RICHARD WA(;>KH
en deux bandes. L'une met le feu à la maison où dort Schwanhild, afin que le forgeron n'ait plus rien qui le rattache à son pays natal, et l'autre s'en va fouiller le bois. Comme on voit, le mouvement scénique nécessaire pour un public français, ne manque pas dans ce premier acte. Il se termine par une scène très dramatique qui, certes, entre les mains d'un musicien comme Wagner, fût devenue un splendide morceau d'opéra. « C'est toi, Wieland; crie Gram au jeune homme, que ses gens ramènent garrotté et les yeux bandés, c'est toi le forgeron qui a fait de si merveilleux ouvrages. Eh bien, dis-moi, où as-tu pris l'or dont tu les as forgés? » — « L'or, je veux bien te le dire. Tu sais que, jadis, aux dieux fut ravie la belle Iduna, qui leur donnait la jeunesse. Les dieux vieillirent tous, leur beauté se flétrit et Odur, l'amant deFréia, n'étant plus lié par ses attraits, s'éloigna d'elle. Plus tard, les dieux reconquirent Iduna, et avec elle refleurirent beauté et jeunesse; mais jamais plus Fréia neput reconquérir le cœur d'Odur. Alors, l'infortunée alla s'asseoir sur ce rocher qui domine la vallée. Là, triste et seule, elle pleure son époux infidèle, et ses larmes qui sont d'or, tombent goutte à goutte dans le fleuve. — Ces larmes, je les trouve dans l'onde limpide , et c'est de leur substance que je forge de beaux ouvrages pour les hommes joyeux. »
Quelle que soit l'intention socialiste, manifeste dans ces paroles, n'y a-t-il pas ici une véritable éclosion poétique ? Et quand on pense à l'art avec
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3quel Wagner savait donner une forme mélodique xquise à de tels récits (1), on ne peut douter qu'il 'eût fait de ce morceau une perle dont le charme élicat, eût été rendu encore plus sensible par la iolence de ce qui précède et de ce qui suit.
— « Tu pérores agréablement, réplique Gram, lais tu n'en es pas moins un voleur. Que l'or soit îs larmes de Fréia, qu'importe ! Il n'en est pas loins la propriété du roi, puisque ce pays lui ppartient. C'est pour lui que tu travailleras désorlais. — Qu'on l'emmène ! »
Mais, à ce moment, un doute terrible s'empare du lalheureux : < Qu'avez-vous fait de ma femme, 'écrie-t-il ? »
— « Ta femme. . . où était-elle? »
— « Je l'ai laissée endormie à la maison. »
— u Eh bien, regarde ! »
Et, riant avec férocité, Gram enlève le bandeau ui couvrait les yeux de Wieland. A la vue des uines fumantes qui ont remplacé sa demeure, l'in- )rtuné reste un moment paralysé par la douleur ; uis, d'une voix angoissée : « Schwanhild 1 Schwanild ! crie-t-il. » Nulle réponse. — « Mortel brûie ! ... Oh ! vengeance alors ! » Et, d'un effort furieux,
rompt ses liens, arrache le glaive d'un des solats qui l'entourent, puis, se ruant contre tous avec L force du désespoir, il contraint la bande entière
(1) Sans nul (ioiite, Wagner u'a pas écrit ce morceau sans eu incevoir la mélodie qui, bicu probablement, sera passée dans le heiuijold.
à reculer. Pendant ce temps, ses frères et quelques amis sont accourus, et, bien vite, Gram et ses complices sont obligés de remonter sur leurs navires et de fuir en hâte. Alors, Wieland se précipite de nouveau vers les débris fumants de la maison où, peu d'instants auparavant, il comptait jouir de l'amour de sa fiancée. Il voudrait s'y ensevelir et mourir avec elle. Mais ses frères le retiennent, et lui proposent d'aller demander au roi Rothar, leur parent, de les venger. « Vengeance, oh oui ! » s'écrie Wieland; mais, tout en acceptant l'offre de ses frères, il veut lui-même se mettre immédiatement à la poursuite des ennemis. D'un coup, il abat un tronc d'arbre, le pousse dans la mer, et saute dessus. Les navires sont déjà hors de vue, et Wieland ne sait dans quelle direction ils ont fui. — N'importe ! La nature sera l'alliée de l'homme de la nature, et la nymphe de l'Océan saura bien le guider. Ainsi finit le premier acte, en plein merveilleux, mais d'une façon très dramatique.
Le second acte est encore plus mouvementé. Mais, comme il a un sens tout allégorique, il faut d'abord que nous en donnions la clef. Les trois frères que nous avons vus, au début de la pièce, goûter les délices du communisme, figurent évidemment les trois branches du corps social, à savoir : le travail, la science et l'art. Mais, Wieland, le héros du poème, est, nécessairement, quelque chose de plus. C'est l'homme de la nature, dans toute sa puissance, c'est Siegfried, avons-nous dit, et par conséquent c'est
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Wagner lui-même. Il s'ensuit que Schwanhild ne saurait être une simple femme : ses longues ailes blanches et sa façon de tomber du ciel sont là pour le montrer. En vérité^ Schwanhild, c'est Brunhild^ mais une Brunhild, dépouillée de son individualité et réduite à n'être que le symbole de tout ce qui, dans la nature, incite le génie de l'homme et le rend créateur. A côté de cette femme idéale, il fallait son antithèse, il fallait Gudrune. Telle est Bathilde. la fille du tyran Neiding. Mais, là encore, Tintention allégorique l'emporte sur la réalité concrète. Et. avant tout, ce qui frappe dans Bathilde, c'est qu'elle est la personnification de la rnode. On se souvient que Wagner considérait la mode comme la rivale de l'art, rivale qui, en elle-même impuissante, n'exerce un empire artificiel que grâce au charme dérobé à la nature, dont elle use ensuite selon son caprice égoïste '1). Or, Bathilde a justement volé à Schwanhild un anneau magique dont la vertu est de rendre l'homme invincible, et irrésistible la femme. — C'est grâce à cet anneau, dont le rôle sera ici celui du philtre d'oubli dans Siegfried, que Bathilde devient l'héroïne du second acte de Wieland. — Déjà, par la force de cet appât d'emprunt, Gram avait été asservi, il en est de même pour Wieland, quand, guidé par la nymphe de l'Océan, il arrive à la cour de Neiding. Dès qu'il voit la perfide enchanteresse, il perd tout souvenir de Schwan-
fl) Voir Doîre chap. 111, p. 65 (note).
hild; et, au lieu de se venger, il se met à travailler pour le tyran, dans l'espoir d'être aimé de sa fille. Mais c'est Gram que Bathilde veut épouser. Aussi faut-il trouver un autre moyen pour retenir le forgeron dont on a d'autant plus besoin que ses frères étant arrivés, porteurs d'un message comminatoire du roi Rothar, il faut des armes pour repousser l'ennemi. Le roi Neiding se résout donc à lui faire couper les jarrets. Toutes ces choses peuvent sembler confuses, exposées brièvement comme je suis obligé de le faire ici, mais, en réalité, elles s'enchaînent et donnent lieu à beaucoup de mouvement. La réception des envoyés du roi Rothar, qui s'accomplit avec'tout le cérémonial chevaleresque, donne même lieu à une certaine pompe scénique, et le tout se termine par le supplice de Wieland. amené d'une manière très dramatique. — Neiding, qui lui avait promis Bathilde, pour prix de son travail, s'écrie tout d'un coup : « Non, il n'en sera pas ainsi ; ma fille n'épousera pas l'ouvrier qui forgera les armes, mais le guerrier qui, les brandissant sur le champ de bataille, décidera la victoire. > Et, disant ces mots, il montre Gram du doigt. A la vue de cet homme, dans lequel Wieland reconnaît confusément le meurtrier qu'il est venu poursuivre, et qui maintenant est son rival, il ne peut contenir sa colère. Tirant son sabre, il se jette sur lui et le tue. Mais, en même temps, il blesse à la main Bathilde qui a voulu arrêter le coup; et, à la vue du sang de sa bien-aimée, son désespoir est tel
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iju'il se laisse prendre sans résister par les sicaires de Neiding. Ceux-ci exécutent l'ordre barbare du roi, tandis que ses deux frères partent en hâte pour annoncer le fait épouvantable à Rothar qui le vengera.
Le dernier acte est le plus beau. Il nous transporte dans le triste atelier, où Wieland, estropié, ioit travailler à tout jamais pour Neiding. Celui-ci lui donne du pain en échange de ses peines ; n'est-il pas quitte envers lui '? La rage et le désespoir remplissent l'àme du malheureux, et cependant rien n'a DU vaincre sa fatale passion pour Bathilde. C'est pour elle qu'il accepte la vie misérable qui lai est 'aite. C'est pour elle qu'il se résigne à servir son 30urreau. et à faire des œuvres qu'il méprise. Tout nutilé qu'il est^ il espère toujours obtenir la main ie Bathilde, et il chante en martelant le fer à coups 'edoublés. Cependant, un bruit léger se fait entendre. 3n a frappé à la porte, et Bathilde paraît. Elle vient lenter une démarche hardie. Son anneau, l'anneau ians lequel réside toute sa puissance^ a été coupé Dar le fer de Wieland, quand celui-ci l'a blessée. \ importe de le réparer, et Wieland seul en est ca- 3able. Mais qu'arrivera-t-il quand elle cessera d'en Ure parée ? Avant de tenter cette redoutable îpreuve, elle engage sa foi au forgeron, et veut lui aire jurer un amour éternel. « Je jure par cet anleau», dit-il, et il s'empare du talisman. Mais aussitôt le voile qu'il avait sur les yeux tombe, et le 3assé se dresse devant lui dans toute son horreur.
Schwanhild brûlée par Neiding qu'il sert et par Bathilde qu'il adore ! — « Vengeance! » s'écrie t-il, brandissant son lourd marteau, et il allait assommer Bathilde, quand celle-ci lui dit : a Non pas, tu te trompes, Schwanhild n'est pas morte. Elle a eu le temps de revêtir ses ailes et de fuir dans l'azur. » A ces mots, les pensées de Wieland prennent immédiatement un autre cours. Il est heureux que Schwanhild vive ; mais hélas ! comment la conquérir de nouveau, maintenant que l'infirmité le rive à son triste atelier? « Schwanhild, soupire-t-il, que ne puis-je m'élever au-dessus de ce sol que mes faibles pieds ne touchent plus qu'avec douleur ! Comme jadis, j'ai glissé vers toi en fendant les flots, je m'élancerais alors dans la nue ! Mes bras sont assez forts pour me porter, et terrible est ma détresse. Des ailes ! des ailes ! Oh ! si j'avais tes ailes, un héros s'élèverait agile dans les airs ! Il se vengerait et échapperait à la misère. » — Alors, dans une excitation violente, il se roidit sur ses jambes brisées. Bathilde l'appelle doucement; mais, d'un geste impérieux, il lui impose silence. Elle le regarde anxieusement, et remarque que ses lèvres tremblent, tandis que ses yeux lancent des éclairs de plus en plus brillants. Exalté par l'inspiration, il est parvenu à se dresser jusqu'à sa pleine hauteur. <( C'est un Dieu qui est devant moi ! » murmure Bathilde, épouvantée et charmée à la fois. — « Non, c'est un homme, fait Wieland soucieux, un homme dans la plus grande détresse. » Puis avec
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•avissement : u La détresse, la détresse qui con- ,raint ! Elle illumine mon cerveau. Ce qu'aucun lomme n'a vu, je le vois ! Des ailes, je saurai m'en aire. Schwanhild, femme adorable, déjà je me sens )rès de toi, oui, je volerai vers toi 1 »
Au fond, ceci n'est que la mise en action de la héorie philosophique du besoin contraignant^ mique force créatrice du monde. Mais il n'y a pas à pour Wagner une simple abstraction. C'est luinème qu'il nous montre ici, édifiant le drame qui ui permettra de s'élever bien haut, au-dessus des )latitudes de l'opéra. Aussi^ comme il est éloquent! 3athilde a quitté Wieland, et tandis que celui-ci orge ses ailes, une voix d'en haut se fait entendre, rest la voix de Schwanhild, qui voltige au-dessus lu cachot.
— Wieland, soupire-t-elle doucement^ penses-tu oujours à moi?
— Schwanhild, ma splendide fiancée ! Tu es donc /enue à ma recherche, toi qui avais fui si loin de noi !
— Oui, les vents ont porté tes soupirs jusqu'à lia demeure radieuse, où je languissais sans toi.
— Tu as donc abandonné ta demeure radieuse 30ur voler vers moi, vers moi que la douleur accable ît qui gémis dans la détresse.
— Oui, j'ai volé à travers les airs pour consoler ta douleur et soulager ta détresse.
— Je suis dans la détresse, mais elle m'a inspiré. Klle m'a enseigné à échapper au malheur.
— T'es-tu forgé des armes, vigoureux forgeron, pour triompher de tes ennemis?
— Non, je fais une œuvre inouïe ; je me forge des ailes pour voler vers toi.
— Wieland ! Wieland ! si tu viens t'unir à moi dans l'azur, alors jamais plus je ne t'échapperai, homme tout-puissant. »
Est-il plus charmants couplets ; et se figure-t-on ce qu'ils fussent devenus, mis en musique par AVagner ! Malheureusement, la fin est atroce : si, dans la Société de T Avenir, nous avons trouvé la théorie des anarchistes, il faut bien reconnaître ici leurs procédés. Au moment où Wieland venait d'achever ses ailes, Neiding vient voir si les armes qu'il a commandées sont faites. Wieland trouve moyen de l'enfermer, puis, après s'être envolé, il met le feu à l'édifice dans lequel le roi est brûlé vif avec sa suite. Et ce n'est qu'après l'accomplissement de cette terrible vengeance, qu'intervient l'apothéose finale, à laquelle prennent part, avec Wieland uni à sa fiancée, le roi Rothar et toutes ses troupes, accourus pour mettre fin à la tyrannie de Neiding.
Nous voici bien loin du dénouement de la Mort de Siegfried, où les dieux étaient sauvés par le sacrifice du héros. Mais c'est que, depuis l'année précédente, les idées de Wagner avaient fait du chemin dans la voie révolutionnaire. Et, en vérité, cette conclusion de Wieland n'est qu'une première esquisse de celle de VA7i7îeau du Nibelung. Sieg-
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ied ne sera pas sauvé, il est vrai, mais le Walalla sera brûlé et tous les dieux périront. Là, où on sent mieux encore le commencement d'élaboition poétique du grand drame, c'est dans la scène 1 Wieland forge ses ailes. Evidemment, elle fut le lodèle de celle où Siegfried forge son glaive ; et il >t très probable que Wagner a conçu, en écrivant , première, quelques-unes des mélodies qui ont issé dans la seconde. Pour le reste, comme nous avons dit en commençant, Wieland, c'est la MorH î Siegfried, car, dans les deux pièces, le héros ahit sa femme véritable, par l'effet d'un maléfice. y a, toutefois, une différence capitale : tandis que, ins Siegfried, les personnages ont une réalité )ncrète, qui domine l'action, ici, leur signification légorique est tellement manifeste, que c'est Vidée, intention du poète, qui conserve la première place, 'intention de Wagner, c'était de figurer, par l'indélité que Siegfried et Wieland commettent sous empire d'un sortilège, celle dont, lui-même, penant le temps où il avait été chef d'orchestre et Dmpositeur d'opéras, s'était rendu coupable envers 3n idéal, sous la pression d'une civilisation fausse omme la nôtre. Or, dans Siegfried, on ne saurait ire que cette idée apparaisse clairement. Gudrune 'a, en effet, aucun caractère symbolique ; c'est une îune fille très désirable. Et quoique le philtre 'oubli soit l'œuvre du méchant Hagen, on a, tout u moins, la sensation qu'il représente simplement effacement de tout souvenir, qui s'opère en l'homme
incapable de résister aux fascinations de la beautéj — Wagner lui-même sera obligé, à la fin, de reconnaître que l'AnneaM du Nibelwjg ndii^as la signification qu'il lui avait d'abord attribuée. — Au contraire, dans Wieland, nul doute n'est possible. Non seulement le forgeron auquel le roi Neiding a fait couper les jarrets, afin qu'il soit contraint, pour gagner sa vie, de prostituer son talent, est bien l'image directe de Wagner, dans la situation où il jugeait que la société l'avait mis, mais tout le cadre dans lequel se meut le héros, est purement allégorique. Bathilde, elle-même, est moins une femme qu'un symbole vivant; et nous voyons de nos yeux que c'est bien par la vertu de l'anneau ravi à Schwanhild, qu'elle a pu s'emparer de l'âme de Wieland. — Là, est le défaut de ce scénario. L'allégorie y est trop constamment visible : l'idée ne s'y est pas perdue dans la vie; défaut capital, aux yeux de Wagner, dans une œuvre d'art (1). Mais, pour plaire aux Français, il pensait, sans doute, que la clarté était indispensable. Puis, comme il nous Ta dit, en écrivant cet opéra, il se proposait beaucoup moins de faire une œuvre d'art accomplie qu'un acte révolutionnaire. Nécessairement, il fallait donc que son intention sautât aux yeux.
Quoi qu'il en soit, vers la fin de 1849, AVagner s'éprit réellement de ce projet d'opéra. Belloni qui
(1) G. S. T. IV, p. 97, 123.
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occupait de lui préparer la voie à Paris, lui avait ;rit que la Société des Concerts n'attendait que la irtition des ouvertures de Tanniueuser et de Rienzi, )ur en commencer immédiatement l'étude, et au ème moment, ses amis de Dresde lui firent parver cinq cents thalers (1875 francs), que d'autres ivois de fonds semblaient devoir suivre. Ainsi, il it imaginer un instant que les artistes Français :*ûlaient du désir de faire connaissance avec sa usique, et que, affranchi du besoin de gagner sa e, il pourrait, au contraire, verser l'or pour pous- T et soutenir son œuvre. Si j'ajoute que sa prinpale bienfaitrice, étant une jeune dame aussi telligente que belle, il croyait marcher à la vic- •ire, comme les paladins d'autrefois, sous l'égide 3 la beauté, on pourra comprendre l'enthousiasme 3bordant, dont une lettre à Uhlig nous a conservé îcho. u Mon art, s'y écriait-il (1), n'a jamais eu qu'à se louer du cœur des femmes. Cela tient, vraisemblablement, à ce que, dans une société comme la nôtre, elles restent plus que les hommes, à l'abri des contagions malsaines. Aussi, elles sont la musique de la vie. Ce qu'on leur donne, elles l'acceptent sans réserve, pour vous le rendre ensuite mille fois embelli par leur sympathie. » Puis, après ce dithyrambe en l'honneur e sa belle protectrice, il expose en détail son plan e campagne. « J'irai trouver Vaez^ dit-il, et si je
(1) B. an Ulili(j,i^. 19.
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(( parviens à lui faire comprendre mon idée et à lui « inspirer le désir de s'y associer, tout est bien. « S'il en est autrement, je cherche le poète qu'il « me faut jusqu'à ce que je l'aie trouvé. Toutes les «( difficultés qui surgiront seront pour moi et mon « associé l'occasion de charges à fond de train dans
« la presse. Puissions-nous ainsi faire pénétrer « dans tout ce fumier un peu d'eau fraîche et pure ! « En tous cas, je serai dans mon élément, car, révo- « lutionner, révolutionner partout où je vais, voilà « ma mission. Si je succombe, ma défaite sera plus <( honorable qu'un triomphe obtenu sur les voies (^ battues. Même sans succès, j'aurai servi la cause '( que je défends. Mais qui dure vainc. Durer, pour u moi, c'est avoir l'argent nécessaire pour vivre, :< car, de la force de ma volonté, je ne saurais douce ter. Du reste, si mon argent finit trop tôt, il est a une autre circonstance sur laquelle je puis compc( ter : c'est la République sociale qui, un peu plus c( tôt ou plus tard, est inévitable en France. Si elle <( est proclamée, me voilà, je suis l'homme de la <( situation, car, dans l'art, j'ai déjà hardiment (( travaillé pour elle. »
Etait-ce assez s'illusionner ! Du reste cet optimisme fut bientôt refroidi. Wagner ne tarda pas à apprendre que les cinq cents thalers qu'il avait reçus de Dresde, étaient tout ce que ses amis pouvaient lui envoyer. Et comme cette somme dut être__ employée à éteindre les dettes qu'il avait faites à Zurich, l'aspect qu'avait pris un moment à ses yeux
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campagne parisienne, changea complètement, isuite , à mesure que IVieland , prenant forme ns son esprit, éveillait ses facultés artistiques, bligation de le faire traduire en vers français, ant d'en arrêter la musique, commençait à l'exasrer. Alors, en effet, vers et mélodie naissaient iiultanément en lui comme la forme nécessaire du jet ; pouvait-il supporter la pensée d'avoir à îrifier sa propre inspiration pour faire autre ose, suivant la pensée d'un autre homme et le nie d'une langue étrangère ? Il en vint, assure-t-il, le plus pouvoir travailler à Wielaiid, sans enteni constamment une voix railleuse, murmurant français, avec l'intonation banale de la politesse iventionnelle : « Bonjour Monsieur. Comment us portez-vous ?(1)» Et, finalement, il abandonna scénario, pour se remettre à faire de nouveaux vrages théoriques. « Quand je terminai VŒuvrs i'Art de r Avenir, écrivait-il à Uhlig {2) le 27 décembre, j'étais décidé à ne plus rien faire de ce ^enre. Je dois bien rire maintenant d'une telle résolution, car de toutes parts et de toutes choses, me vient l'incitation à reprendre ma plume d'écrivain. Pour être complètement sincères avec nousnêmes, nous devons nous avouer que c'est là la seule chose qui, à présent, aitun sens et un but. »
effet, du moment que, ne pouvant faire une
I) B. an Uhlig, p. 35.
-) Ihid., \). 21.
véritable œuvre d'art, il était obligé de considère! son Wieland comme un simple moyen de propagande, il devait arriver à reconnaître que la form( artistique, n'y étant qu'un luxe, mieux valait présenter ses idées toutes nues, comme cela n'était possible que dans un livre.
Selon toutes probabilités, ce fut alors qu'il rédigea l'esquisse d'un vaste travail sur le Génie, qui devait être l'exposé méthodique et complet de tout son système social et esthétique (1). Mais ce travail de réflexion, pour lequel il n'était pas fait, n'eut d'autre résultat que de le rendre malade. Et comme sa femme et ses amis le pressaient d'aller à Paris, persuadés, eux qui ne connaissaient pas Wieland, qu'il allait y conquérir gloire et fortune; comme Liszt lui écrivait une lettre « feu et flamme » pour achever de le convaincre, vers la moitié de janvier, il se mit décidément à écrire ce malheureux scénario, et, à la fin du même mois, il partait pour Paris,
(1) D'après cette esquisse qui a ôlé publiée {Entwilrfe, p. 34-45) on voit que cet ouvrage devait être divisé en trois parties. La première, consacrée au temps où, grâce a un ordre social vraimenj organique, le génie était r;ommww, devait nous faire assister à l'éclo' sion de toutes les véritables créations humaines : langage, religion, mythe, etc. La seconde, embrassant toute la période historique devait traiter du génie individuel et montrer qu'il eut pour mission de briser les communautés nationales pour préparer h société universelle. Enfin la troisième partie, après avoir mis ei lumière la laideur de la civilisation moderne et prouvé que 1< génie aspire aujourd'hui k trouver sa délivrance dans le communisme, se serait terminée par un tableau complet de la société d« l'avenir.
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implant sur le mouvement et le changement d'air )ur guérir complètement. Hélas ! c'est le contraire li devait nécessairement arriver; car. ainsi qu'on ;ut le penser, son séjour en France ne devait être l'une série de déboires.
Pour commencer, il ne trouva pas Belloni qui, ir suite d'un malentendu, était absent juste à 1 moment-là {{). Ainsi, toutes les démarches qu'il liait faire pour produire Wieland se trouvèrent fférées, car c'était cet homme habile et très au mrant des dessous du monde parisien, qui devait 3n charger. Mais Wagner ne fut peut-être pas en fâché de ce contre-temps. Ce qui lui importait plus, c'était la campagne de presse qu'il voulait itreprendre, et qui sait si Belloni l'eût approuvée? e suite, il se mit donc à chercher un écrivain sposé à traduire ses différents écrits. A qui adressa-t-il ? Je l'ignore ; ce qui est sûr. c'est que , police eut vent de la chose, et, un beau matin, ragner eut la visite d'un agent de la sûreté, qui lui éclara que s'il était venu à Paris simplement pour occuper de musique, tout irait bien, mais que s'il avisait de publier quoi que ce fût touchant à la olitique, il pourrait lui en cuire. Ce fut là une éritable douche d'eau froide, et, sur l'heure, tout rojet de polémique littéraire fut abandonné. Restait Wieland. Wagner fit lire ce scénario à
(1) B. an l'Itlig, p. .32.
quelques Allemands fixés en France, avec lesquels il s'était lié. Ceux-ci lui déclarèrent qu'il fallait revenir de... Vlcarie, pour innaginer qu'un tel ouvrage fût possible à Paris, en 1850. Et, pour qu'il s'en convainquît par lui-même, ils l'engagèrent à aller voir le Prophète qui était alors en plein succès. Le maître assista à la quarante-septième représentation de l'ouvrage de Meyerbeer. qu'il ne connaissait pas encore. Assurément, nul opéra ne pouvait lui être plus désagréable. D'abord, si le sujet a un sens, il est la condamnation des idées révolutionnaires sur lesquelles Wagner eût voulu s'appuyer. Qu'est-ce en effet que ce prophète insurgé, sinon un vulgaire imposteur ; et ces anabaptistes communistes, sont-ils autre chose que des laquais, qui ont envie de boire le vin de leurs maîtres? Mais ce qui dut le révolter au plus haut point, c'est la forme artistique. Des fragments mélodiques sans fraîcheur, empruntés à toutes les écoles du monde et coususensemble de la façon laplus incohérente, voilà la musique. Si ce morcellement mélodique , si les liaisons antimusicales auxquelles il donne lieu étaient motivées par la raison dramatique , on pourrait les excuser. Il n'en est pas ainsi. Car, dans nul opéra, peut-être, le bon sens n'a été sacrifié à l'effet purement matériel, autant que dans ceux de Meyerbeer. Et, de cela, Wagner pouvait aisément se rendre compte dans le Prophète, où le finale du troisième acte est calqué sur celui du second acte de son Rienzi, de telle façon que le grand effet qui
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e termine, a été pris sans son motif déierminant (1). >]a saute aux yeux. Quand Rienzi, au milieu du )euple assemblé, proclame le rétablissement de la République romaine, et que. à cet instant précis, le loleil, surgissant à l'horizon, illumine la nature intière, il y a là un effet scénique et musical qui a la raison d'être. Mais, lorsque ce même effet se proluit dans le Prophète, c'est tout différent : Jean de ^eyde n'étant qu'un simple imposteur, le soleil et 'hymne rayonnant, sont un contre-sens. — Je le épète, aucun opéra ne pouvait dépbare à ^Vagner lutant que le Prophète, qui était absolument l'exrême opposé de ce qu'il voulait faire dans l'art. Eh )ien,il dut se rendre compte que c'était précisément à ce qu'il fallait aux Parisiens de 1850. « Jamais, lit-il, il navait vu au Grand Opéra un public aussi lombreux, ni aussi enthousiaste.» Cette représenation fut la seconde douche glacée qu'il reçut à *aris. Aussitôt après, il écrivit à Liszt, «une longue ettre fortement motivée », dans laquelle il déclarait [ue, « à aucun prix, il ne composerait un opéra lour Paris î (:2) ».
Ainsi fut abandonné le projet de Wieland. Non las que Wagner eût renoncé immédiatement à en chever la composition; au contraire, l'idée d'en
(1) Ce rapprochement avait frappé Wagner, car il l'a signalé dans pérn et Drame, voir G. S. T. III, p. 372-375.
(2) Celte lettre ne se trouve pas dans les deux volumes de la )rrespontlance entre Liszt et Wagner. Wagner la signale dans une tre à Uhlig B. an l'ItUij, p. 32.
écrire lui-même le poème en allemand lui inspira d'abord une véritable joie. Mais c'était là une velléité qui devait s'évanouir bien vite. Du moment qu'il reportait les yeux vers l'Allemagne , c'était Siegfried qui devait, nécessairement , reprendre possession de sa pensée ; et alors, comme je l'ai dit, Wieland devenait impossible. Toutefois ce n'était pas en vain qu'il avait écrit ce scénario, car il était ainsi revenu sur le terrain artistique, et par là ses idées révolutionnaires qui, auparavant, tendaient à se dilater indéfiniment, avaient trouvé leur limite. Cette transformation devient visible quand on compare l'esquisse dramatique de Wieland avec le récit de cette légende, qui termine VŒuvre d'Art de l'Avenir. « 0 peuple, s'écriait-il alors, Wieland c'est toi.» Au contraire, dans le scénario, il est manifeste que le béros légendaire est devenu simplement Wagner, et Wagner artiste.