WAGNER A LONDRES. — LES VAINQUEURS
ELABORATION DE TRISTAN.
L étude de Liszt sur le Vaisseau Fantôme. — Disposition d'esprit dans laquelle Wagner esquisse les second et troisième actes de la Walkyn'e. — L'ouverture de Faust. — Tannhœiiser à Zurich. — Wagner chef d'orchestre de Vancienne Société Pliilharmoriique de Londres. — Tannhœuser à Berlin. — Contradictions. — Wagner à Londres. — La presse. — Les habitudes musicales des artistes et du public anglais. — Premiers succès. — La 9'"^ Symplionie et la Sélection de Lohengrin. — Exécution imparfaite. — Découragement et dégoût croissant. — Wagner veut résilier son engagement. — Résignation. — Les Vainqueurs. — La Divine Comédie. — Elaboration de Tristan.
L'interraption que subit en 1854 la composition de la Walhjrie ne fut du reste pas bien longue, car, au commencement d'octobre, nous retrouvons le maître absorbé par la musique du second acte. Sans doute, il a réussi à apaiser ses créanciers, car il est à Zurich, et ne paraît plus songer à la tournée de concerts quil avait eu un instant l'idée de faire en Belgique et en Hollande pour gagner de l'argent. En tous cas, ce qui lui donna le courage de continuer Y Anneau du Nibelung, ce fut un grand article de Liszt sur le Vaisseau Fantôme. — Pour le Hollandais, la vie cest laride Océan, et si ce triste
héros désire la femme, ce n'est pas pour la posséder, ce n'est pas pour s'enivrer de sa beauté, il n'en attend qu'un dévouement sans bornes, et cela parce que c'est le seul moj-en pour lui d'échapper à la vie. Ne devait-ce pas être pour Wagner à la fois saisissant et réconfortant de reconnaître, que si chaste, si conforme à la morale de Schopenhauer, était sa première œuvre î Et cette évocation de tels souvenirs, n'acquérait-elle pas une signification particulière, dans la bouche de l'ami qui, quelque temps auparavant, lui avait recommandé la résignation comme unique voie de salut (1). « Sais-tu, écrivait-
< il à Liszt, ce qui a le plus contribué à ranimer ma fierté? C'est ton article. En le lisant, je me
< suis enfin retrouvé moi-même et j'ai senti que nous n'avions rien de commun avec le monde.
< Qui donc m'a compris? — Toi et nul autre. Qui
< te comprend? — Moi et nul autre... Quant au
< monde, il est mauvais, foncièrement mauvais. //
< appartient à Alberich et ne peut appartenir à nul f. autre. Il ne faut rien espérer, car ce serait se
leurrer volontairement. Mais je travaillerai. Tu auras mes partitions. Elles seront à nous deux —
< à nous deux seulement. Gomme tu vois Wotan et Fricka ont su me conseiller (2). » Alors une véri-
(1) « J'ai souvent retrouvé dans Schopealiauor tes propres peasées, éciivait-il à Liszt. Tu les exprimes difîércmmenl parce que tu es religieux ; mais je sais (lue tu veux dire tout à fait la même cho^e. Coinine tu es profond ! Dans ton article sur le Vaisseau Fantôme lu m'illumines souvent avec la force de l'éclair. » B. Waqner Liszt. T. II, p. 46.
(2) Ibid., p. 42-43.
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table furie de travail le reprit. En deux mois il ébaucha les deux derniers actes de la Walkyrie. Puis, aussitôt il passa à l'orchestration, et, à la" fin de janvier, la grande scène entre Siegmund et Sieglind était presque achevée.
Il est vrai que c'est avec une amertume toujours croissante qu'il composait cette musique qui, probablement, ne résonnerait jamais à son oreille, et qu'il animait ces personnages destinés à ne pas sortir du vague domaine des rêves. « Brunhild dort, écrivait-il au moment où il venait de terminer l'esquisse générale, mais moi, hélas, je veille encore ! » Que l'on pense aux suggestions qu'il dut trouver dans ce poème, quand, après avoir renoncé au monde avec Wotan, il s'identifia avec Brunhild, la noble vierge qui, pour obéir aux vœux mêmes du dieu, enfreint ses ordres, et sacrifie à l'amour sa divinité. Ah ! comme AVagner devait être tenté d'en faire autant et de rompre même avec l'honneur (1) pour se perdre, s'anéantir dans le sein de la bien-aimée, ou pour s'enivrer de sa propre musique, fût-ce même dans le plus vulgaire des théâtres. Et quand il revint au premier acte pour l'instrumenter, quand il se plongea de nouveau
(1) « L'honneur, écrira-t-il un peu plus tard, est un concept qui renferme à la fois ce qu'il y si de i)lus noble et de i)lus effroyable. Le plus terrible égoïsnie s'y couond avec le plus haut esprit de sacrifice L'essence même du monde y a trouvé son ex|>ression la plus tranchante, la plus éblouissante et en même temps la plus iestructive, la plus atroce. » B. Wagner Liszt. T. II, p. 188.) Trisian et Ir^olde sacrifieront l'honneur pour obt'ir à l'amour. H va sans iire que, en même temps, ils renonceront à la vie.
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dans Texcitante scène d'amour, combien ses désirs durent s'aviver! Aussi, à mesure qu'il approche de la fin, son ardeur de composition se ralentit. Le terrible second acte semble le repousser, et visiblement, la tentation de se consacrer à Tristan, puis de renouer avec le monde théâtral, se manifeste dans tout ce qu'il fait.
D'abord, lui qui jadis n'admettait pas que Berlioz se souciât d'un ouvrage ayant comme Benvenuto douze ans d'âge, le voilà (1) qui se met à retravailler l'ouverture de Faust écrite quinze ans auparavant. Sans doute, entre ce sombre morceau et le second acte de la Walkyrie, il y a une certaine corrélation, a Le Dieu qui habite dans mon sein « peut remuer profondément tout mon être; mais « s'il règne sur mes propres forces, il ne peut rien « faire mouvoir au dehors. Voilà pourquoi la vie c( m'est à charge. Je hais l'existence et désire la « mort. » Ces vers désespérés que Wagner emprunta à Goethe pour en faire l'épigraphe de son ouverture, pourraient être mis dans la bouche de Wotan. Mais ce qui est significatif, c'est que Wagner retoucha surtout le passage intermédiaire, où vibre non plus le simple désespoir, mais le désir, le désir de la femme. Et dans les développements de ce passage, s'est glissée une phrase courte mais saisissante, qui est précisément celle, exprimant dans Tristan, l'angoisse passionnée qui s'empare du
(1) n. Wagner Liszt. T. JI, p. ^0.
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léros à la vue d'Isolde. 11 me paraît donc évident |ue ce qui reporta Wagner vers l'ouverture de Faust, ce fut l'invincible penchant, d'où naîtra Tristan. Enfin, au même moment, le voilà qui s'occupe ie monter Tannhxuser à Zurich, bien qu'il soit Dbligé de reconnaître que c'est là de la folie. Puis il iccepte l'invitation qui lui est faite d'aller à Londres diriger les concerts de V Ancienne Société Philharmonique, et cela, non pas pour se procurer les ressources dont il n'avait que trop besoin, mais parce qu'on lui a donné l'espoir « que l'année sui- ( vante il pourrait réunir, sous le patronage de la :( cour, une troupe allemande excellente afin de don- ;( ner ses opéras, et que laisser échapper une telle X occasion serait sacrifier pour jamais son action [( sur le monde artistique contemporain (1) ».
Ainsi, voilà donc toute idée de renoncement écartée, voilà Wagner lancé dans la voie dont le terme logique est l'abandon de VAnneau du Nibelung et la composition de Tristan. C'était sans doute le parti le plus sage. Mais maintenant que la perspective de représentations spéciales est au moins reculée, maintenant que le maître se décide à se servir des théâtres existants et à tâcher d'y faire prévaloir sa propre conception, il n'a plus le droit de leur demander seulement de l'argent, sous le prétexte qu'on n'en peut tirer autre chose. Il devient indispensable, au contraire, que partout il subordonne
(1)5. Wagner Liszt. T. II, p. 49.
l'exécution de ses œuvres aux garanties qu'on pourra lui donner d'une interprétation conforme à ses vues. Eh bien, c'est pourtant à ce moment précis que, sans rien dire à Liszt à qui il avait donné ses pleins pouvoirs, il cède Tannhœuser à l'Opéra de Berlin, sous la seule réserve qu'on lui paiera de suite un acompte de deux mille francs. Et pour s'excuser auprès de son ami dune faiblesse qui était en même temps un incroyable manque d'égards, il déclare u qu'une inconséquence en entraine une autre » et que, « après avoir livré son œuvre aux petits théâtres, il n'a plus de raison pour la refuser aux grands (1) ». Enfin, il affirme que, pour se relever, il se montrera <( plus fier et plus méprisant que par le passé ». « Je considère^ dit-il, « Tannhcvuser et Lohengrin comme perdus. Oui, ils « ne m'appartiennent plus. Je les ai maudits, répu- « diés, transformés en mendiants destinés à m'apa porter de l'argent — seulement de l'argent. En « revanche , je conserverai avec un respect plus « religieux, mes nouvelles productions pour moi et « mes amis. C'est sur ce point que je concentrerai (' toute ma force, toute ma fierté et toute ma puis- « sance d'abnégation. » Mais alors qu'allait-il faire à Londres ? Avait-il oublié que son but était de parvenir à faire représenter ces mêmes opéras qu'il déclare » perdus » et qu'il renie? On doit le croire, mais il ne tarda pas à s'en souvenir car, peu de
(1)5. Wagner Liszt. T. II, p. 59-67.
urs après, voilà une nouvelle lettre dans laquelle prie Liszt de s'adresser au roi de Prusse afin l'il impose à la direction de l'Opéra de Berlin, les )nditions auxquelles lui-mênae, l'auteur de Tannleuser, venait de renoncer si piteusement pour jelques thalers. 11 faut avouer que la bonté de iszt fut mise à une rude épreuve par Wagner. Du reste, si le maître se montra ainsi bien faible , bien inconséquent, il devait Texpier pendant son ;jour à Londres, qui était alors la ville où il avait moins de chance de réussir. Le culte de Hœndel, ! musicien allemand devenu presque Anglais, et de endelssohn qui, à plusieurs reprises, avait dirigé société même dont Wagner allait prendre la induite, se combinait en Angleterre à un respect I la tradition qui, apparaissant jusque dans les itites choses, devenait souvent pur esprit de rouie. On y devait donc ressentir de l'éloignement )ur un homme qui s'était posé en ennemi déclaré ; l'un des maîtres que l'on révérait le plus, et avait it litière de tout préjugé d'école. De fait, si les recteurs de l'Ancienne Société Philharmonique ivaient engagé, c'était uniquement parce que, le lef d'orchestre Costa faisant défaut (1), ils n'avaient ouvé que Wagner pour le remplacer. La presse, ir la plume de M. Davisson et Ghorley, prit dès le
(1) M. Co.sta avait donné sa déinissioii pour se dédier enlicreent à la composition d'un oratorio. Voir F. Prnpgcr. Wagner ! / knew him (Londou Longiuans), où l'on trouvera un récit déillé du séjour de Wagner à Londres.
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début une attitude violemment hostile, qui ne se démentit pas un instant. Enfin, si Wagner, tel qu'il était, devait choquer les Anglais, les habitudesde la Société Philharmonique ne devaient pas moins le heurter lui-même. Le programme des concerts était absolument bigarré, on y admettait tout ce qui, bon ou mauvais, répondait à la tradition classique. De plus,ilétaitabominablementchargé. Deux symphonies, deux ouvertures, un concerto et trois morceaux de chant : il ne fallait pas moins pour assouvir l'appétit vorace d'un public Anglais. Si j'ajoute à cela que, pour chaque concert, la direction accordait une seule répétition, vous comprendrez qu'il y avait impossibilité d'arriver à une interprétation vraiment satisfaisante. Aussi, s'était-on laissé aller à exécuter tout sans nuances, et, pour voiler ce défaut, à précipiter tous les mouvements.
Avec son impétuosité accoutumée, sans se souciai des obstacles, Wagner ouvrit courageusement la lutte. Au commencement, il eut quelques petits avantages. D'abord, M. Anderson, le véritable chef de l'entreprise, ayant manifesté l'intention de faire figurer sur le programme du premier concert, une médiocre symphonie de Lachner il s'éleva contre un tel choix avec tant de véhémence qu'il en eut raison. Ensuite, dès la première répétition, s'étant heurté contre l'esprit de routine des assistants, il sut mettre les rieurs de son côté et faire apprécier la supériorité de son sentiment musical. Gomme on avait trouvé mauvais qu'il dirigeât de mémoire la
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;ymphonie héï^oïque, immédiatement, il la fit répéer en tournant avec ostentation les feuillets d'une )artition qu'il avait devant lui. — « Bravo ! s'écria 'un des opposants, cette fois c'était bien mieux, ^e scherzo, notamment, est devenu tout autre ;hose. » — « Eh ! bien : regardez ! » fît Wagner, en nontrant la partition du Barbier, qui était sur son )upitre. Ensuite il contraignit les musiciens à jouer 'ouverture de la Grotte de Fingate comme il la lentait, et s'il souleva d'abord quelques protestaions, des Mendehsohniens convaincus finirent par convenir eux-mêmes que jamais ils n'avaient enendu ce morceau aussi bien exécuté. Ainsi, il arriva lu premier concert, maître de son orchestre, et le iuccès qu'il obtint devant le public fut tel que les lirecteurs de la Société Phitharmonigue, enchantés, 'engagèrent à donner une sélection de Lohengrin ît la 9^ Sijmphonie, en lui concédant, à cette occasion, une répétition supplémentaire.
La victoire semblait assurée. 11 n'en était rien Dourtant. A partir de ce moment, commencèrent es déboires. Les chœurs étaient mauvais, et si l'on l'en pouvait dire autant de l'orchestre, du moins le 'eu sacré lui manquait; impossible d'en obtenir la înesse de nuances que Wagner voulait. Bref, le naître ne put arriver à une interprétation des mor- ;eaux de Lohengrin qui le satisfît. Cela le navra i'autant plus que des fragments détachés ne pouvant aucunement donner idée de ses œuvres, il lui fallait en compensation une exécution irréprochable.
276 RICEIAUI) WAGNER
Alors, rempli de la pensée qu'il allait présenter sa musique dans des conditions qui ne permettraient pas au public de la juger par lui-même, il devint sensible aux attaques de la presse. Il en souffrit même si vivement qu'il fut mis dans Timpossibilité de reprendre la composition de la Walhjrie. « Pour me mettre au travail, disait-il (1), j'ai besoin de me trouver entouré d'un élément tendre et doux. Dans un milieu hostile, je me roidis et l'expansion, la production me devient impossible. » Encore n'était-il qu'au début de ses misères. Si pour une fois, on l'avait laissé organiser son concert à sa guise, et si on lui avait accordé une répétition supplémentaire, c'était là un témoignage de courtoisie tout à fait exceptionnel. Après cela, il fallait en revenir à la règle, c'est-à-dire aux programmes imposés, dont le contenu indigeste devait être appris en une seule séance. Enfm, au sein même de son orchestre, l'esprit de routine dont il avait cru triompher, se redressa plus fort que jamais. C'en était trop ; le découragement s'empara du maître, il reconnut la vanité des espérances qui l'avaient amené à Londres, et un insurmontable dégoût pour la tâche qu'il avait assumée l'envahit. « Je vis ici^ écrivait-il le « 16 mai (2), comme un damné dans l'enfer. Jamais je « n'aurais cru devoir tomber si bas ! Je suis enfoncé « dans un bourbier de conventions et d'habitudes,
{\) B. Wagner Liszt. T. II, p. 68, (2) Ibid., p. 12.
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« dans lequel il me faut rester enfoui jusqu'aux « oreilles, sans pouvoir y faire pénétrer une goutte « d'eau pure pour me soulager... « Monsieur, on « n'a pas coutume de faire comme cela. » Tel est « l'invariable écho de ce que j'entends. — Même Il l'orchestre ne peut me donner aucun dédommai« gement. Il est composé presque exclusivement < d'Anglais, c'est-à-dire de machines habiles, aux- ( quelles il n'est jamais possible de donner l'élan ( voulu. Le public, à ce qu'on m'assure, m'est très K favorable, et cependant, il ne m'est jamais pos- :( sible de le mettre hors de lui. Il accepte les cho- ( ses les plus excitantes tout comme celles qui sont ' les plus ennuyeuses, sans laisser voir qu'il a reçu :< une réelle impression. » Ce qui l'exaspérait le )lus, c'était l'obligation de diriger les morceaux îu'il avait plu aux directeurs de choisir, quels qu'ils ussent et quelque révoltante pour son sentiment îsthétique qu'en fût la succession. Au quatrième îoncert, il ressentit une telle fureur d'avoir à conluire une misérable ouverture de Onslow apj^ès la lymphonie en la, qu'il conçut l'idée de résilier son ingagement et de quitter Londres tout de suite. Et l'il n'exécuta pas ce projet, c'est parce qu'il comprit [ue sa fuite ne passerait pas généralement pour volontaire, et qu'il voulait éviter à sa femme l'appaence d'un affront.
Du reste, ce fut là la crise. A partir de ce monent, Wagner s'efforça de supporter patiemment ;es tortures comme un châtiment mérité. Depuis
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longtemps, il avait reconnu la nécessité de la résignation dans le sens le plus étendu. Son séjour à Londres, même si tout avait été au mieux, ne pouvait que l'écarter de sa véritable voie. En y allant, il avait obéi à cette effroyable volonté de vivre, qui le jetait toujours dans un chaos de contradictions (I). Du moins, ce qu'il souffrait maintenant, devait être pour lui un enseignement purifiant, d'où résulterait qu'il avait seulement deux choses à faire : achever la tétralogie, et ensuite mettre tout en œuvre pour la faire représenter sur un théâtre à lui. — Mais à vrai dire ces belles résolutions ne furent guère suivies et elles n'eurent alors d'autre effet que de ramener sa pensée... à Tristan.
Il faut reconnaître toutefois que si Wagner pendant la fin de son séjour à Londres, s'occupa surtout de Tristan, ce fut pour imprimer à ce poème le mouvement intérieur qui, de famour, devait conduire au renoncement, et qu'il y fut poussé en quelque sorte par la force des choses. Il s'était mis en effet courageusement à instrumenter le second acte de la Walkyrie. Comment ne pas s'apercevoir, maintenant, que le drame du renoncement, qui en est le fond, y est aussi incomplet que lui avait semblé, l'année précédente, le drame d'amour dans le premier acte. Ici, même, le défaut dut lui paraître en-, core plus sensible, car ce qui manque ce sont les motifs intérieurs et par conséquent l'aliment musi-
(1) B. Wagner Liszt. T. Il, p 73.
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cal. A cela, il n'était nul remède, le plan général de de la tétralogie rendant impossible d'accorder plus d'espace à la pure manifestation des développements psychologiques. Pour la même raison qui l'avait conduit, un an auparavant, à faire du drame de l'amour une œuvre nouvelle, il fut amené à concevoir un poème dont l'idée du renoncement formerait le centre, et traça mentalement l'esquisse des Vainqueuj^s (1) qui, bien que la fable en soit empruntée à la IftgQndQ boudhique, doit être considérée comme une première version de Parsifal. Mais dans ces Vainqueurs, il n'était encore question que du renoncement pur et simple. Ce drame nouveau reposait donc toujours sur une notion absolument négative. Il manquait du principe actif, pouvant seul donner la vie à une œuvre musicale. Voilà ce qui empêcha \Yagner d'en avoir une vision nette. Et comme les Vainqueurs devaient faire suite à Tristan, comme ils devaient représenter le Paradis, tandis que Tristan serait le Purgatoire (2), le maître se reporta tout naturellement à ce premier ouvrage pour y chercher la base génératrice du second.
(1) L'esquisse t'-crile des Vainqueurs que nous possédons (Entwiirfe,]^. 97-98) est datée du 16 mai lS.o6- Kn en faisant remoutcr la première idée jusqu'au printemps 1855, je risque donc une siniple hypothèse. KUc s'appuie 1° >ur la nature des pensées et des occupations de Wagner à ce moment-là ; 2° sur le l'ait (lue le sujet des Vainqueurs est emprunté à la fable indienne et que pendant son séjour à Londres le maître s'est beaucoup occupé de la religion boudhiquc, qu il mettait alors bien au-dessus du christianisme. B. Wagner Liszt. T. II, p. 83-84.
(2) ïbid., p. 7;], 131, 136-137, 141-142.
S'il n'arriva pas à imprimer au poème de Tristan le mouvement qu'il fallait pour le mener complètement au but, du moins un certain résultat fut acquis.
A vrai dire, pour nous renseigner sur ce travail de construction intérieure, nous nepossédons qu'une lettre sur la Divine Comédie (1) écrite par Wagner à Liszt à propos de la symphonie dont celui-ci devait emprunter la substance au grand poème de Dante. Mais comme les hommes tels que Wagner puisent tous leurs jugements dans leurs propres conceptions, comme la grande œuvre à laquelle il travaillait lui-même était aussi véritablement une Divine Comédie^ enfin comme un des caractères essentiels de Tristan devrait être la progression de la parole à la musique, et la lettre en question ayant pour objet de dissuader Liszt de faire intervenir le langage dans le finale de sa symphonie — les renseignements qu'on y trouve ne sont pas à dédaigner. « C'est avec délice, disait Wagner, que j'ai suivi « Dante à travers l'enfer et le purgatoire. Plein « d'un saint recueillement, je me suis élevé avec le « poète degré par degré : j'ai tué mes passions l'une « après l'autre, j'ai combattu le sauvage penchant « de la vie jusqu'à ce que, arrivé finalement devant « le feu, j'aie banni la dernière volonté de vivre, et je « me sois jeté dans le brasier afin de renoncer entiè- « rement à ma personnalité, en me plongeant dans
{{) B. Wagner Liszt. T. II p. 78-84.
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(( le regard de Béatrix. » Ici, comme vous pouvez penser, l'auteur de Tristan insiste. Louant le trait de génie par lequel Dante a donné « à la sagesse divine la forme de Béatrix, labien-aimée de sa jeunesse », il déclare que, pour sa part, il accepte un tel enseignement autant qu'il commande « ratïrancliissement de régoïsme personnel par l'amour » : et, par là, il Qous indique clairement l'idée qui dominera Tristan 3t /solde. Ce n'est pas tout; Wagner continuant l'analyse de la Divine Comédie, critique aussi vivement le Paradis, qu'il avait loué VEnfer et le Purgatoire. Puis, passant de là à la 9^^ Symphonie de Beethoi^en, il déclare que le paradis humanitaire, donné 3ar le maître comme conclusion à son poème musical, ne vaut guère mieux que celui du grand poète catholique. Et, ainsi, il arrive à cette conclusion que, ;i chacun de nous doit chercher à se construire in paradis, le seul moyen d'en tenter la représentaion sans courir le risque de s'égarer, c'est de faire ippel à la musique seule. — Et quel sera-t-il ce )aradis, non formulé par Wagner, mais qui lui appa- 'aîtra comme la réalisation du vœu formé par 'amour, de se perdre, de s'anéantir délicieusement !n une femme adorée, qui, pour son amant, résume 'univers ? Le critique dont les visées doivent être iécessairement moins hautes que celles de l'artiste, le peut-il au moins tâcher d'en donner une idée ?.... ^ vrai dire, je le crois, et ma conviction est que jous n'en serions pas très éloignés, si nous parvenons à imaginer ce qui resterait de ce monde, si
toute force active en avait disparu excepté l'amour, et toute forme de perception excepté celle à laquelle répond la musique. Qu'on se figure donc les barrières de la personnalité à tout jamais détruites, et tous les atomes n'ayant plus en eux de vivant que l'amour qui les tient à tout jamais fondus, perdus l'un dans l'autre, et leur fait éternellement sentir une volupté semblable à celle que nous fait éprouver la plus suave musique.
Maintenant, vous comprenez la signification des harmonies ^radisiaques, dans lesquelles Tristan et Isolde aspirent à se perdre (1), et qui, plus tard, épurées, flotteront autour du Saint-Graal. Vous voyez par quels rêves, par quelles formes de représentation, l'amour mène, dans la Divine Comédie de Wagner, a l'abandon de la volonté de vivre. Mais ce ne sont là que des formes de représentation. Pour que le lien qui conduira du Purgatoire au Paradis, c'est-à-dire de Tristan à Parsifat existe réellement, il faudra que l'amour aboutisse au renoncement, non par les rêves qu'il provoque, mais par son essence même. En un mot, il faudra que Parsifal qui, dans les Vainqueurs, était encore le héros du simple renoncement, trouve le point de départ de son héroïsme dans la pitié.
(1) Tristan, acte II, tin de la scène II. Au troisième acte, Isolde parvient réellement à s'y perdre.
PREMIÈRE ESQUISSE DE PARSIFAL. — VANNEAU DU NIBELUNG ABANDONNÉ POUR TRISTAN.
Fin du séjour à Londres. — Wagner et Berlioz. — Retour à Zurich. — Séjour à Seelisberg. — Achèvement de la Walkyrie. — Tristesse et maladie. — Tri.<!ta7i s'empare de plus en plus de l'esprit du maître. — Négociations avec Ha}rtel. — Visite de Liszt.
— La Walkyrie. — Siegfried commencé. — Besoin d'entendre de sa musique. — Le Charme du Yendredi-Saint. — Première esquisse de Parsifal. — Le grand œuvre d'art. — Bonne fortune inespérée.
— L'installation si longtemps rêvée. — La composition de Siegfried, reprise. — Siegfried lui-même ramène Wagner à Tristan. — Réponse de Hœrtel. — Propositions de l'empereur du Brésil. — L'Anneau du Nibelung abandonné.
Le séjour de Wagner à Londres se termina mieux qu'il n'avait commencé. D'abord, le maître remporta l'avantage sur un des points qui lui tenaient le plus au cœur. Un vieux compositeur anglais, M. Potter, dont on devait exécuter une symphonie, craignant que Validante ne parût long, était venu prier
Wagner de le prendre sur un mouvement un peu vif. Celui-ci répondit que, quelle que fût sa durée matérielle, ce morceau ennuierait toujours, s'il était dit sans expression, tandis que le thème, qui était d'une naïveté charmante, ne pouvait manquer de plaire s'il était joué par Torchestre comme il avaitété certainementconçu.Et il le chanta auvieux maître qui, très touché, donna pleinement raison à Wagner. En effet, l'interprétation ayant été chaleureuse, le succès fut très grand. Au cinquième concert, figura l'ouverture de Tannhœuser, et si, comme Wagner l'affirme, elle ne fut pas réellement comprise (1), du moins l'exécution fut très bonne, et la reine demanda qu'elle fût répétée au septième concert oiielle assista. Le Times, (\m continuait sa guerre acharnée contre Wagner, ne manqua pas de rappeler le crime de haute trahison pour lequel l'artiste révolutionnaire était encore banni de sa patrie. Gela n'empêcha pas la reine de donner elle-même le signal des applaudissements, puis de témoigner au maître, pendant Tentr'acte, une bienveillance telle qu'il déclara « qu'elle et le prince Albert, étaient les premières personnes qui eussent pris ouvertement son parti en Angleterre ». Enfln, quand Wagner dirigea pour la dernière fois, il fut l'objet d'une véritable ovation à laquelle s'associèrent les musiciens de l'orchestre qui, jusque-là, s'étaient montrés très froids.
(1) B. an Uhlig, Fischer, etc., p. 330
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Parmi les choses heureuses dont Wagner se félicita à la fin de son séjour à Londres, il faut mentionner aussi l'alliance qu'il crut avoir conclue avec Berlioz, alors directeur de la Nouvelle Société Philharmonique. Ce fut chez M. Sainton, artiste toulousain, qu'il se rencontra avec le maître français, et, grâce aux progrès qu'il avait faits dans notre langue, il put, dit-il, « échanger avec lui ses idées sur l'art, la philosophie, etc., en une longue, mais délicieuse conversation qui ne dura pas moins de cinq heures. » Avant son départ, Berlioz vint le voir et passa encore quelques heures avec lui, puis les deux maîtres se séparèrent en s'embrassant cordialement. « J'ai gagné une intime et profonde amitié pour Berlioz, écrivait Wagner à Liszt (1); de son côté, Berlioz manifestait des sentiments analogues (2). Un rapprochement s'était donc opéré entre les deux artistes. Mais, s'étaient-ils aussi complètement entendus que Wagner semblait l'imaginer ? Dans la lettre même où il exprimait sa sj^mpathie pour Wagner, Berlioz ajoutait qu'il ne connaissait pas les dernières œuvres du maître allemand ; et 2elui-ci, après avoir déploré l'exécution insuffisante ie la symphonie de Roméo et Juliette, sous la direc- :ion même de l'auteur, faisait de cet ouvrage une critique sévère (3). En vérité, aucune entente n'était
(1) B Wagner Liszt. T. II, p. 8G.
(2) Ibid , p. 326.
(3) La critique de la symphonie de Roméo et Juliette fut écrite 'auuôc suivante. Elle se trouve dans l'article sur les Poèmes Sipnihoniques de Liszt. G. S. T, V, p. 2oO-2j1.
possible entre ces deux hommes. Wagner ne pouvait pas agréer une musique comme celle de Berlioz, qui, tout en s'appuyant sur la poésie, l'asservit à ses caprices. De son côté, Berlioz qui n'admettait pas que la musique pût se passer, même lorsqu'elle est unie à la parole, des formes qui lui donnent une vie indépendante, ne pouvait voirdans les compositions de Wagner, que le chaos. Mais, est-ce à dire pour cela, que l'entrevue des deux maîtres ait été sans effet? Je ne le pense pas. C'est vers cette époque, que Berlioz conçut l'idée des Troyens, dont le sujet est emprunté à l'épopée latine, tout comme V Anneau du Nibelung à l'épopée germanique, et qui est le premier opéra dont le poème fut rédigé par lui-même, avec la prétention de faire œuvre vraiment poétique. Il est bien possible que ce soit là le fruit des impressions produites sur lui par les idées de Wagner. De son côté, à la suite de cette rencontre, le maître allemand fit des partitions de Berlioz une étude approfondie qui fut, assure-t-il, d'un grand profit pour lui, « autant pour ce qu'il convient de faire que pour ce qu'il faut éviter (1). »
Cependant, Wagner, si mécontent un moment de la grande scène de Wotan, qu'il avait été sur le point de la déchirer (2), était revenu à une appréciation plus favorable. En la relisant posément, il
(1) Groye Dktionary afMiisic. T. IV, p. 369.
(2) B. Wagner Liszt. T. Il, p. 99-100.
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en avait trouvé le débit suffisamment musical pour une scène qui, étant la plus importante de l'œuvre entière, devrait, au théâtre, captiver par le seul intérêt dramatique. Mais, à son retour à Zurich, il eut un gros chagrin : le chien Peps mourut! Ne riez pas ! Un mois après cet événement il ne pouvait penser a à la bonne bête » sans se mettre à pleurer. Vite, il partit pour Seelisberg, et ce fut là que la composition de la Walkyrie (ni enùn reprise. Wagner désirait vivement que cet ouvrage fut mené à son terme pour le mois d'octobre, afin de pouvoir le lire avec Liszt, qui devait venir à cette époque-là en Suisse. Mais, malgré cet aiguillon, le travail n'avança pas vite. Dans le courant d'août, le maître n'était encore qu'à la moitié du second acte, et il écrivait à Liszt qu'il restait souvent des journées entières devant son papier à musique sans rien trouver à y mettre, et que, décidément, l'inspiration était épuisée (l).Puis, le 12 septembre, il suppliait son ami d'attendre jusqu'à la fin de décembre pour venir à Zurich, car, disait-il, la Walbjrie ne pourrait être prête auparavant, etla seule chose qui lui donnât le courage de s'y appliquer, était la perspective de la parcourir avec lui. Il ajoutait que l'achèvement de cet ouvrage, le plus tragique qu'il eût encore conçu, lui coûterait bien de la peine (2). En effet, car ce fut, non pas à la fin de décembre, mais seulement
^1) B. Wagner Liszt, p 9i.
(2) Ibid. p. U6.
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au mois de mars de l'année suivante, qu'il put le terminer. Ainsi, tandis qu'il n'avait mis que sept mois (1) pour composer la musique du Fihelngold et esquisser celle du premier acte de la Walkyrie, il lui en fallut vingt {il) pour achever cette dernière partition.
Du reste, toutes sortes de préoccupations et de tourments vinrent se joindre au penchant qui poussait son esprit vers d'autres œuvres que V Anneau du Nibelung. A peine rentré en Suisse, on lui avait offert soixante mille francs pour aller diriger pendant six mois des concerts à New- York. Misérable comme il était et marié, c'eût été pour lui un véritable devoir, de ne pas laisser échapper une pareille aubaine. Mais il avait enduré de telles souffrances pendant son séjour à Londres, que l'idée d'assumer de nouveau une mission semblable lui inspirait une invincible répugnance. « Pour Dieu, s'écriait-il (3), , <( les gens qui m'offrent soixante mille francs pour | « aller en Amérique, devraient bien me donner cette « somme sans me demander autre chose que ce que (( je fais, car c'est assurément ce que je puis faire « de mieux. » EnQn, il refusa, mais non sans avoir été en proie à de longues et pénibles incertitudes. Ce qui le détermina, ce fut sans doute l'espoir que lannlixusei\ dont la première représentation à Berlin allait avoir lieu, produirait de beaux bénéfices.
(1) De novembre 1853 à juillet 1854.
(2) De juillet 1834 à mars lSo6.
(3; B. Wagner Liszt. T. II, p. 101.
Encore un déboire. Cet opéra semble pourtant avoir îté monté avec plus de soin qu'on n'eût été en droit le l'espérer, après la façon pitoyable dont Wagner 'avaitabandonné àmerci. Liszt fut engagé à assister L toutes les répétitions et à en conduire deux, et de ion propre aveu le chef d'orchestre M. Dorn s'ac- [uitta de sa tâche avec beaucoup de zèle. Enfin, la nise en scène fut à la fois brillante et soignée : sur 'ordre du roi, le décor du second acte fut une resauration fidèle de la grande salle de la Wartburg. flalgré tout, le succès fut médiocre et les recettes issez minces ;de telle sorte que, à la fin de l'année, lYagner se trouva encore une fois hors d'état de lolder toutes les notes qui pleuvaient sur lui, et mcore une fois il dut faire appel à la générosité de les amis. Par là-dessus, il tomba malade, il eut un jrysipèle qui le tourmenta pendant tout l'hiver, et 'obligea, l'été venu, à aller chercher la santé à ^ornex, sur les bords du lac de Genève.
On conçoit que, dans de telles circonstances, Wagner ait eu du mal à terminer la Walkyrie. Mais iombien plus difficile encore devait être pour lui, lans rétat de nervosité inquiète où il était et avec le Jésir d'une musique ardente et libre qui le possédait, le commencer une œuvre calme et équilibrée comme Siegfried ! Précisément à ce moment-là, il reçut les 3remiers poèmes sijmphoniques de Liszt. Si ces ouvrages qui ne contiennent rien autre chose que 'essence musicale du sujet donné, purent vaincre 'éloignement qu'il ressentit toujours pour la sym-
phonieà programme, à plus forte raison durent-ils redoubler son désir d'aborder Tristan où, sans renoncer aux avantages de la poésie et de la représentation scénique , il devait lui aussi s'élever jusqu'aux sphères de la pure musique. La nature même des poèmes de Liszt, qui tous peignent les mélancolies delavie,devaitalimenterson inclination à chanter les douloureuses ardeurs de l'amant d'Isolde plutôt que les joies banales d'un Siegfried ; et si le triomphe tout matériel dont le maître hongrois a fait, dans Mazeppa, le couronnement des souffrances du génie, était offensant pour le sentiment de Wagner (1), c'était encore, par réaction, un stimulant à se plonger dans les ondes harmoniques irisées, où Tristan et Isolde aspireront à se perdre et sur lesquelles Parsifal planera après les avoir apaisées. De fait, pendant tout son séjour à Mornex, il eut du mal à lutter contre la tentation de délaisser la musique de Siegfried pour écrire le poème de TVw^an puis celui des Vainqueurs, dont il avait tracé une brève esquisse le 16 mai précédent. Un peu plus tard, il disait encore à quelques amis que Tristan l'obsédait à tel point qu'il ne pouvait se mettre à la composition de V Anneau du Nihelung . Bref, pour trancher le conflit qui existait en lui entre l'œuvre aux trois quarts faite qu'il lui coûtait d'abandonner et le poème nouveau qui le fascinait
(1) B. Wagner Liszt. T. II, p. 131. Liszt s'était inspiré du poème do Victor Hugo.
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de plus en plus, il finit par se poser des conditions. A Mornexil avait joui d'une installation charmante dans une petite maison isolée au milieu d'un jardin, avec vue magnifique sur le lac et les montagnes. Eh bien, pour pouvoir achever VAnneau, il fallait qu'il pût s'établir dans une résidence analogue. Et comme il estimait que cela lui coûterait seize mille francs, il écrivit à l'éditeur Hœrtel en lui proposant VAiineau du yibelung pour ce prix-là. Si cette offre était acceptée, il s'engagerait à livrer Siegfried en 1857 et la Gœiterda^mmerung en 1858. Autrement, son grand œuvre resterait imparfait.
Pendant les négociations avec Hœrtel, qui devaient durer assez longtemps. Liszt arriva avec la princesse de Wittgenstein.On sait que le but principal de cette visite était une interprétation approximative de la Walkyrie, qui eut lieu, en effet, le 22 octobre , quarante cinquième anniversaire du maître Hongrois. C'était lui^ le merveilleux pianiste qui était l'orchestre, Wagner chantait toutes les parties d'homme, et M"^^ Hund, jeune et jolie personne douée d'une belle voix, tenait les rôles de femme. Naturellement, toute la partition ne produisit pas une impression semblable, ^sotamment la grande scène entre Wotan et Brunhild, à la fin du dernier acte, parut à Liszt un peu fatigante, un peu longue. Mais un jugement prononcé après une exécution si incomplète, ne pouvait être définitif et, dans l'ensemble, le drame de Wagner fut trouvé sublime. — « Les efforts de Richard Wagner pour
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« réformer le drame musical en le constituant selon « une forme nouvelle, ont entièrement réussi. Ses « idées sur V Œuvre d'Art deV Avenir si outrageuse- « ment traitées, n'étaient nullement une rêverie (( chimérique, elles sont devenues un fait et révo- « lutionneront le monde musical. » Ces lignes que Liszt fit paraître alors dans le Signale fur die Musikalische Welt sont vraiment prophétiques. On peut donc imaginer si, pendant son séjour à Zurich, cet artiste enthousiaste qui avait au plus haut point le don de réchauffer les cœurs, mit tout en mouvement pour rendre confiance à son ami, et lui donner le courage de poursuivre son œuvre. Il y parvint en partie. Après avoir été à Saint-Gall diriger la sj^mphonie Héroïque^ après y avoir entendu Orphée et les Préludes conduits par Liszt lui-même, puis écrit son article sur les Poèmes Symphoniques (1), Wagner se mit finalement à composer la musique de Siegfried.
Mais combien le peu d'entrain qu'il apporta à ce travail fut de courte durée. Dès le 16 décembre, il se plaignait à Liszt qu'il n'y eût pas « assez de musique dans son tête-à-tête avec Siegfried». En effet, le besoin ô.'entendre réellement ses œuvres, exécutées à la scène, était devenu si grand qu'y donner satisfaction lui semblait « indispensable {^) \)our se ranimer et se fortifier ». Déplus, la passion dont il
(2) B. an Uhlig, etc., p. 350. ^
LE COURONiNEMEAT DU GRAiND ŒUVRE d'aRT 293
souffrait depuis deux ans pour une dame de Zurich s'était accrue à tel point que, dans l'état de fièvre où il s'était mis, pour qu'il eût « assez de musique », il lui fallait bien autre chose que les chants idylliques ou héroïques de Siegfried ! Néanmoins, il put achever le premier acte ; après quoi il s'arrêta, décidé à entreprendre la composition de Tristan si Hœrtel, dont il attendait toujours la réponse, n'acceptait pas définitivement ses propositions. — Ce fut justement pendant cette nouvelle interruption qu'il découvrit le motif intérieur qui devait être la base génératrice de Parsifal et faire de cet ouvrage, la conclusion de la vaste épopée dont V Anneau du Nibelung et Tristan étaient les deux premières parties. — Le 10 avril, jour du vendredi-saint, par un concours fortuit de circonstances, Wagner crut entendre (1) « ce soupir de la plus profonde pitié, qui, jadis, retentit de la croix sur le Golgotha, et qui, aujourd'hui, s'échappe de notre propre poitrine ». Alors, il se rappela la vieille légende du vendredi-saint, suivant laquelle, le jour où Dieu donna sa viepour l'homme, celui-ci, ayant la même pitié pour les animaux et les plantes, ne leur fait pas de mal, mais, au contraire, arrose des larmes de son repentir les prés qui se couvrent de fleurs. De suite, il traça l'esquisse d'un drame dont Parsifal était le iiéros, et dont cette idée, la pitié était le
(1) H. s. Chamberlain. Idoles sur Parsifal. Revue Wagnérienne, an H, u° VII.
centre. Esquisse qui est le vrai noyau du drame que nous possédons aujourd'hui et qui contenait non seulement des scènes importantes mais aussi des fragments de motifs musicaux. — Il en pouvait bien être ainsi, car il y avait là précisément ce qui avait manqué jusqu'alors. La pitié, forme active du renoncement (tout comme l'envie est celle de l'égoïsme), c'était bien, en effet, le germe vivant de ce drame intérieur de Wotan qu'il cherchait à réaliser depuis quelques années, mais quinepouvaitprendre forme aussi longtemps que — comme c'était le cas dans les Vainqueurs — l'idée du renoncement purement négatif en serait la base. En même temps, par là, Parsifal devenait véritablement la suite de Tristan, car la pitié c'est aussi la fleur suprême de l'amour, c'est l'amour qui, donnant sans rien demander en échange, est l'antithèse absolue de l'égoïsme, de ïenvie. Bien plus, Parsifal devenait le complet épanouissement du dernier acte de /'ris/a/z tel que le maître l'avait d'abord entrevu. Car ceci est bien évident, n'est-ce pas : Amfortas souffrantde l'inguérissable blessure, qui n'est autre chose que l'aiguillon d'une passion insatiable, c'est Tristan tel que nous le voyons à Karéol, torturé par les tourments du désir sans cesse renaissant. Seulement, la leçon de philosophie que le héros du renoncement eût dû se contenter de donner dans le troisième acte de Tristan, est remplacée ici par une action effective et sublime : la rédemption par la pitié. Ainsi se trouvait établi le.dernier chaînon de l'œuvre, qui.
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réellement cette fois, devait être l'expression complète de tout ce que Wagner pensait, sentait et voulait. D'abord, (dans V Anneau du Nibelung), la tragédie de l'égoïsme, la peinture de toutes les souffrances et de toutes les cruautés qu'il a apportées dans le monde ; puis, (dans Tristan) la tragédie de l'amour, ses fièvres, ses rêves infinis, les tourments que cause encore Fégoïsme qui s'y cache ; et finalement, (dans Parsifal) la suprême épuration de l'amour, la divine comédie de la rédemption par la pitié. Comme vous voyez jamais œuvre plus vaste, et plus variée dans la forme, n'a été plus une quant au fond. Et l'on est confondu quand on embrasse le long et majestueux développement qu'y a trouvé une seule pensée.
Au moment où cet événement capital s'accomplissait en lui;, Wagner eut une bonne fortune inespérée. La maison isolée qu'il désirait depuis si longtemps fut mise à sa disposition par un riche amateur^ et dans les conditions les plus favorables. — Sa table de travail fut installée près d'une grande fenêtre d'où Ton découvrait le lac de Zurich et les sommets des Alpes. Le silence et la tranquillité régnaient autour de lui, car son pavillon était entouré par un grand jardin. Enfin, dans la même enceinte était la résidence de son bienfaiteur, où, quand il le voulait, il pouvait trouver la compagnie la plus agréable. « Là, dit Madame Wille(i), richesse, goût, élégance.
(1) Deutsche Rundschau. Mars 1887, p. 390.
« embellissaient la vie. Plein d'adniiration pour « riiomme extraordinaire que le destin avait amené (( près de lui, le maître de céans était en position « de pouvoir se procurer et offrir à ses amis ce qu'il « voulait. Sa femme qui était jeune et belle, étant « portée vers l'idéal, avait une véritable vénération « pour Vhôte de génie ». Bref, c'était la réalisation] d'un rêve, du rêve même, qui lui avait paru la con-| dition de l'achèvement des Niôelungen. Il ne pouvait se dispenser de reprendre la composition de Siegfried.
Du reste, il y fut porté naturellement. La dernière scène de Tnslan étant devenue Parsifal, il ne savait plus comment finir le premier de ces deux ouvrages (1) et cela devait diminuer momentanément la tentation d'écrire tout de suite ce nouveau poème. Puis, s'étantmis à étudier avec le pianiste Kirschner et une chanteuse du théâtre de Zurich la grande scène du dernier acte de la Walkyrie, sur laquelle Liszt avaiteu des doutes, il s'était convaincu que l'effet « en serait inmanquable pour peu que l'exécution fût fine et délicate ». Enfin, ayant relu après cela le premier acte de Siegfried, l'impression qu'il en reçut dépassa à tel point son attente qu'il fut luimême surpris « d'avoir été capable d'écrire une musique pareille (2). » Vous le voyez, c'est donc dans les meilleures dispositions qu'il aborda le second
(1) R. Pohl. Musik. Woch, 1883. p. 337.
(2) B. Wagner Liszt. ^ T. II, p. 163.
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acte de Siegfried. Mais, cette fois, c'est le sujet même du drame qui devait le reporter à Tristan et rendre irrésistible le besoin de s'y vouer entièrement. « La « grande parenté de tous les vrais mythes, telle que « me l'avaient révélée mes études (1), m'avait, ditce il, rendu clairvoyant pour les merveilleux degrés « qu'ony distingue une fois qu'on l'a reconnue. Cette « variation d'un thème unique, je la trouvai avec « une évidence qui me ravit, dès que j'eus comparé « Tristan et holde à Siegfried et Brunhild. La com- « plète analogie existant entre ces deux légendes « consiste en ceci : Tristan comme Siegfried victime « d'une illusion qui le rend inconscient de son acte, « va chercher, pour la faire épouser à un autre, la « femme que lui destinait la loi de la nature, et trouve « la mort dans la méprise qui résulte de cet acte. La « différence, c'est que dans Tristan on voit apparaî- « tre en traits plus amples et plus marqués, l'idée, « évidemment contenue elle aussi dans V Anneau du « Niàelung, celle de la mort par détresse d^amour, « idée qui trouve son expression suprême dans Brun- « hild, seule consciente de la situation. Cette idée « qui dans la tétralogie, ne pouvait se manifester « qu'avec un caractère de violence, épanouit ses « trésors dans Iristan avec une diversité infinie ». Bref, Siegfried, c'était comme Tristan la tragédie de l'amour, mais sans les développements intérieurs.
(1) G. S. T. VI, p. 37S-379. Traduit en français par M. Camille Benoit. Richatd Wagner. Musiciens, Poètes et Ptiilosoplies, chez Charpentier.
qui sont précisément ce qu'un tel sujet présente de plus profond, de plus poétique et de plus musical. De toute nécessité, il fallait que Wagner composât Tristan avant la tragédie de Siegfried. A vrai dire, cette tragédie ne commence que dans la Gœtterdœmmerung . Le maître, qui n'avait pas encore achevé le second acte de Siegfried, eut donc pu terminer au moins cette pièce. Mais deux faits extérieurs vinrent précipiter sa décision. D'abord la réponse de Hœrtel si longtemps attendue, arriva enfin : c'était un refus, mais accompagné de la perspective qu'un drame de proportion ordinaire pourrait être accepté. Ce fut là un motif déterminant pour Wagner. Non seulement parce que, comme toujours, il avait besoin d'argent, mais surtout parce que la réponse de l'éditeur dut finir de le convaincre qu'une œuvre anormale comme la tétralogie n'avait aucune chance d'être jamais représentée. Enfin, vers le même moment, un monsieur se rendit chez Wagner de lapartde l'empereur du Brésil (1), et lui demanda un opéra pouvant être interprété àRio-de-Janeiro par une troupe italienne. Cette proposition le fascina. La pensée d'être affranchi du souci d'avoir à se modeler sur l'Allemagne, dont il connaissait si bien les tristes défectuosités artistiques, lui apparut comme la délivrance d'un véritable cauchemar (2). L'idée de
(1) Etait-ce vraiment un envoyé de Don Pedro ? La question semble être restée douteuse,
(2) H. S. Chamberlain. Notes sur Tristan. Rev. Wag. 3^ an., n»* X-XI, p. 230-231.
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pouvoir composer une pièce de passion comme Tristan pour des chanteurs Italiens et pour un public de Brésiliens l'enthousiasma. — Le 28 juin 1857, il écrivit àLiszt (1): «J'ai conduit mon Siegfried dans « la belle solitude de la forêt, et là, sous les tilleuls, « j'ai pris congé de lui, non sans verser des larmes « sorties du cœur. Il est là mieux que partout rH- « leurs.... Reprendrai-je jamais la composition des (( Nibelungen ? Là-dessus, je ne saurais rien prévoir. « Cela dépendra de dispositions d'esprit, indépen- « dantes de ma volonté. » Dans la même lettre, il faisait savoir à Liszt qu'il allait commencer Tristan. Et en effet il s'y plongea immédiatement, car, un mois après, il envoyait à son ami le poème complètement achevé.
{\)B. Wagner Liszt. T. II, p. 173, 175.