‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 3)Chapitre 2 sur 30 · ET L'ART · texte numérisé non relu

ET L'ART

Difficulté que présente la conception d'un opéra pour Paris. — Installation à Zurich. — Première société c(ue fréquente le maître. — Madame Wilhelmine consent à venir le rejoindre. — • Bonté de Liszt. — Enthousiasme. — La Société de l'Avenir et l'Art. — Double nécessité artistique à laquelle répond la condensation philosophique de la thèse révolutionnaire. — Le luxe. — Egoïsme et communisme.

— La mode. — La prépotence de l'esprit et le sentiment instinctif. — L'Etat remplacé par LArt. — P'oriniile de la société de l'avenir. — Origine de Terreur de AVagner. — Les véritables résultats de cette étude.

— Le fond psychologique de V Anneau du Nibeîung.

— La pierre de touche qui permettra au maître d'en désfaîrer la forme.

Art et Révolution contenait la matière de six feuilletons, destinés au National. Quoique ce ne fut pas là « l'article solide sur le théâtre de l'avenir » que Wagner avait résolu de faire paraître, c'en était assez pour qu'il fût grand temps de penser sérieu-

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sèment à l'opéra nouveau auquel les études littéraires ne devaient que préparer la voie. Malheureusement, cette partie essentielle du programme arrêté à Zurich était de beaucoup la plus difficile. Pour concevoir cet opéra, il fallait, écrivait le maître, qu'il devînt un autre, tout en restant lui-même (1). Et quoique ceci signifie simplement qu'il devait trouver un poème qui^ tout en étant l'expression de ses propres convictions, pût convenir au goût français, pour un artiste comme lui, dont le développement s'était fait en vue de l'Allemagne : voilà une lâche singulièrement malaisée. D'autant plus que la difficulté, déjà si grande en soi d'une telle entreprise, était encore accrue par la perspective, au plus haut point rebutante pour Wagner, d'avoir à établir sa musique, non pas sur son propre poème, mais sur le masque parasite dont l'affublerait le rimeur quelconque, par lequel il serait obligé de le faire traduire en vers français. Ainsi s'en allait la possibilité d'atteindre à cette fusion des arts dont il poursuivait la réalisation, depuis tant d'années, et qu'il se sentait maintenant capable d'accomplir. Ainsi l'œuvre qui lui était imposée par les circonstances pre nait à ses yeux un caractère d'opprobre qui, pour ne pas le paralyser, devait s'y refléter, afin que, du dégoût et de l'indignation même qu'il ressentait, pût naître l'inspiration Parmi les nombreuses esquisses qu'il avait en

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. 42.

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portefeuille, il en était bien une qui atteignait au but. C'était Jésus de Nazareth^ poème du renoncement imposé par l'indignité de la société environnante et long plaidoyer en faveur de la révolution sociale (l). Mais comment espérer que ce drame, reconnu par lui-même irréalisable en Allemagne, pourrait être accepté par un théâtre de Paris ! Force lui était donc de concevoir un sujet nouveau. Pour ranimer son imagination, toujours déprimée par la cohue d'une grande ville, il alla à Rueil, espérant sans doute y retrouver l'entrain avec lequel il avait naguère composé à Meudon le ] aisseau Fantôme. Cet espoir ayant été déçu et le souvenir du bonheur parfait qu'il avait goûté durant son passage à Zurich lui inspirant un désir fou d'aller se fixer dans la jolie ville suisse, il s'y rendit, non toutefois sans avoir demandé à Liszt pour faire le voyage, trois cents francs que l'excellent homme lui avait envoyés aussitôt.

Voilà donc Wagner à Zurich. Mais il avait laissé à Dresde sa femme, une jeune belle-sœur, puis toute

(1) L'esquisse de Jésus de Nazareth a paru eu 1887 chez Breilkopf et Haertel. Leipzig. Elle se subdivise eu trois parties : 1° un bref récit de la pièce. (eu cinq actes) ; 2° quelques pages d'explication suivies des discours que l'auteur comptait faire prononcer h. Jésus, avec numéros indiquant les actes où ils prendraieut place; 3" les passages des évangiles, épîtres, actes des apôtres qui devaient être cités. La seconde partie est la plus intéressante. Elle montre que Wagner voulait taire de Jésus purement et simplement l'apôtre du communisme et de l'aparchie l'égie par l'amour, en un mot de la société de l'avenir telle qu'il la comprenait luimême.

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une ménagerie, parmi laquelle il faut citer le gros chien Peps, un véritable ami; en outre un petit perroquet auquel il avait appris à siffler des motifs de Beethoven et qu'il considérait comme « son génie familier ». Maintenant que Wagner était dans la ville de son choix il fallait faire venir toute celte colonie, car le maître était ainsi fait qu'il ne pouvait se passer de la compagnie des femmeset... des bêtes. — Ne riez pas de ce rapprochement. Quoique irrévérencieux, il est sérieusement motivé. Wagner dont le héros était alors Siegfried (1), l'homme purement instinctif, n'aimait pas seulement les femmes à cause de leurs grâces et de leur beauté, mais aussi parce que^ beaucoup plus que l'homme, elles sont restées près de la nature. Or il est certain que, sur ce point, les animaux l'emportent encore sur elles. — Wagner eût donc voulu avoir près de lui, femme, belle-sœur et ménagerie. Mais, pour le moment, inutile d'y songer, car Madame Wilhelmine était furieusement irritée contre son mari, à qui elle n'avait pas encore pardonné d'avoir sacrifié si légèrement un emploi qui leur donnait à tous deux de quoi vivre, et flattait son amour-propre. Bon gré mal gré, il fut donc obligé de se contenter de la société qui, dans les pays germaniques, se rassemble le soir dans les brasseries. Du moins choisit-il ses amis dans l'âge où l'homme conserve encore la

(1) En alleudanl que ce soit le reine Thor (Parsifal).

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spontanéité de la femme. A l'exception de M. Mûller, son camarade d'enfance, le petit groupe dans lequel il s'introduisit était composé d'adolescents dans leur vingtième année. Et. chose digne de note, un seul était musicien : c'était M. AVilhelm Baumgartner, auteur de lieder. dont le maître parla plus tard avec éloge (1). Des quatre autres, deux étaient avocats, et deux employés dans l'administration cantonale. Wagner nous a fait savoir que le plus intelligent était « un radical à la vue longue ». Cela suffit pour caractériser le groupe.

On comprend qu'un tel milieu pouvait stimuler notre idéologue à poursuivre sa campagne littéraire de démolition, mais non pas à composer le fameux opéra parisien. La première chose qu'il fit. fut, en effet, de terminer Art et Révolution. A la fin de juillet, il en adressait une copie au Taa'owa/, puis, le 4 août, une autre à Liszt, destinée à l'éditeur de Leipzig. Wiegand, qui devait publier cet opuscule en allemand, sous forme de brochure Et. tandis qu'il achevait ce travail, l'idée de faire une grande étude sur le théâtre de l'avenir, non seulement devenait plus pressante, mais s'était élargie, car il avait reconnu que, avant de pouvoir décrire l'art de l'avenir, il fallait dégager d'abord avec netteté l'essence de la société qui le déterminerait. Sur la

(1) Dans un article de journal, reproduit dans une lolt.e. li. an Vhlig, p. 154-1 o6.

première page du petit ouvrage qui allait paraître, il écrivit donc (1) :

I Art et Révolution^

II La Société de V Avenir et VArt (2),

III DŒuvre d'Art de rAvenir,

indiquant par là, la trilogie littéraire dont il avait tracé le plan.

Pendant ce temps, les sentiments affectueux de ]y|me Wilhelmine, avaient triomphé de son courroux. Dans le courant de juillet, elle écrivit à son mari, qu'elle désirait le rejoindre, car elle était tout à lui dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Wagner, très touché, eût voulu, non seulement la faire venir de suite à Zurich, mais l'y recevoir dans des conditions où elle n'eût rien à regretter. Naturellement, il était sans argent, n'ayant rien fait pour en gagner; aussi le voilà implorant encore une fois l'assistance de Liszt. C'était bien indiscret, mais la lettre qu'il lui adressa est très touchante.

« Je cherche activement, disait-il à son ami 3), de <( l'occupation et des ressources afm de n'avoir plus à « t'importuner désormais... Mais, maintenant, au nom '( de tout ce qui t'est le plus cher, tâche de rassem- « hier de l'argent, le plus d'argent qu'il te sera pos-

(1) B. Wagner Entwiirfe. Gedanken. Fragments. Leipzig Breilkopf iind Hsertel, p. 49.

(2) Kunsllerthum dur zukunft. 11 n'y a pas de mois frauçais correspondaut a kunstlerthuiii. Je traduis d'après le coolenu de l'ouvrage Ici qu'il nous est révélé dans les Esquisses et dans la première partie de VOEuvre d'Ai't de l'Avenir.

(3) B. Wagner Lii^zt. T. 1, p. 3i-35.

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<( sible, et envoie-le, non pas à moi, mais à ma

<i femme... Vois-tu, je ne tiens à aucun foyer, moi,

« mais je tiens à cette pauvre femme, bonne et fidèle,

« à qui je n'ai encore presque rien donné, que des

'< peines... et qui pourtant se sent à tout jamais liée à

« moi, vilain diable mal appris. Donne-la-moi ; et tu

c< m'auras tout donné. »

Puis viennent les belles promesses, qui semblent si faciles à tenir, alors que l'esprit enfiévré par un seul désir ne voit d'autres difficultés que celles qu'il faut vaincre pour le satisfaire.

« Tu verras alors comme le travail ira de soi ! Mes « plans pour Paris, mes articles brochures ! Deux « scénarios seront prêts le mois prochain... Quant à ce « que tu pourrais vouloir de moi, et que je ne puis pas c« faire, je te convaincrai; je te le promets. En atten- « dant, donne-moi ma pauvre femme. Fais que, bien « vite, elle puisse venir me trouver, gaie et confiante « dans l'avenir. Oui c'est ainsi que je suis, je puis « mendier... Je pourrais même voler pour donner un « peu de joie à la malheureuse, ne fût-ce que pour de « courts instants !! Ah, toi, cher et bon Liszt, vois ce (( que tu peux faire, et aide-moi. Aide-moi, cher Liszt. « Adieu et aide- moi ! »

Pour n'être pas touché par ces lignes ardentes, il eût fallu avoir le cœur froid, et Liszt était la bonté morne. A ce moment-là, il n'avait pas d'argent disponible, mais il sut en trouver; et peu de jours après, il annonçait à Wagner qu'il avait envoyé à sa femme cent thalers (375 fr.) oITerts par un adini-

rateur de Tannhœuser qui voulait rester inconnu (1). Voilà Wagner ravi! Déjà les quelques semaines passées à Zurich, avaient confirmé la bonne impression que cette ville lui avait causée dès l'abord. Au charme de son lac, à la splendide promenade de rUtliberg, à l'air pur des Alpes, au sentiment de liberté qu'il éprouvait dans la vieille cité républicaine, s'était ajouté le plaisir toujours vif pour un artiste, de découvrir qu'il y jouissait déjà d'une certaine célébrité. La certitude que sa femme viendrait le rejoindre, qu'il allait ainsi définitivement s'installer dans cette ville de son choix, et que tous les biens qu'il y avait trouvés ne lui échapperaient pas, doubla sa joie. Ce fut alors que, pour la première fois, depuis sa fuite de Dresde, il écrivit à Théodore Uhlig (2), l'ami le plus intime qu'il y eût laissé ; et voyez en quels termes 1

« Je vis à la façon communiste, lui disait-il (3) le « 9 août 1849, grâce à l'argent que Liszt m'a prêté. Je <( n'en suis pas moins joyeux, je puis même dire heu- « reux, car ce qu'il y a de meilleur en moi est satis- « fait... Comme vous savez, j'avais prévu depuis long- « temps, la catastrophe de Dresde, mais je n'avais nul u pressentiment du coup de vent qui m'a emporté. Eh

(Ij Certainerae.nl la Grande Duchesse de Weimar, qui ne pouvait pas protéger ouvertement un réfugié politique.

(2) Musicien et écrivain, Théodore Uhlig faisait partie de l'orchestre de l'Opéra de Dresde, et était rédacteur de la Neuc Zeit ■ ficUrift fiir Mitsik où il travailla à la diffusion des idées de Wagner.

(3) B. an Uhlig, p. 5, 6.

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« bien, soyez-en sûr, nulle amnistie, ni restitution (( d'emploi, ni quoi que ce soit au monde, ne pourrait « me décider à redevenir n'importe où, ce que j'ai été « à Dresde pour mes plus grandes souffrances... Qu'est- « ce que le souci de ce que le bourgeois appelle son « avenir en comparaison de la conscience de n'être « plus tyrannisé dans sa plus noble activité ! Et com- « bien peu d'hommes savent se préférer eux-mêmes à (( leur estomac. Pour moi, le choix est fait, et je suis « délivré du tourment qu'il entraîne : aussi je me sens « libre dans le plus profond de mon être et je puis « mépriser les coups qui viennent du dehors. »

Ces lignes sont curieuses, car elles nous montrent combien Wagner était alors possédé par l'utopie socialiste, et comme il était résolu à dédaigner toute suggestion extérieure, pouvant s'opposer à sa libre manifestation. Si j'ajoute à cela qu'il s'était plongé de plus en plus dans l'étude des doctrines de Feuerbach, on pourra se représenter d'avance les traits distinctifs de cette Société de l'Avenir, qui n'a pas vu le jour, mais dont la substance a passé dans VŒuvre d'Art de r Avenir. Cet écrit devait se distinguer des précédents par l'abandon de toute retenue dans l'énoncé de ses convictions révolutionnaires et par l'effort tenté pour leur donner un tour plus philosophique. Ce double caractère, disons-le de suite, répond strictement à l'objet même des recherches du maître, qui était toujours d'établir les bases de son grand œuvre. .En vérité, c'est là chose essentielle, car je vous le demande, quel intérêt présenteraient les élucubrations socialistes de Wag-

ner, si elles ne nous faisaient vraiment assister à la formation de Y Anneau du Nibelung ! Et comme la philosophie passe généralement pour être aux antipodes de l'art, il fautque je commence par montrer la nécessité qui s'imposait au maître de réduire ses doctrines révolutionnaires à leur essence philosophique, afin de pouvoir arrêter la forme et compléter le fond du grand drame.

D'abord \eh\ii conscient, voulu, de ses recherches, c'était de dégager absolument la forme de Siegfried^ de celles qui lui étaient suggérées par l'habitude (1). Et en vérité, c'était la chose des plus ardue. Ce qui fournit à l'artiste le moule dans lequel il doit jeter sa pensée, c'est, comme je l'ai déjà dit, le public qui l'environne, ou, plus exactement, le sentiment qu'il a du mode d'expression à employer pour s'en faire comprendre. Mais le public auquel Wagner devait s'adresser pour créer cette œuvre révolutionnaire n'existait pas, c'était le publicde l'avenir, c'était un public imaginaire. Et quelque effort qu'il eût fait pour en éveiller l'image en son cerveau et lui donner toute la vivacité possible, une simple image cérébrale ne pouvait avoir sur ses facultés créatrices.

(1) 11 est indispensable, disait-il à Ulilig au moment d'entreprendre l'OEuvre d'Art de l'Avenir, que je fasse et publie ce iravail avant d'en revenir à la production arlislique. Je dois, et ceux qui s'intéressent à mes efforts doivent avec moi, en venir à une explication précise. Autrement nous pataugerions tous dans un demi-jour nauséabond, qui est pire que la nuit absolument bornée, où, n'y voyant pas, on s'accroche k la vieille rampe accoutumée. B. an Uhlig^ p. 10.

cette puissance impérative que possède la réalité, perçue avec les sens. 11 fallait donc que le maître procédât d'une façon artificielle. Il fallait qu'il soumit les formes d'art qui s'offraient à lui, à ce véritable triage, qu'il leur a fait réellement subir, comme nous le verrons plus tard, dans VQEuvre dWrl de r Avenir. Mais pour effectuer cette sélection, il était indispensable qu'il eût en main uuq pierre de touche^ grâce à laquelle il pût distinguer aisément et rapidement, ce qui devait être retenu ou écarté. Orque pouvait être cette pierre de touche, sinon la notion précise du mobile essentiel qui commande tout aujourd'hui, et, d'autre part, de celui sur lequel tout devra reposer dans la société de l'avenir?

On a compris maintenant, je l'espère, comment pour reconnaître clairement la forme de son grand drame, Wagner avait besoin de réduire la thèse socialiste à son expression abstraite. Mais à coté du but conscient de ses recherches, il en était un autre qui, pour être encore inconscient, ne s'imposait pas moins impérieusement : c'était la nécessité confusément ressentie d'achever la construction du fond même de son drame. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, que ce poème, tel que Wagner l'avait esquissé en 1848, comportait deux parties, dont la première encore à peine ébauchée, devait figurer la tragédie de l'humanité. Or, pour réaliser un aussi vaste dessein, il fallait inévitablement se comporter en philosophe. Premièrement, parce que, pour faire une œuvre d'art, d'un drame qui a pour acteurs des

milliers d'individus, et s'est manifesté pendant des siècles par une infinité de cas particuliers, il n'y a qu'un procédé : c'est de saisir les motifs essentiels, pour en faire ensuite la base d'une action symbolique. En second lieu, parce que, pour réduire un drame quelconque à la forme musicale, il n'y a pas encore d'autre façon de s'}^ prendre (1). C'est là un fait que, malheureusement, Wagner seul paraît avoir bien compris : l'unique moyen de modeler un sujet dramatique, en vue de l'expression musicale, c'est d'extraire et d'accuser fortement le fond éternel et immuable qui, se cachant sous l'apparence changeante des phénomènes, constitue en même temps que leur essence philosophique, tout ce que la musique en peut représenter, et ce que, seule, elle peut représenter.

Ceci dit, pour que le lecteur ne perde pas de vue la direction dans laquelle nous marchons, par des voies en apparence si détournées, tâchons de suivre Wagner dans l'élaboration de la Société de l'Avenir.

Pour commencer en philosophe : « La nature, dit-il avec Feuerbach, n'est qu'un vaste enchaînement, qui contient en soi-même sa cause et sa

(1) De ceci, Wagner avait déjà la conscience très claire, quand il écrivit, eu 1S41, un arlicle sur l'Ouverture, où il dit ; « Une con- « ceptiou purement musicale peut très bieu embrasser les idées « fondamentales d'un drame, mais non pas le sort de chacun des " personnages. Dans un certain sens, le musicien procède comme « le philosophe qui ne saisit que l'idée même », G. S. T. I, p. 2-j5.

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fin (1). Elle engendre spontanément, sans dessein, uniquement poussée par le besoin qui l'aiguillonne. Ce ôesoin, reconnaissable par la véritable contrainte qu'il exerce sur l'individu : voilà donc, le fond de la vie. » Et c'est de cette dernière proposition que Wagner part pour commencer contre la société moderne, une série d'attaques, qui aboutiront à en déterminer le principe, aussi bien que celui de la société de l'avenir.

« Là, où il n'y a pas de besoin véritable, s'écrie-t- « il (2), aucune activité n'est nécessaire. Or, là où '( aucune activité n'est nécessaire, règne l'arbitraire; u et là où règne l'arbitraire, fleurissent tous les vices, « toutes les infractions à la nature; car le besoin faux, « le besoin imaginaire, naît alors, qui ne peut se satis- « faire qu'aux dépens du besoin nécessaire.

« La satisfaction du besoin imaginaire, c'est le luxe « qui est égoïste, inbumain, sans cœur, tout comme le u besoin auquel il s'efforce de répondre, mais en vain ; « car ce besoin étant imaginaire n'a pas de contre - <( partie dans la nature en laquelle il puisse se résoudre. « La faim a sa contre-partie, qui est la satiété, mais il « en est autrement du besoin imaginaire, du besoin du « luxe, qui^ déjà, est un luxe lui-même. En lui, le « besoin ne peut jamais se résoudre dans la suffisance. « 11 martyrise, consume, brûle et torture, toujours « insatiable. En vain, il fait languir l'esprit, le cœur, « les sens, et bannit delà vie paix, joie, bonlieur. Pour « un moment d'apaisement qu'il ne i)eut jamais trou- « ver, il dévore l'activité et les forces vives de milliers

(1) G. S. T. III, p. 53-55.

(2) Ihid. p. GO-61. .

(c de misérables. 11 vit delà faim inassouvie de milliers « de nécessiteux, sans pouvoir, un seul instant, assouvir « sa propre faim, il retient tout un luonde dans les (( chaînes de fer du despotisme, sans pouvoir rompre, « un seul instant, les chaînes dorées du tyran qu'il est « est en vérité pour lui-même.

<< Et ce démon, ce besoin qui n'est pas un besoin, co « besoin du besoin — en un mot ce besoin du luxe, qui « est déjà un luxe lui-même, il régit le monde ! Il est « lïime de notre industrie, qui tue les hommes pour « en faire des machines, l'àme de notre Etat, qui dif- «' famé l'homme pour pouvoir ensuite l'agréer gra- « cietisement à titre de sujet (4) ; il est Tûme de notre « philosophie qui jette l'homme en pâture à un Dieu

immatériel, ce dernier rayonnement de tout luxe « intellectuel; il est l'àme, hélas ! et la cause détermi- « nante de notre art. »

C'est là, direz-vous, bien plutôt la harangue d'un tribun que le langage d'un philosophe. Je conviens que le mot hixe^ que Wagner retient, parce que, pour lui artiste, il fait image, n'a pas la dignité voulue. Il n'en est pas moins vrai que, par le sens étendu qu'il lui a donné, Wagner est arrivé à s'élever au-dessus des faits particuliers et à embrasser toute une vaste généralité. Ce n'est donc plus assez de s'en prendre, comme il l'avait fait l'année précédente, à une simple institution, il lui faut remonter maintenant jusqu'à la cause première dont celle-

(1) Ceci n'est pas très clair. Wagner veut dire que l'Etat méconnaît la bonté originelle de l'homme afin de pouvoir lui ravir s;i liberté, tout en se donnant l'air de lui rendre service. Voir G. S. T. IV, p. 82.

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ci n'est qu'âne conséquence. En effet ce n'est pas seulement à la propriété que Wagner s'attaque ici, c'est à ïégoïsme, dans lequel il reconnaît l'origine de la stérilité dont la société est frappée, et de l'éternelle tragédie dont elle nous donne le spectacle. L'égoïsme isole l'individu de tout ce qui, dans la nature, pourrait déterminer l'explosion de ce besoin contraignant, qui est la force créatrice. L'égoïsme enfin est une erreur fatale (1) car, pour pouvoir se satisfaire, il faudrait qu'il détruisît Vamour^ et comme c'est impossible, il n'a pu que donner lieu à un éternel conflit, qui conduit l'humanité à se déchirer perpétuellement elle-même. Voilà pourquoi, plus que jamais, Wagner réclame rétablissement du communisme. 11 y voit maintenant la forme sociale qui répond à l'antithèse do l'égoïsme, à l'amour. Et l'amour est; à ses yeux, la grande, l'unique force constructive qui, après avoii' uni les cellules microscopiques dont le corps humain est formé (2), réunit l'homme à la femme, crée la famille, puis la société, et peut seul en maintenir la parfaite harmonie.

En vérité, Wagner était, à cette époque tellement convaincu que le communisme est purement l'application à la société d'une loi de la nature, qu'il va jusqu'à comparer la révolution sociale à la révolu-

(1) B. Wagner Liszt. T. I, p. 236. .

(2) Pour Wagner la force d'attraction n'est qu'une forme élémentaire de l'amour. Voir G. S. T. III, p. 84.

64 RICHARD WAGNKIl

tion cosmique qui, jadis, précéda l'apparition de la vie sur terre (1). L'état actuel de la société lui semble présenter^, avec la période chaotique, cette ressemblance que les forces de l'humanité s'y trouvent groupées en masses isolées, comme l'étaient alors celles de l'univers; et, dans un cas comme dans l'autre, le résultat lui paraît être un mouvement brillantet bruyant, mais complètement stérile. Enfin, et c'est là ce qui est essentiel dans la comparaison, la révolution sociale attendue par Wagner, lui semblait devoir être, tout comme la révolution cosmique, qui s'est accomplie naguère, l'œuvre d'une force absolument inconsciente. Il ne craint même pas d'affirmer que^ pour pouvoir y participer, l'homme cultivé doit commencer par « renier son intelligence (2) ». Voilà une allégation bien faite pour confondre. Elle est pourtant formelle, et le second chef d'accusation de Wagner contre la société moderne, c'est précisément d'avoir attribué à l'esprit humain un rôle dirigeant qui, suivant lui, doit être réservé à l'instinct. De là, de nouvelles diatribes qui, aboutissant à proclamer la nécessité de l'anarchie, font, en vérité, de Wagner, un précurseur du prince Kropotkine.

11 s'en prend, d'abord, violemment et lourdement

{2} Entwûrfe, p. 15 et G. S. T. 111, p. 6j.

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à la mode (I), quoique, de toutes les formes prises par la pensée pour commander à la nature, ce soit là celle qui semble le moins se prêter à un examen sérieux. Mais la mode est la rivale de l'art. Cherchant à introduire dans la vie un élément de beauté, elle prend sa place; de plus, elle le rend impossible, car elle s'oppose aux manifestations de la nalure qui seule pourrait l'inspirer. En voilà assez [)Our qu'elle soit condamnée. Mais comment détruire a mode ? Il n'y a qu'un moyen : détruire les racines qu'elle a dans la vie. — C'est ici que la chose prend les proportions formidables. La mode, avons-nous Ut, est une des faces de la tyrannie exercée par 'esprit humain sur la nature. Or il en est une aure beaucoup plus grave, qui est la cause de la )remière : c'est l'Etat, véritable abstraction de la )ensée qui, devenue puissance matérielle, a sup- )!anté le principe de l'individualité. « L'Etat, dit i AYagner (2), est une puissance roidement dogma-

(1) « La mode, dit Wagner, est l'appât artificiel qui éveille un besoin factice là où il n'en est pas de naturel. Or, ce qui n'est pas déterminé par un besoin véritable est arbitraire, absolu, tyranuique. Aussi, la mode est-elle le tyran le plus insensé, le plus monstrueux qu'ait fait surgir la perversion humaine.. . Son essence est l'uniformité la plus absolue, tout comme son dieu est un dieu impuissant... La mode n'est donc pas créatrice comme l'art ; elle n'est qu'un dérivé factice de son antithèse, la nature. Car, au fond, c'est à la nature seule qu'elle s'alimente, tout comme le luxe des classes riches est le résultat du besoiu des classes pauvres... Tous ses produils quelque embrouillés et tortillés qu'ils soient ont toujours leur prototype dans la nature. » 2) G. .S. T. IV, p. 85.

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