EDUCATION L'ADOLESCENT DEVIENT UN ARTISTE
EDUCATION ANARCHÏQUE
La famille Wagner — Le grand père de Richard — Son père — Ses frères et sœurs — Goût général pour le théâtre — Mort de M. Wagner — Madame Wagner se remaiie avec le comédien Geyer — Quelques mots sur Geyer — Mort de Geyer — Richard Wagner entre à le Kreuzschule — Etudes classiques — Le Freischûtz et Weber — Première passion musicale — Le maître de piano — « On ne fera jamais rien de ce garçon-là ! > — Un concours poétique — Wagner décide qu*il sera poète — Le grand drame. Quarante morts et des revenants! — Retour à Leipzig — La Nikolaischule — Humiliation et dégoût des études classiques
— Apparition de Beethoven — Wagner essaie d'apprendre rharmonie en huit jours — Il décide qu'il sera mtcsiden — Le professeur d'harmonie — « On ne fera jamais rien de ce garçon~là ! > Dorn — L'ouverture aux coups de timbales — La révolution de 1830
— Wagner homme politique — Il entre à l'université et s'abandonne à la débauche.
Richard Wagner était de race plébéienne. Comme la plupart des hommes de génie, observe M.^ Glasenapp, il est sorti des entrailles du peuple, où
plus que dans les classes cultivées, la sève humaine a conservé son énergie primitive. En allemand Wagner veut dire charron. Les premiers ancêtres de l'auteur de Siegfried brandissaient-ils, d'un bras vigoureux, le lourd marteau qui brise le fer? Je ne sais. Mais ce que je puis assurer, c'est que son grand père Gottlob Wagner était commis aux portes de Leipzig. Suivant l'antique coutume, à toute personne qui arrivait en voiture ou à cheval, il posait la question sacramentelle « Quis? Quid? Unde? Cur? (l). » Il n'eût point fallu qu'en ce temps-là Lohengrin se fut présenté aux portes de Leipzig. Sur son refus de dire « d'où il venait, et qui il était, » le grand père Gottlob lui eût infailliblement crié : « Halte là ! On ne passe pas ! »
Frédéric Wagner, le père de Richard, eut une position un peu moins mo.deste, mais tout aussi prosaïque : il fut greffier de police. Il est vrai qu'il avait reçu une certaine éducation. Il savait le français, et quand le maréchal Davoust occupa Leipzig, c'est lui qu'il chargea d'organiser la police de la ville (2). Enfin, et c'est pour nous l'essentiel, il avait une véritable passion pour la littérature et en particulier pour le théâtre (3).
(1) Richard Wagney^s's Leben und Wtrken, par Carl Fr. Glasenapp, t. I, p. 5. Leipzig chez Breitkopf et Hartel.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
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Qu'il y ait là un des points originels de l'aptitude dramatique de Richard Wagner, on pourrait le nier, s'il eût été seul à hériter du goût paternel ; mais il n'en est pas ainsi. Sa sœur Rosalie fut tragédienne célèbre ; suivant Laube, écrivain allemand dont nous aurons à reparler, elle fut supérieure à toutes ses émules dans l'interprétation du rôle de Marguerite: elle avait le mérite de savoir rester simple jusque dans les situations les plus pathétiques. Albert Wagner, le frère aîné dB Richard et de Rosalie, fut chanteur, puis régisseurd'un théâtre de Berlin. Enfin deux filles de ce dernier furent cantatrices, et l'une d'elle Johanna Wagner a pu être comparée à la Schrœder Devrient.
Comme je l'ai dit, Wagner est né à Leipzig le 22 mai 1813. Ce fut le 16 octobre que l'armée dft- Napoléon se rencontra avec celle des alliés, dans les environs et sous les murs de cette ville. La bataille fut très meurtrière, et les cadavres qui jonchèrent en grand nombre toutes les campagnes voisines, empestèrent l'atmosphère. Une épidémie s'ensuivit qui emporta M. Frédéric Wagner, cinq mois après la naissance de Richard. M. Wagner avait-il communiqué à sa femme son amour pour le théâtre ? On peut le supposer. Ce qui est certain, c'est que deux ans après sa mort, elle se remaria, avec Louis Geyer, un comédien. Celui-ci après avoir joué, pendant longtemps, avec succès à Leipzig, faisait partie 9e la troupe royale
de Dresde. Devenue sa femme, Madame Wagner alla naturellement s'établir dans cette ville.
C'était un véritable artiste que ce Geyer. Il était non seulement comédien, mais aussi peintre et auteur dramatique. C'était aussi un homme bon et naïf. On raconte une anecdote qui le montre bien. Etant allé donner une représentation à Leipzig, le public de cette ville, qui avait conservé de lui un excellent souvenir, l'applaudit chaleureusement. Le pauvre Geyer fut. si touché que, bien que la pièce fût très sérieuse : c'était Don Carlos de Schiller ; et bien que le personnage qu'il représentait ne fut rien moins que Philippe II, il ne put se défendre de s'avancer sur le devant de la scène pour remercier vivement et longuement le public. Quand il eut fini son discours, un acteur narquois eut la méchanceté de s'écrier : « Il vient de se passer une chose extraordinaire ! Le roi Philippe II est devenu Geyer! » Le coup porta; de toute la soirée, le pauvre artiste, ne put reprendre son sang-froid. La meilleure comédie de Geyer est intitulée le Massac?'e • des Innocents. Elle n'est pas moins caractéristique que l'anecdote que je viens de rapporter: le héros est un peintre, qui, tout plein de l'art qu'il adore, supporte gaiement la misère. Ainsi, les enfants de Frédéric Wagner ne tombèrent pas en de mauvaises mains. Il est probable que ce bon comédien, qui fut un peintre médiocre, estimait beaucoup plus l'art dans lequel il n'avait pas réussi
que celui qui lui avait valu le succès. Comme beaucoup de bons pères désirent que leurs enfants soient ce qu'ils auraient voulu être eux-mêmes, il voulait faire de Richard un peintre, et de bonne heure il lui enseigna le dessin. Mais l'enfant y montrait peu d'aptitudes ; il préférait la musique. On lui apprît deux airs au piano : « Sois toujours loyal et fidèle » une romance, je crois ; et le chœur des jeunes filles du Freischûtz, opéra alors tout nouveau.. La veille da sa mort, Geyer voulut que Richard les jouât, et celui-ci l'entendit dire d'une voix faible : « aurait-il des dispositions pour la musique ?» Le jour suivant, comme le pauvre homme avait expiré, Madame Wagner (1) vint de bon matin dans la chambre des enfants : « il voulait faire quelque chose de toi, » dit-elle à Richard. Celui-ci n'oublia pas cette parole.
Il n'était aucunement question de faire de lui un musicien. Quand il eut onze ans on le mit à la Kreuzschiile pour qu'il commençât ses études classiques. Toutefois il reçut quelques leçons de piano. Mais la technique de cet instrument ne le rebuta pas moins que celle du dessin. Cette année-là (1822), eut lieu à Dresde la première représentation du Freischûtz, Ce fut certainement
(1) Je devrais dire M.""' Geyer; mais pour nous elle est avant tout la mère de Wagner. J'ai peur d'embix)uiller le lecteur, en lui donnant un autre nom.
la première grande émotion musicale de Richard Wagner. Au lieu de faire des exercices et des gammes, il s'amusait à jouer de mémoire et avec un doigté de sa façon, l'Ouverture du chef-d'œuvre de Weber. Un jour son maître, qui l'entendit, déclara qu'on ne ferait jamais rien de cet enfant-là. « Il eut raison, dit Wagner (1), de ma vie je n'ai pu apprendre à jouer du piano. » Il n'en continua pas moins à chérir le Freischûtz qui avec la Flûte enchantée, était alors son opéra de prédilection. Weber était chef d'orchestre de rOpéra de Dresde, où depuis 1817, il combattait au nom de l'art allemand. Mais la cour était contre lui, et il ne put faire exécuter son Freischûtz dans le théâtre qu'il dirigeait, qu'un an après la représentation de cet opéra à Beriin. Ces circonstances augmentèrent probablement l'enthousiasme de notre héros, car toujours il s'est senti poussé à prendre parti pour ceux qui étaient oppHmés (2). A cette époque, il était tellement ennemi de l'art ultramontain, qu'il se sentait de l'éloignement pour Don Giovanni uniquement parce que le texte est italien (3) ; et quand des fenêtres de sa maison il voyait passer l'illustre champion de l'art na-
(1) Gesammelte Schrtften, T. I, p. 8. — Souvenirs de Wagner traduits par Camille Benoit, chez Charpentier, p. 5.
(2) Gesammelte Schrtften, T. IV, p. 377.
(3) Ibid., T. I, p. 8. — Souvenirs de Wagner, p. 5.
tional, il éprouvait, dit-il, une sorte « d'effroi sacré. » Le sentiment dominant que lui inspirait Weber était pourtant l'amour. Trois ans plus tard (1826), quand il apprit que le maître était mort là-bas à Londres, loin du pays, il fut rempli d'une véritable désolation (1).
La musique, n'était pourtant à cette époque pour Wagner que chose accessoire; ses études classiques étaient l'essentiel. Ce fut alors qu'il commença à ressentir pour l'antiquité grecque, une admiration qu'il a toujours conservée. En troisième il avait déjà traduit les douze premiers livres de l'Odyssée. On le considérait au collège comme une forte tête en littérature. Un de ses camarades étant mort, le directeur prit ce triste événement pour sujet de concours poétique. Le meilleur morceau devait être imprimé ; ce fut celui de Wagner qui eut cet honneur. A onze ans, il décida quil serait poêle. Prenant d'abord pour modèle les classiques grecs (et aussi le poète Saxon Apel), il fit d'abord des tragédies antiques. Ensuite il se mit à apprendre l'anglais afin de pouvoir lire Shakespeare dans sa langue. Le fruit de cette étude fut, premièrement une traduction en vers du monologue de Juhette, et ensuite un
(1) Gesammelte Schnften, T. VII, p. 133. — Quatre Poèmes d'Opéras, Lettre à Frédéric Villot, p. XIII. Librairie Nouvelle, 1861.
grand drame « qui était à peu près composé d'Hamlet et du Roi Lear. » « Le plan en était, « dit-il (1), extrêmement grandiose; quarante-deux « personnages mouraient au cours de la pièce, et « leur destinée s'accomplissait si vite, qu'il avait « fallu faire reparaître la plupart d'entre eux, sous « forme de fantômes, pour que la scène ne se trou- « vât pas vide pendant les derniers actes. » Chose digne de remarque, malgré tout son amour pour l'art dramatique, il avait alors une véritable répugnance à aller au théâtre (2). Beau frère et fils de comédiens, il avait vu ceux-ci de près et leurs visages fardés lui inspiraient une sorte d'horreur; et puis en étudiant la littérature antique notre jeune poète s'était fait du théâtre un idéal auquel ne répondait pas la scène moderne. Ainsi, quelque enfantins que pussent être ses premiers essais dramatiques, il portait déjà en germe, quand il les écrivit, le désir de voir le théâtre prendre cette forme élevée, dont la conquête fut le but de sa vie.
Nous voici arrivés en 1827. Sa sœur Rosalie faisait partie depuis quelques années déjà, de la troupe du Stadttheater de Leipzig. Pour se trouver près d'elle, M.°"® Wagner se décida à revenir
(1) Gesammelte Schriften, T. I, p. 8. — Sowoenirs de Wagnei^ p. 7.
(2) Gesammelte Schriften, T. IV, p. SU.
dans sa ville natale. Richard quitta donc la Kreuzschule pour entrer au collège Nikolaï de Leipzig. Mais on ne Ty reçut qu'en troisième tandis qu'à Dresde il avait déjà été admis en seconde. Jugez de son indignation! Depuis lors il perdit toute ardeur pour l'étude. Il devint paresseux et négligent ; seul, son grand drame lui tenait encore au cœur. Cette année-là Beethoven mourut (1). Wagner n'avait pas encore entendu parler du grand maître ; ce fut, attiré par la nouvelle de sa mort, qu'il fit connaissance avec ses œuvres (2). 4c Un soir, fait-il dire au héros d'une nouvelle (3), j'entendis exécuter une symphonie de Beethoven, j'eus dans la nuit un accès de fièvre, je tombai malade, et après mon rétablissement, j'étais musicien. » Je ne prétends pas que pour lui-même les choses se soient passées absolument de cette façon-là. Mais il est certain qu'il entendit alors les symphonies ^ie Beethoven aux concerts du •Gewandhaus et que l'impression qu'elles lui firent éprouver fut aussi vive que profonde. La musique d'Egmont surtout, excita en lui un tel enthousiasme qu'immédiatement, il prit la résolution de ne lancer dans le monde sa fameuse tra-
(1) Beethoven est mort le 26 mars 1827.
(2) Gesammelte Schriften, T. VIT, p. 133. — Quatre Poèmes d* Opéras, p. XIII.
(3) Gesammelte Schriften, T. I, p. 116.
gédie qu'accompagnée d'une musique semblable, n s'était imaginé, d'abord, qu'après avoir étudié l'harmonie pendant huit jours (1), il lui serait aisé de composer cette musique indispensable. Il ne tarda pas à se convaincre que les choses ne pouvaient pa^ aller aussi vite ; toutefois les difficultés ne le découragèrent pas. Il décida qu'il serait musicien.
Etant arrivé à composer une sonate, un quatuor et un air, il jugea ces résultats assez beaux, pour pouvoir avouer à sa famille, sa nouvelle vocation. Elle fut vivement combattue. Jusque-la il n'avait pas étudié la musique; il n'avait pas même pu apprendre à jouer du piano : ses essais de composition devaient paraître le fruit d'un engouement passager. On lui donna pourtant un bon maître (2) ; mais le pauvre homme eut bien du mal avec son élève. .Wagner était à cette époque plongé jusqu'au cou dans la lecture de HofFmana et des poètes fantastiques. Son imagination avait, été jetée par eux dans un état d'excitation mystique voisin de la folie. « Il faisait, dit-il (3),
(1) Gesammelte Schriften, T. I, p. 9. — Souvenirs de Wagner, p. 8.
(2) Gottlieb Muller qui fut plus tard organiste à Altenburg. Glasenapp, R. Wagner*s Leben und Werken, T. I, p. 29.
(3) Gesammelte Schriften, T. I, p. 10. — Souvenirs de Wagner, p. 10.
des rêves en plein jour, pendant lesquels la note fondamentale, la tierce et la quinte lui apparaissaient en personne et lui révélaient leur signifi-' cation importante. » Son professeur avait beau lui expliquer que ce qu'il prenait pour des puissances mystérieuses étaient tout simplement des intervalles et des accords, il ne le convainquait pas. A la fin le maître d'harmonie, hochant la tête, déclara comme l'avait fait jadis le professeur de piano, qu'on ne ferait jamais rien de ce garçon-là, Wagner n'en composa pas moins une ouverture à grand orchestre, qui eut les honneurs d'une exécution publique.
En 1829, un théâtre royal avait été fondé à Leipzig. Le chef d'orchestre en était Dorn: « un musicien considérable, dit le D.^ Franz Gehring (1), qui, deux ans auparavant, avait fait représenter avec succès â Berlin un opéra Die Rolandsknappen et s'était lié alors avec Heine, Mendelssohn, Spontini, Moscheles, et Reissiger. » Ayant eu l'occasion de faire sa connaissance, Wagner lui présenta son ouverture. Nonseulement celui-ci l'accepta, mais il la fit exécuter au théâtre, malgré l'opposition de tous les musiciens de l'orchestre, et du vieux Mattei, directeur de musique au concert du Gewandhaus,
(1) Dictionary ofMusic and Musicians, edited by George Grove, T. I, p. 455, chez Macmillan and Co.
qui, à la répétition, éclatait de rire, en entendant cette singulière musique. « Cette ouverture était bien le point culminant de ma folie, dit Wagner (1). Pour en faciliter l'intelligence je l'avais écrite avec trois encres de couleurs différentes: rouge pour les cordes, vert pour les cuivres, et noir pour les bois. Le tissu en était si compliqué que la neuvième symphonie de Beethoven eût semblé à côté, une sonate de Pleyel. » Comme on peut le penser, elle n'eut aucun succès. Ce qui déconcerta surtout le pubUc, ce fut un coup de timbale qui, avec une inflexible obstination revenait fortissimo toutes les quatre mesures, depuis le commencement jusqu'à la fin. Quelque ridicule que fût ce morceau, encore devait-il être quelque chose. Autrement un musicien comme Dorn, eût-il consenti à le faire exécuter au théâtre ? « Je crois encore la voir cette ouverture dans son format in-octavo, écrivait-il plus de trente ans après (2), .... elle contenait déjà le germe de tous les grands effets qui plus tard ont révolutionné le monde musical. )>
En 1830, le grand mouvement hbéral, qui renversa Charles X, se propagea dans toute l'Europe.
(1) Gesammelte Schriften, T. I, p. 10. — Souvenirs de Wagner, p. 11.
(2) Glasenapp, Richard Wagner*s Leben und Wirken, T. I, p. 30.
Le roi de Saxe fut contraint d'accorder une constitution à ses sujets. Wagner avait alors dixsept ans. Du coup le voilà révolutionnaire. Il s'était instantanément trouvé convaincu que la politique était la seule occupation, à laquelle pût se vouer un homme ayant tant soit peu de valeur et d'ambition. Alors il ne se plaisait plus que dans la compagnie d'écrivains politiques, et s'il faisait encore de la musique, c'était pour écrire une ouverture sur un thème politique. Peu de temps après il entra pourtant à l'Université, pour y suivre des cours d'esthétique et de philosophie. n espérait sans doute que ces deux sciences l'aideraient à découvrir sa voie. Il n'en fut rien. Au lieu de s'instruire il s'abandonna à tous les écarts de la vie d'étudiant.