G8 RICHARD WAGNER
Art, communisme, anarchie : voilà donc la formule de la société de l'avenir. Et ce sont là, pour Wagner, trois termes qui se commandent réciproquement, dérivant tous, du principe amour] de même que tout le système actuel s'appuie sur le principe égolsme. Le règne de l'Etat ou, ce qui revient au même, le règne de ïesprit, s'érigeant en cause première, n'est en effet qu'une forme de Tégoïsme : l'égoïsme d'une faculté de l'homme ou, si l'on veut, de la classe sociale chez laquelle cette faculté a obtenu une prédominance absolue. Et si le communisme est l'ordre social commandé par l'amour, l'art est le fruit de l'esprit humain, réconcilié par l'amour avec la réalité sensible (1), tandis que V anarchie est le règne même de l'amour (2). Ainsi quelque absurde que soit l'utopie de Wagner, elle repose sur une seule erreur : c'est d'avoir cru que l'amour avait une puissance assez grande , assez universelle, pour pourvoir à tous les besoins sociaux. Et cette erreur, disons-le tout de suite, avait sa racine dans la confusion qui existait alors dans l'esprit du maître entre les acceptions très différentes que comporte le mot amour. « L'Amour « rédempteur, écrivait-il à cette époque (3;^ ce « n'est pas l'amour abstrait qu'enseigne le Ghris- « tianisme, c'est la plus forte manifestation de la
(J) G. S. T. III, p. 58, 82.
(2) Ibid. p. 83-84, Jésus de Nazareth, p. 27- iû,
PREMIÈRES ASSISES DU GRAND ŒUVRE d'aRT 69
'< nature humaine non défigurée, qui, ayant sa « source dans la joie de l'existence sensuelle, part « de l'attrait qui réunit les sexes, pour s'étendre '( aux enfants, aux frères, aux amis et finalement à vt l'humanité entière. » Autrement dit, ce que Wagner prend pour type de l'amour, c'est la passion qui attire l'un vers l'autre l'homme et la femme, et lespousse ensuite à s'identifier avec leurs enfants. Il fallait bien en effet envisager cet amour-là, pour pouvoir lui attribuer sur tous les hommes un empire tellement fort qu'il devînt le mobile principal de leurs actes. Seulement ce sentiment violent loin d'être, comme Wagner l'imaginait alors, l'antithèse de l'égoïsme , n'en est, sous bien des rapports , qu'une des plus profondes racines. Aussi, bien loin de pouvoir servir de base à une société communiste, il est en vérité la cause déterminante de l'organisation actuelle. Quiconque aime une femme prétend s'en réserver la possession exclusive, quiconque est attaché à ses enfants veut leur laisser ce qu'il possède. De là, le mariage et la propriété ; de là, aussi, la nécessité de la loi et des gendarmes. L'amour véritable, dans le sens moral du mot, l'amour absolument pur de tout égoïsme, c'est la compassion de Schopenhauer, c'est la charité chrétienne. Seulement, ce sentiment, loin d'avoir « sa source dans la joie de l'existence sensuelle », part au contraire de la conviction .que le fond de cette existence n'est que souffrance. Et, au lieu d'être une affirmation de la vie, et de pouvoir engendrer une
utopie, il est la négation de la vie, et tend vers un paradis qui, quels que soient les prestiges dont on le pare, ne saurait consister que dans le retour à Viinité, par la destruction de toutes les barrières qui ont constitué des individualités, régies par l'égoïsme. Voilà ce que Wagner reconnaîtra lui-même plus tard. Alors il comprendra que Siegfried n'est aucunement le Rédempteur et que, dans son ensemble, V Anneau du NiOelung n'est que la tragédie de la vie, ou, pour me servir d'une expression dantesque, l'image de VEnfer. Alors, aux rêves utopiques, succéderont les rêves métaphysiques qui, ne pouvant être définis par les mots, ni représentés par les formes visibles, constituent le domaine si entièrement méconnu, au moment où nous sommes, de la musique absolue. Alors, pour exécuter son plan, qui était bien d'écrire une Divine Comédie de ce temps-ci et de porter, en même temps, tous les arts jusqu'aux dernières limites de leur puissance, il s'apercevra qu'il lui restait à faire le Purgatoire et le Paradis; et il concevra Tristan et Parsifal. — Mais ceci ne pouvait et ne devait venir que plus tard. Avant de songer au couronnement de l'édifice, il fallait en asseoir solidement la base. Avant d'en arriver à la Charité, cette suprême épuration de l'amour, il fallait avoir connu l'amour dans toute son acre et virile puissance. Avant de songer à la rédemption métaphysique, il fallait avoir épuisé toutes les voies d'une délivrance terrestre , et s'être convaincu que, fatalement^ la tragédieétaitau bout.
Enfin, avant de laisser la musique prendre son envolée dans les sphères, où, seule, elle peut planer, il fallait que, en assurant son union intime avec la parole et le geste, il eût établi le terrain stable d'où elle doit toujours partir pour pouvoir s'élever sans cesser d'être intelligible. En un mot, il fallait qu'il eût arrêté la forme de Siegfried et achevé le poème de V Anneau du lYibelung. Or à ce double objet, suffisamment vaste pour l'absorber complètement, répond l'utopie socialiste. Nous avons déjà commencé à le montrer, en analysant l'esquisse des Nibelungen de iH^S, puis Art et Révolution. Maintenant, efïorçons-nous de discerner clairement le progrès notaDle opéré dans cette double poursuite, grâce à la condensation philosophique que vient de subir cette utopie.
Voyez, premièrement, quel pas considérable, dans la formation du grand drame qui, symbolisant la tragédie de l'humanité, devait précéder l'épopée de Siegfried. Dans l'esquisse de 1848, nous avions deux faits matériels : l'apparition du despotisme et l'avènement de la propriété qui, pour le drame, ne pouvaient donner lieu q.u'à de simples récits. Maintenant, sous ces faits, nous voyons surgir le double conflit de l'amour et de l'égoïsme, puis de la loi immuable et de la vie; ou, pour aller au fond des choses, la lutte de l'égoïsme sous sa forme active qui est Venvie (Neid), et sous sa forme passive qui est l'inertie, la coutume, la loi — contre l'impulsion première de la nature qui est, avant tout, l'amour