait dans une position aussi fause. Si, comme je l'ai déjà dit, nos jugements sur la nature humaine, sont déterminés le plus souvent par ce que nous pouvons constater en nous-mêmes, on conçoit

{i) B. Wagner Liszt. J. II, p. 33-36.

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ju'il y eut bien là de quoi obscurcir complètement es beaux rêves, basés sur une foi absolue dans le désintéressement naturel de l'homme. Enfin, Tim- Dossibilité de se procurer l'argent dont il avait )esoin pour pouvoir reprendre la composition de 'Anneau du Nibelung, dut lui faire sentir combien 1 était fou d'espérer que la somme, bien autrement considérable qu'exigerait la représentation de ce Irame gigantesque, pût se trouver jamais. Et ceci îtait bien fait pour lui inspirer du dégoût pour une Buvre condamnée d'avance et contribuer à lui faire iccueillir l'idée d'un ouvrage nouveau, qui fût poslible sur un théâtre ordinaire et rapportât de l'argent au lieu d'en coûter. — Tels sont les motifs ixtérieurs qui purent exercer une certaine influence ur le changement qui s'est opéré alors dans la ►hilosophie et dans l'objet des poursuites artisiques de Wagner. Mais ils ne purent qn influence?' ;ette grande révolution intérieure, et encore n'est- ;e pas bien sûr ; pour en trouver la véritable cause, 1 faut aller jusqu'à la racine des croyances qui Lvaient dominé jusqu'ici le maître comme homme it comme artiste. Il faut examiner les atteintes [u'eut alors à subir, par TefTet des circonstances, a conviction que Vamour, — l'amour tel qu'il l'enendait, c'est-à-dire la force d'attraction en généal, — est l'essence même du monde, à tel point [u'il devait suffire de faire disparaître les instituions et les lois pour que, dans la vie, une société laradisiaque naquît d'elle-même, et que, dans l'art,

les différents modes d'expression attirés l'un vers lautre se fondissent en un tout harmonieux.

D'abord, il faut rappeler que lorsque cette conception utopique s'était formée, il n'y avait dans Tœuvre d'art que Wagner avait devant les yeux ni Wotan ni Siegmund, mais seulement . Siegfried, l'homme heureux dont les sentiments rudimentaires, n'aspirent qu'à la possession d'objets pouvant être désignés d'un mot. et dont l'intelligence bornée ne demande au langage que la définition de semblables sentiments : par conséquent que le poème envisagé alors par le maître comme le type de l'œuvre d'art en général était de telle nature qu'en lui, parole et musique, pouvaient paraître entraînées l'une vers l'autre par un attrait irrésistible. Or, au moment où nous sommes arrivés, Wagner achevait le premier acte de la Walkyrie où, ayant à peindre un amour exalté et affiné par le malheur, il avait vu la musique, au lieu d'accompagner pas àpas la parole, s'élever bien haut au-dessus d'elle; et il allait commencer le second acte où Wotan et Fricka parlent un langage qui, se suffisant à lui-même, donne à peine à la musique l'occasion de se déployer. Si j'ajoute à cela qu'il lisait à ce moment Schopenhauer, qui a si bien montré l'abîme existant entre la parole, cet instrument tout relatif de l'intelligence, et la musique, projection immédiate de l'essence même des choses, vous concevrez que le maître ait senti et compris à la fois que parole et musique, bien loin d'être attirées naturellement l'une vers

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LUtre, tendent au contraire à s'exclure, dès que acune d'elles se trouve sur son véritable terrain ; ,r conséquent que ce n'est pas Vamour mais bien aioiV é g o'isme qui au fond les domine. Enfin, on se souvient que si AVagner avait pu aginer que, dans une société libre, l'amour pourit à lui seul faire partout régner l'harmonie, c'est .'il avait pris pour type de cette force morale une ssion aussi irrésistible et aussi universelle que le spotique penchant qui pousse l'un vers l'autre, omme et la femme. Tout son système reposait ne sur l'illusion qui avait pu lui faire voir dans la ssion jalouse, exclusive et souvent destructive, principe d'attraction tendant à tout réunir. Or, lie au moment où nous sommes, une expérience rsonnelle put lui prouver d'une façon irréfragaî qu'il en est tout autrement. Il fut lui-même vahi par une passion « irrémédiablement trajue », pour une jeune femme, à l'égard de laquelle ;e trouvait dans une situation <* rappelant singurement celle de l'amant d'Isolde : une passion qui Lvait d'autre issue que la mort et dont le maître ; en effet bien près de mourir». J'emploie lestermes ;mes dont M. Houston Chamberlain s'est servi ur nous faire connaître ce fait important (1), et s plus que lui je n'en peux dire davantage. Mais n est assez pour montrer que ce petit roman

l) H. Chamberlain. Notes sur Tristan. Revue Wagnévienne, III, D°» X-XI, p. 23i, 232.

dut éclairer complètement Wagner sur la nature réelle de V amoiir-'passion et pour saper dans ses fondements tout son système optimiste. Ajoutez à cela que, sur ce point encore, Schopenhauer vint adjoindre la lumière intellectuelle à l'expérience personnellement acquise, et vous comprendrez que, pour le coup, c'en fut fait décidément de l'utopie de Wagner.

Alors ce fut un écroulement général de toutes les bases sur lesquelles le maître avait cru édifier jusqu'ici. Lui, qui s'était figuré qu'il suffirait de revenii à la nature pour que le paradis fût réalisé sur terre^ il reconnut que le monde (< est mauvais, foncièrement mauvais » et que « l'égoïsme en est l'àme »., Lui, qui s'était imaginé qu'un drame fondé sur h fusion de tous les arts, était le couronnement nécessaire d'une société naturelle, il dut s'avouer qu( « l'union de la poésie et de la musique était chose illusoire », et que, du reste, « comme l'homme normal n'aspire qu'à se nourrir et à se reproduire », comme chez lui les « facultés cérébrales elles-mêmes sont soumises à ce double besoin », la contemplation pure sur laquelle la jouissance artistique repose ne peut être que l'apanage exclusif de quelques individus exceptionnels, « dont le cerveau a subi un développement anormal et monstrueux». Enfin, il dut convenir que l'amour, l'amour entre les sexes, n'est qu'une des plus énergiques manifestations d( cette effroyable volonté de vivre, qui ne veut jamais qu'elle-même et n'aspire qu'à se propager indéfi-

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lent. Alors, son découragement fut tel qu'il en ta la conviction que le salut résidait seulement is le renoncement à tout. « J'ai maintenant un limant qui m'aide à trouver le sommeil, s'écria-t- , c'est le désir ardent, profond, de la mort. Pleine iconscience, évanouissement de tous les rêves, on-être absolu : telle est la libération finale (1). » ''ous avez compris, je l'espère, le revirement qui, l'optimisme conduisit Wagner au pessimisme, lous reste à examiner comment cette révolution gllectuelle eut pour effet de le détourner de VAnm du Nibelung et de l'amener à concevoir Tristan. vérité, à première vue, il semblerait que le conire eût dû avoir lieu. Du moment que Wagner lit reconnu la nécessité du renoncement total, tait une belle occasion de mettre en pratique une le doctrine que d'achever V Anneau du Nibelung, il désespérait maintenant de voir représenter, et it la signification tragique absolument conforme es nouvelles idées venait de se révéler à lui. Dans telles conditions, il aurait pu, semble-t-il, trou- ' une joie austère à couper court aux troublantes igueurs des amours de Siegmund et aux ivresses isicales qu'elles provoquent, pour parler avec 3tan le froid langage de la raison, et prononcer 3C lui la décisive parole du renoncement. Peute; si les choses avaient en réalité cette simplié et cette rigueur à laquelle le philosophe est

l) B. Wagner Liszt. T. II, p. 43, 4o-46, 80-82.

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obligé de les réduire pour les percevoir aisément, e si toutes les forces vives d'un homme, d'un artiste pouvaient obéir au raisonnement comme les fili d'une marionnette à la main qui les fait mouvoir Mais il en est tout autrement. Wagner, qui s'étai montré un censeur si énergique du luxe, n'en avai pas moins cédé constamment aux caprices de S8 nature de sybarite. A plus forte raison il ne pou vait, ni comme homme, ni comme artiste, dire adiet du jour au lendemain aux belles poursuites de l'a mour qui jusque-là avait été pour lui l'objet d'ui véritable culte. Tout au plus pouvait-il considère: le renoncement comme le but auquel tous ses ef forts devaient tendre désormais, et, encore, fallait-i qu'il prît pour point de départ l'amour et que 1 renoncement lui apparût comme dérivant de c sentiment, comme en étant la forme la plus élevée Gela, non pas seulement parce que ses convictions commandaient qu'il en fût ainsi, mais parce que, en sa qualité d'artiste, de musicien, il ne pouvait s'en tenir à une notion négative; il lui fallait une affirmation. Pour que l'égoïsme pût devenir le pivot de VAnneau du Nibelung, il avait fallu que Wagner en découvrît la forme positive : V envie (Neid)(l).' De même, pour qu'il lui fût possible de trouver dans, l'idée du renoncement le point de départ d'un drame lyrique, il était indispensable qu'il en déga-

{\) H. von Wolzogen. Die Spraclie in R.Wagner s Dichtungen, p. 83-84, 22.

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àt la forme active, qui est la charité, la pitié, Ite pure essence de l'amour. Enfin, maintenant 'il avait reconnu l'abîme existant entre la parole la musique, se dressait une exigence nouvelle : st que l'œuvre d'art fût construite de telle façon e, motivant une progression de la première à la îonde, elle eût pour couronnement une notion sentiellement musicale. Et pour cela il fallait que iée du néant, où aboutit le renoncement s'ani- U et trouvât son expression dans la musique. Ceci dit, vous comprendrez que l'hymne en l'honur de la Société de V Avenir (1) par lequel se ternait la première version de VAimeau du Nibelung^ pouvait être remplacée purement et simplement r un discours où Brunhild eût démontré la nécesé du renoncement. Il fallait que la déesse, inslite par ses souffrances, proclamât l'amour vérifie, la sublime pitié, et que sa mort se présentât lous comme une immersion dans un océan musil délicieux. Mais cette conclusion nouvelle, Wagner pouvait la concevoir sans une préparation qui mque totalement dans V Anneau du Nibelung. Là, effet, dans sa marche générale, le poème va de la isique à la parole plutôt que de celle-ci à celle-là.

l) « Ni bien, ni or, ni splendeur divine, ni magnificence sciiuriale, ni le lien trompeur de trislcs traités, ni la dure loi de !urs hypocriles ne donnent le bonheur. Félicité dans la joie et la ne nous vient de l'amour seul. » Schuré, Drame Musical. II, p. 345 G. S. T. VI, p. 362 (note). Ce chaut fut remplacé un hymne Schopenhauérien qui fut lui-même supprimé.

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Du moins, il en eût été ainsi, si Wagner, au lieu d( submerger le texte poétique de la Mort de Siegfriec sous une immense symphonie comme il le fera plu5 tard, l'eût mis en musique conformément au système de Opéra et Drame. — Et Brunhild part d'uc amour désintéressé pour arriver à l'amour-passion, à l'amour égoïste. Si, à la fin, après avoir assouvi sa vengeance, elle en revient à son point de départ, c'est brusquement, à la leçon jaillie instantanément des faits matériels. On ne voit pas apparaître le développement intérieur, qui seul eût pu mener au but, en montrant les tortures du désir, les rêves de fusion, d'anéantissement délicieux qu'il éveille, puis l'épuration de l'amour qui, en rejetant tout ce qu'il contient d'égoïste, ne laisse subsister que le dévouement, la pitié. Et comme la trame serrée des événements, ne permettait pas d'introduire dans VAnneau du Nibelung ce drame émotionnel, Wagner dut sentir le besoin d'en faire le sujet d'une œuvre séparée, qui fût à la fois la préparation et le modèle de la conclusion nouvelle du grand poème. De là, l'apparition de Tristan- Par si f al. ^

Du reste, tout cela était encore bien vague en 1854. Dans la première esquisse de Tristan., Parsifal intervenait au dernier acte, mais comme le héros du renoncement puretsimple, et si l'amant d'Isolde pouvait le comprendre, c'était seulement à cause des souffrances cruelles que lui faisait endurer son insatiable passion. D'après ceci, on peut induire que, si le maître avait déjà compris qu'au bout de

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a jouissance de ses amours d'homme et d'artiste, l ne trouverait qu'un dégoût de tout, pouvant fina- 3menl lui rendre le renoncement facile, du moins il l'avait pas encore réellement saisi l'enchaînement ui de l'amour, conduit à la forme active du renonement, à la charité, à la pitié. Aussi, Tristan né, n somme, du désir ressenti par le maître, de boire Lisqu'à la lie la coupe enivrante que les amours si rusquement interrompus de Siegmund lui avaient lermis seulement dégoûter, lui apparaîtra pendant 3ngtemps comme faisant antithèse avec V Anneau u Nibelung, qui maintenant, au contraire, se con- 3nd dans sa pensée avec l'idée du renoncement ïimédiat. — C'est donc une période de luttes intéieures que nous allons voir s'ouvrir pour Wagner, xhever la tétralogie lui semblera un devoir. Mais Vistan s'emparera de son esprit de plus en plus et associera au désir, condamné par sa conscience, 'en revenir aux théâtres existants. Nous allons le oir ballotté entre ces deux courants contraires, et ugmentant encore la contradiction qu'il y a à s'y bandonner tour à tour, en prenant à la fois des eux partis ce qui lui conviendra.

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