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cal. A cela, il n'était nul remède, le plan général de de la tétralogie rendant impossible d'accorder plus d'espace à la pure manifestation des développements psychologiques. Pour la même raison qui l'avait conduit, un an auparavant, à faire du drame de Tamour une œuvre nouvelle, il fut amené à concevoir un poème dont Tidée du renoncement formerait le centre, et traça mentalement l'esquisse des Vainqueurs (i) qui, bien que la fable en soit empruntée à la légende bouâhique, doit être considérée comme une première version de Parsifal. Mais dans ces Vainqueurs, il n'était encore question que du renoncement pur et simple. Ce drame nouveau reposait donc toujours sur une notion absolument négative. Il manquait du principe actif, pouvant seul donner la vie à une œuvre musicale. Voilà ce qui empêcha Wagner d'en avoir une vision nette. Et comme les Vainqueurs devaient faire suite à Tristan, comme il« devaient représenter le Paradis, tandis que Tristan serait le Purgatoire (2), le maître se reporta tout naturellement à ce premier ouvrage pour y chercher la base génératrice du second .
(1) L'esquisse «•crite des Vainqueurs que nous possédons {EntwurfCt^. 97-98) est datée du 16 mai 1856- Kn en faisant remontor la première idée jusqu'au printemps 1855, je risque donc une simple hypothèse. Elle s'appuie 1** sur la nature des pensées et des occupations de Wagner à ce moment-là ; 2» sur le fait que le sujet des Vainqueurs est emprunté à la fable indienne et que pendant son séjour à Londres le maître s'est beaucoup occupé de la religion boudhique, qu il mettait alors bien au-dessus du christianisme. B. Wagner Liszt. T. II, p. 83-84.
(2) Ibid., p. 73, 131, 136-137, 141-142.
S'il n'arriva pas à imprimer au poème de Tristan le mouvement qu'il fallait pour le mener complètement au but, du moins un certain résultat fut acquis.
A vrai dire, pour nous renseigner sur ce travail de construction intérieure, nous ne possédons qu'une lettre sur la Divine Comédie (1) écrite par Wagner à Liszt à propos de la symphonie dont celui-ci devait emprunter la substance au grand poème de Dante. Mais comme les hommes tels que Wagner puisent tous leurs jugements dans leurs propres conceptions, comme la grande œuvre à laquelle il travaillait lui-même était aussi véritablement une Divine Comédie, enfin comme un des caractères essentiels de Tristan devrait être la progression de la parole à la musique, et la lettre en question ayant pour objet de dissuader Liszt de faire intervenir le langage dans le ûnale de sa symphonie — les renseignements qu'on y trouve ne sont pas à dédaigner. « C'est avec délice, disait Wagner, que j'ai suivi « Dante à travers l'enfer et le purgatoire. Plein « d'un saint recueillement, je me suis élevé avec le « poète degré par degré ; j'ai tué mes passions Tune a après l'autre, j'ai combattu le sauvage penchant « de la vie jusqu'à ce que,, arrivé finalement devant « le feu, j'aie banni la dernière volonté de vivre, et je « me sois jeté dans le brasier afin de renoncer entiè- (( rement à ma personnalité, en me plongeant dans
{{) B. Wagner Liazt. T. II p. 78-84.
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« le regard de Béatrix. » Ici, comme vous pouvez penser, l'auteur de Tristan insiste. Louant le trait de génie par lequel Dante a donné « à la sagesse divine la forme de Béatrix, labien-aimée de sa jeunesse », il déclare que, pour sa part, il accepte un tel enseignement autant qu'il commande « rafTranchissement de régoïsme personnel par l'amour » : et, par là, il nous indique clairement l'idée qui dominera Tristan et Isolde. Ce n'est pas tout; Wagner continuant l'analyse de la Divine Comédie^ critique aussi vivement le Paradis, qu'il avait loué VEnfer et le Purgatoire. Puis, passant de là à la 9^^ Symphonie de Beethoven, il déclare que* le paradis humanitaire, donné par le maître comme conclusion à son poème musical, ne vaut guère mieux que celui du grand poète catholique. Et, ainsi, il arrive à cette conclusion que, si chacun de nous doit chercher à se construire un paradis, le seul moyen d'en tenter la représentation sans courir le risque de s'égarer, c'est de faire appel à la musique seule. — Et quel sera-t-il ce paradis, non formulé par Wagner, mais qui lui apparaîtra comme la réalisation du vœu formé par l'amour, de se perdre, de s'anéantir délicieusement en une femme adorée, qui, pour son amant, résume l'univers ? Le critique dont les visées doivent être nécessairement moins hautes que celles de l'artiste, ne peut-il au moins tâcher d'en donner une idée ?.... A vrai dire, je le crois, et ma conviction est que nous n'en serions pas très éloignés, si nous parvenions à imaginer ce qui resterait de ce monde, si
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toute force active en avait disparu excepté Tamour, et toute forme de perception excepté celle à laquelle répond la musique. Qu'on se figure donc les barrières de la personnalité à tout jamais détruites, et tous les atomes n'ayant plus en eux de vivant que l'amour qui les tient à tout jamais fondus, perdus l'un dans Tautre, et leur fait éternellement sentir une volupté semblable à celle que nous fait éprouver la plus suave musique.
Maintenant, vous comprenez la signification des harmonies paradisiaques, dans lesquelles Tristan et Isolde aspirent à se perdre (1), et qui, plus tard, épurées, flotteront autour du Saint-Graal. Vous voyez par quels rêves, par quelles formes de représentatioYiy Tamour mène, dans la Divine Comédie de Wagner, a l'abandon de la volonté de vivre. Mais ce ne sont là que des formes de représentation. Pour que le lien qui conduira du Purgatoire au Paradis, c'est-à-dire de Tristan à Parsifal existe réellement, il faudra que Tamour aboutisse au renoncement, non par les rêves qu'il provoque, mais par son essence même. En un mot, il faudra que Parsifal qui, dans les Vainqueurs^ était encore le héros du simple renoncement, trouve le point de départ de son héroïsme dans la pitié.
(1) Tristarij acte II, fin de la scène II. Au troisième acte, Isolde parvient réellement à s'y perdre.
PREMIÈRE ESQUISSE DE PARSIFAL. — VANNEAU DUNIBELUNG ABANDONNÉ POUR TRISTAN.
Fin du séjour à Londres. — Wagner et Berlioz. — Retour à Zurich. — Séjour à Seelisberg. — Achèvement de la Walkyrie. — Tristesse et maladie. — Tristan s'empare de plus en plus de Tesprit du maître. — Négociations avec Hœrtel. — Visite de Liszt.
— La Walkyrie. — Siegfried commencé. — Besoin d'entendre de sa musique. — Le Charme du Yendredi'Saint. — Première esquisse de Parsifal, — Le grand œuvre d'art. — Bonne fortune inespérée.
— L'installation si longtemps rêvée. — La composition de Siegfriedy reprise. — Siegfried lui-même ramène Wagner à Tristan, — Réponse de Hasrtel. — Propositions de l'empereur du Brésil. — L'Anneau du Nibelung abandonné.
Le séjour de Wagner à Londres se termina mieux qu'il n'avait commencé. D'abord, le maître remporta l'avantage sur un des points qui lui tenaient le plus au cœur. Un vieux compositeur anglais, M. Potter, dont on devait exécuter une symphonie, craignant que Vandanie ne parût long, était venu prier
Wagner de le prendre sur ud mouvement un peu vif. Celui-ci répondit que, quelle que fût sa durée matérielle, ce morceau ennuierait toujours, s'il était dit sans expression, tandis que le thème, qui était d'une naïveté charmante, ne pouvait manquer de plaire s'il était joué par Torchestre comme il avait été certainement conçu. Et il le chanta au vieux maître qui, très touché, donna pleinement raison à Wagner. En effet, l'interprétation ayant été chaleureuse, le succès fut très grand. Au cinquième concert, figura l'ouverture de Tannhaeuser, et si^ comme Wagner l'affirme, elle ne fut pas réellement comprise (1), du moins Texécution fut très bonne, et la reine demanda qu'elle fût répétée au septième concert où elle assista. Le Times, qui continuait sa guerre acharnée contre Wagner, ne manqua pas de rappeler le crime de haute trahison pour lequel l'artiste révolutionnaire était encore banni de sa patrie. Gela n'empêcha pas la reine de donner elle-même le signal des applaudissements, puis de témoigner au maître, pendant l'entr'acte, une bienveillance telle qu'il déclara « qu'elle et le prince Albert, étaient les premières personnes qui eussent pris ouvertement son parti en Angleterre ». Enfin, quand Wagner dirigea pour la dernière fois, il fut l'objet d'une véritable ovation à laquelle s'associèrent les musiciens de l'orchestre qui, jusque-là, s'étaient montrés très froids.
0) B, an Uhlig, Fischer, etc., p. 330.
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Parmi les choses heureuses dont Wagner se félicita à la fin de son séjour à Londres, il faut mentionner aussi l'alliance qu'il crut avoir conclue avec Berlioz, alors directeur de la Nouvelle Société Philharmonique. Ce fut chez M. Sain ton, artiste toulousain, qu'il se rencontra avec le maître français, et, grâce aux progrès qu'il avait faits dans notre langue, il put, dit-il, « échanger avec lui ses idées sur Tart, la philosophie, etc., en une longue, mais délicieuse conversation qui ne dura pas moins de cinq heures. » Avant son départ, Berlioz vint le voir et passa encore quelques heures avec lui, puis les deux maîtres se séparèrent en s'embrassant cordialement. « J'ai gagné une intime et profonde amitié pour Berlioz, écrivait Wagner à Liszt (i); de son côté, Berlioz manifestait des sentiments analogues (2). Un rapprochement s'était donc opéré entre les deux artistes. Mais, s'étaient-ils aussi complètement entendus que Wagner semblait l'imaginer? Dans la lettre même où il exprimait sa sympathie pour Wagner, Berlioz ajoutait qu'il ne* connaissait pas les dernières œuvres du maître allemand ; et celui-ci, après avoir déploré l'exécution insuffisante de la symphonie de Roméo et Juliette, sous la direction même de Tauteur, faisait de cet ouvrage une critique sévère (3). En vérité, aucune entente n'était
(1) B. Wagner Liszt. T. II, p. 86.
(3) La critique de la symphonie de Roméo et Juliette fut écrite Tannée suivante. Elle se trouve dans Tarticle sur les Poèmes Symphoniques de Liszt. G. S. T, V, p. 250-231.
possible entre ces deux hommes. Wagner ne pouvait pas agréer une musique comme celle de Berlioz, quiy tout en s'appuyant sur la poésie, l'asservit à ses caprices. De son côté, Berlioz qui n'admettait pas que la musique pût se passer, même lorsqu'elle est unie à la parole, des formes qui lui donnent une vie indépendante, ne pouvait voir dans les compositions de Wagner, que le chaos. Mais, est-ce à dire pour cela, que Tentrevue des deux maîtres ait été sans effet? Je ne le pense pas. C'est vers cette époque, que Berlioz conçut Tidée des Troyens, dont le sujet est emprunté à l'épopée latine, tout comme V Anneau du Nibelung à l'épopée germanique, et qui est le premier opéra dont le poème fut rédigé par lui-même, avec la prétention de faire œuvre vraiment poétique. Il est bien possible que ce soit là le fruit des impressions produites sur lui par les idées de Wagner. De son côté, à la suite de cette rencontre, le maître allemand fit des partitions de Berlioz une étude approfondie qui fut, assure-t-il,d'un grand profit pour lui, « autant pour ce qu'il convient de faire que pour ce qu'il faut éviter (l)r »
Cependant, Wagner, si mécontent un moment de la grande scène de Wotan, qu'il avait été sur le point de la déchirer (2), était revenu à une appréciation plus favorable. En la relisant posément, il
(1) Oto^t Dictionary afMusic. T. IV, p. 369.
(2) B. Wagner Liszt, T. II, p. 99-100.
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en avait trouvé le débit suffisamment musical pour une scène qui, étant la plus importante de l'œuvre entière, devrait, au théâtre, captiver par le seul intérêt dramatique. Mais, à son retour à Zurich, il eut un gros chagrin : le chien Peps mourut ! Ne riez pas ! Un mois après cet événement il ne pouvait penser « à la bonne béte » sans se mettre à pleurer. Vite, il partit pour Seelisberg, et ce fut là que la composition de la Wa/^rie fut enfin reprise. Wagner désirait vivement que cet ouvrage fut mené à son terme pour le mois d'octobre, afin de pouvoir le lire avec Liszt, qui devait venir à cette époque-là en Suisse.Mais, malgré cet aiguillon, le travail n'avança pas vite. Dans le courant d'août, le maître n'était encore qu'à la moitié du second acte, et il écrivait à Liszt qu'il restait souvent des journées entières devant son papier à musique sans rien trouver à y mettre, et que, décidément, l'inspiration était épuisée (l).Puis, le 12 septembre, il suppliait son ami d'attendre jusqu'à la fin de décembre pour venir à Zurich, car, disait-il, la Walkyrie ne pourrait être prête auparavant, et la seule chose qui lui donnât le courage de s'y appliquer, était la perspective de la parcourir avec lui. Il ajoutait que l'achèvement de cet ouvrage, le plus tragique qu'il eût encore conçu, lui coûterait bien de la peine (2). En effet, car ce fut, non pas à la fin de décembre, mais seulement
(i) ^. Wagner Liszt, P 9*»
(2) Ihié. p. %.
au mois de mars de Tannée suivante, qu'il put le terminer. Ainsi, tandis qu'il n'avait mis que sept mois (1) pour composer la musique du Rheingold et esquisser celle du premier acte de la Walkyrie^ il lui en fallut vingt (2) pour achever cette dernière partition.
Du reste, toutes sortes de préoccupations et de tourments vinrent se joindre au penchant qui poussait son esprit vers d'autres œuvres que V Anneau du Nibelung. A peine rentré en Suisse, on lui avait offert soixante mille francs pour aller diriger pendant six mois des concerts à New- York. Misérable comme il était et marié, c'eût été pour lui un véritable devoir, de ne pas laisser échapper une pareille aubaine. Mais il avait enduré de telles souffrances pendant son séjour à Londres, que l'idée d'assumer de nouveau une mission semblable lui inspirait une invincible répugnance. « Pour Dieu, s'écriait-il (3), « les gens qui m'offrent soixante mille francs pour « aller en Amérique, devraient bien me donner cette « somme sans me demander autre chose que ce que (( je fais, car c'est assurément ce que je puis faire « de mieux. » ËnQn, il refusa, mais non sans avoir été en proie à de longues et pénibles incertitudes. Ce qui le détermina, ce fut sans doute l'espoir que lannhceuser, dont la première représentation à Berlin allait avoir lieu, produirait de beaux bénéfices.
(1) De novembre 1853 à juillet 1854.
(2) De juillet 1854 à mars 1S56.
(3; B, Wagner Liszt. T. II, p. 101.
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Encore un déboire. Cet opéra semble pourtant avoir été monté avec plus de soin qu'on n'eût été en droit de Tespérer, après la façon pitoyable dont Wagner Tavaitabandonné àmerci. Liszt fut engagea assister à toutes les répétitions et à en conduire deux, et de son propre aveu le chef d'orchestre M. Dorn s'acquitta de sa tâche avec beaucoup de zèle. Ënfîn, la mise en scène fut à la fois brillante et soignée : sur Tordre du roi, le décor du second acte fut une restauration fidèle de la grande salle de la Wartburg. Malgré tout, le succès fut médiocre et les recettes assez minces ;de telle sorte que, à la fin de l'année^ Wagner se trouva encore une fois hors d'état de solder toutes les notes qui pleuvaient sur lui, et encore une fois il dut faire appel à la générosité de ses amis. Par là-dessus, il tomba malade, il eut un érysipèle qui le tourmenta pendant tout l'hiver, et Tobligea, Tété venu, à aller chercher la santé à Mornex, sur les bords du lac de Genève.
On conçoit que, dans de telles circonstances, Wagnef ait eu du mal à terminer la Walkyrie, Mais combien plus difficile encore devait être pour lui, dans l'état de nervosité inquiète où il était et avec le désir d'une musique ardente et libre qui le possédait, de commencer une œuvre calme et équilibrée comme Siegfried l Précisément à ce moment-là, il reçut les premiers poèmes syrnphoniques de Liszt. Si ces ouvrages qui ne contiennent rien autre chose que l'essence musicale du sujet donné, purent vaincre l'éloigtiement qu'il ressentit toujours pour la sym-
phonie à programme^ à plus forte raison durent-ils redoubler son désir d'aborder Tristan où, sans renoncer aux avantages de la poésie et de la représentation scénique, il devait lui aussi s'élever jusqu'aux sphères de la pure musique. La nature même des poèmes de Liszt, qui tous peignent les mélancolies delavie,devaitalimenterson inclination à chanter les douloureuses ardeurs de Tamant d'[solde plutôt que les joies banales d'un Siegfried ; et si le triomphe tout matériel dont le maître hongrois a fait, dans Mazeppa, le couronnement des souffrances du génie, était offensant pour le sentiment de Wagner (1), c'était encore, par réaction, un stimulant à se plonger dans les ondes harmoniques irisées, où Tristan et Isolde aspireront à se. perdre et sur lesquelles Parsifal planera après les avoir apaisées. De fait, pendant tout son séjour à Mornex, il eut du mal à lutter contre la tentation de délaisser la musique de Siegfried pour écrire le poème de TVwfan puis celui des Vainqueurs, dont il avait tracé une brève esquisse le 16 mai précédent. Un peu plus tard, il disait encore à quelques amis que Tristan Pobsédait à tel point qu'il ne pouvait se mettre à la composition de V Anneau du Nibelung. Bref, pour trancher le conflit qui existait en lui entre l'œuvre aux trois quarts faite qu'il lui coûtait d'abandonner et le poème nouveau qui le fascinait
(1) B. Wagner Liszt. T. II, p. 131. Liszt s'était inspiré du poème de Victor Hugo.
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de plus en plus, il finit par se poser des conditions. A Mornexil avait joui d'une installation charmante dans une petite maison isolée au milieu d'un jardin, avec vue magnifique sur le lac et les montagnes. Eh bien, pour pouvoir achever VAnneau, il fallait qu'il pût s'établir dans une résidence analogue. Et comme il estimait que cela lui coûterait seize mille francs, il écrivit à l'éditeur Hœrtel en lui proposant VAnneau du Nibelung pour ce prix-là. Si cette offre était acceptée, il s'engagerait à livrer Siegfried en 1857 et la Gœtterdœmmèrung en 1858. Autrement, son grand œuvre resterait imparfait.
Pendant les négociations avec Hœrtel, qui devaient durer assez longtemps, Liszt arriva avec la princesse de Wittgenstein.On sait que le but principal de cette visite était une interprétation approximative de la WalkyriCy qui eut lieu, en effet, le 22 octobre , quarante cinquième anniversaire du maître Hongrois. C'était lui, le merveilleux pianiste qui était l'orchestre, Wagner chantait toutes les parties d'homme, et M"* Hund, jeune et jolie personne douée d'une belle voix, tenait les rôles de femme. Naturellement, toute la partition ne produi-^ sit pas une impression semblable. Notamment la grande scène entre Wotan et Brunhild, à la fin du dernier acte, parut à Liszt un peu fatigante, un peu longue. Mais un jugement prononcé après une exécution si incomplète, ne pouvait être définitif et, dans l'ensemble, le drame de Wagner fut trouvé sublime. — « Les efforts de Richard Wagner pour
« reformer le drame musical en le constituant selon « une forme nouvelle, ont entièrement réussi. Ses « idées sur V Œuvre d'Art deV Avenir si outrageuse- « ment traitées, n'étaient nullement une rêverie « chimérique, elles sont devenues un fait et révott lutionneront le monde musical. » Ces lignes que Liszt fit paraître alors dans le Signale fur die Musikalische Welt sont vraiment prophétiques. On peut donc imaginer si, pendant son séjour à Zurich, cet artiste enthousiaste qui avait au plus haut point le don de réchauffer les cœurs, mit tout en mouvement pour rendre confiance à son ami, et lui donner le courage de poursuivre son œuvre. Il y parvint en partie. Après avoir été à Saint-Gall diriger la symphonie Héroïque, après y avoir entendu Orphée et les Préludes conduits par Liszt lui-même, puis écrit son article sur les Poèmes Symphoniques (1), Wagner se mit finalement à composer la musique de Siegfried.
Mais combien le peu d'entrain qu'il apporta à ce travail fut de courte durée. Dès le 16 décembre, il se plaignait à Liszt qu'il n'y eût pas « assez de musique dans son tête-à-tête avec Siegfried». En effet, le besoin d'entendre réellement ses œuvres, exécutées à la scène, était devenu si grand qu'y donner satisfaction lui semblait « indispensable (2) pour se ranimer et se fortifier ». Déplus, la passion dont il
(2) B. an Uhlig, elc, p. 350.
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souffrait depuis deux ans pour une dame de Zurich s'était accrue à tel point que, dans Tétat de fièvre où il s'était mis, pour qu'il eût « assez de musique », il lui fallait bien autre chose que les chants idylliques ou héroïques de Siegfried! Néanmoins, il put achever le premier acte ; après quoi il s'arrêta, décidé à entreprendre la composition de Irlstan si Haertel, dont il attendait toujours la réponse, n'acceptait pas définitivement ses propositions. — Ce fut justement pendant cette nouvelle interruption qu'il découvrit le motif intérieur qui devait être la base génératrice de Parsifal et faire de cet ouvrage, la conclusion de la vaste épopée dont V Anneau du Nibelung et Tristan étaient les deux premières parties. — Le 10 avril, jour du vendredi-saint, par un concours fortuit de circonstances, Wagner crut entendre (1) « ce soupir de la plus profonde pitié, qui^ jadis, retentit de la croix sur leGolgotha, et qui, aujourd'hui, s'échappe de notre propre poitrine ». Alors, il se rappela la vieille légende du vendredi-saint, suivant laquelle, le jour où Dieu donna sa vie pour l'homme, celui-ci, ayant la même pitié pour les animaux et les plantes, ne leur fait pas de mal, mais, au contraire, arrose des larmes de son repentir les prés qui se couvrent de fleurs. De suite, il traça l'esquisse d'un drame dont Parsifal était le héros, et dont cette idée, la pitié était le
(1) H. s. Chamberlain. Hîoies sur ParsifaL Revue Wagnériennet an 11, n» VII.
centre. Esquisse qui est le vrai noyau du drame que nous possédons aujourd'hui et qui contenait non seulement des scènes importantes mais aussi des fragments de motifs musicaux. — Il en pouvait bien être ainsi, car il y avait là précisément ce qui avait manqué jusqu'alors. La pitié, forme active du renoncement (tout comme Tenvie est celle de l'égoïsme), c'était bien, en effet, le germe vivant de ce drame intérieur de Wotan qu'il cherchait à réaliser depuis quelques années, mais quinepouvaitprendre forme aussi longtemps que — comme c'était le cas dans les Vainqueurs — l'idée du renoncement purement négatif en serait la base. En même temps, par là^ Parsifal devenait véritablement la suite de Tristan^ car la pitié c'est aussi la fleur suprême de Tamour, c'est l'amour qui, donnant sans rien demander en échange, est Tantithèse absolue de l'égoïsme, de Venvie, Bien plus, Parsifal devenait le complet épanouissement du dernier acte de Tristan tel que le maître l'avait d'abord entrevu. Car ceci est bien évident, n'est-ce pas : Amfortas souffrant de l'inguérissable blessure, qui n'est autre chose que l'aiguillon d'une passion insatiable, c'est Tristan tel que nous le voyons à Karéol, torturé par les tourments du désir sans cesse renaissant. Seulement, la leçon de philosophie que le héros du renoncement eût dû se contenter de donner dans le troisième acte de Tristan^ est remplacée ici par une acrton effective et sublime : la rédemption par la pitié. Ainsi se trouvait établi le dernier chaînon de l'œuvre, qui,
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réellement cette fois, devait être l'expression complète de tout ce que Wagner pensait, sentait et voulait. D'abord, (dans V Anneau du Nibelung), la tragédie de l'égoïsme, la peinture de toutes les souffrances et de toutes les cruautés qu'il a apportées dans le monde ; puis, (dans Tristan) la tragédie de l'amour, ses fièvres, ses rêves infinis, les tourments que cause encore l'égoïsme qui s'y cache ; et finale^ ment, (dans Parsifal) la suprême épuration de l'amour, la divine comédie de la rédemption par la pitié. Comme vous voyez jamais œuvre plus vaste, et plus variée dans la forme, n*a été plus une quant au fond.Ët Ton est confondu quand on embrasse le long et majestueux développement qu'y a trouvé une seule pensée.
Au moment où cet événement capital s'accomplissait en lui^ Wagner eut une bonne fortune inespérée. La maison isolée qu'il désirait depuis si longtemps fut mise à sa disposition par un riche amateur^ et dans les conditions les plus favorables. — Sa table de travail fut installée près d'une grande fenêtre d'où l'on découvrait le lac de Zurich et les sommets des Alpes. Le silence et la tranquillité régnaient autour de lui, car son pavillon était entouré par un grand jardin. ËnOn, dans la même enceinte était la résidence de son bienfaiteur, où, quand il le voulait, il pouvait trouver la compagnie la plus agréable. « Là, dit Madame Wille(l), richesse, goût, élégance,
(1) Deutsche RundKChtiu. Mars 1887, p. 390.
« embellissaient la vie. Plein d'admiration pour « l'homme extraordinaire que le destin avait amené <( près de lui, le maître de céans était en position « de pouvoir se procurer et offrir à ses amis ce qu'il « voulait. Sa femme qui était jeune et belle, étant « portée vers Tidéal, avait une véritable vénération « pour Vhôte de génie ». Bref, c'était la réalisation d'un rêve, du rêve même, qui lui avait paru la condition de l'achèvement desNibelungen, Il ne pouvait se dispenser de reprendre la composition de Siegfried.
Du reste, il y fut porté naturellement. La dernière scène de Tristan étant devenue Parsifal, il ne savait plus comment finir le premier de ces deux ouvrages (1) et cela devait diminuer momentanément la tentation d'écrire tout de suite ce nouveau poème. Puis, s'étantmis à étudier avec le pianiste Kirschner et une chanteuse du théâtre de Zurich la grande scène du dernier acte de la Walkyrie, sur laquelle Liszt avaiteu des doutes, il s'était convaincu que l'effet « en serait inmanquablepour peu que l'exécution fût fine et délicate ». Enfin, ayant relu après cela le premier acte de Siegfried, l'impression qu'il en reçut dépassa à tel point son attente qu'il fut luimême surpris « d'avoir été capable d'écrire une musique pareille (2). » Vous le voyez, c'est donc dans les meilleures dispositions qu'il aborda le second
(i) R. Pohl. Musik. Woch, 1883. p. 337. (2) B. Wagner Liszt. T. II, p. 163.
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acte de Siegfried, Mais, cette fois, c'est le sujet même du drame qui devait le reporter à Tristan et rendre irrésistible le besoin de s'y vouer entièrement. « La « grande parenté de tous les vrais mythes, telle que « me l'avaient révélée mes études (1), m'avait, dit- « il, rendu clairvoyant pour les merveilleux degrés « qu'on y distingue une fois qu'on Ta reconnue. Cette « variation d'un thème unique, je la trouvai avec « une évidence qui me ravit, dès que j'eus comparé « Tristan et /solde à Siegfried et Brunhild, La com- « plète analogie existant entre ces deux légendes « consiste en ceci : Tristan comme Siegfried victime « d'une illusion qui le rend inconscient de son acte, « va chercher, pour la faire épouser 4 un autre, la a femme que lui destinait la loi de la nature, et trouve « la mort dans la méprise qui résulte de cet acte. La « différence, c'est que dans Tristan on voit apparaî- « tre en traits plus amples et plus marqués, l'idée, « évidemment contenue elle aussi dans V Anneau du « Nihelung, celle de la mort par détresse d^amour, « idée qui trouve son expression suprême dans Brunce hildf seule consciente de la situation. Cette idée « qui dans la tétralogie, ne pouvait se manifester « qu'avec un caractère de violence, épanouit ses « trésors dans Tristan avec une diversité infinie » . Bref, Siegfried^ c'était comme Tristan la tragédie de l'amour, mais sans les développements intérieurs,
(l) G. S. T. VI, p. 378-379. Traduit en français par M. Camille .Benoit. Hichard Wagner. Musiciens^ Poètes et Philosophes^ chez Charpentier.
qui sont précisémeat ce qu'un tel sujet présente de plus profond, de plus poétique et de plus musical. De toute nécessité, il fallait que Wagner composât Tristan avant la tragédie de Siegfried, A vrai dire, cette tragédie ne commence que dans la Gœtterdœmmerung , Le maître, qui n'avait pas encore achevé le second acte de Siegfried^ eut donc pu terminer au moins cette pièce. Mais deux faits extérieurs vinrent précipiter sa décision. D'abord la réponse de Hœrtel si longtemps attendue, arriva enOn : c'était un refus, mais accompagné de la perspective qu'un drame de proportion ordinaire pourrait être accepté. Ce fut là un motif déterminant pour Wagner. Non seulement parce que, comme toujours, il avait besoin d'argent, mais surtout parce que la réponse de l'éditeur dut finir de le convaincre qu'une œuvre anormale comme la tétralogie n'avait aucune chance d'être jamais représentée. Enfin, vers le même moment, un monsieur se rendit chez Wagner de la partde l'empereur du Brésil (i), et lui demanda un opéra pouvant être interprété à Rio-de- Janeiro par une troupe italienne. Cette proposition le fascina. La pensée d être affranchi du souci d'avoir à se modeler sur l'Allemagne, dont il connaissait si bien les tristes défectuosités artistiques^ lui apparut comme la délivrance d'un véritable cauchemar (2). L'idée de
(1) Etait-ce vraiment un envoyé de Don Pedro ? La question semble être restée douteuse.
(2) H. S. Chamberlain. Notes sur Tristan. Rev, Wag» 3« an., n-X-Xl, p. 230-231.
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pouvoir composer une pièce de passion comme Tristan pour des chanteurs Italiens et pour un public de Brésiliens l'enthousiasma. — Le 28 juin 1857, il écrivit àLiszt (1): <( J'ai conduit mon Siegfried dans <( la belle solitude de la forêt, et là, sous les tilleuls, « j'ai pris congé de lui, non sans verser des larmes « sorties du cœur. Il est là mieux que partout ail- « leurs.... Reprendrai-je jamais la composition des « Nibelungen ? Là-dessus, je ne saurais rien prévoir. « Cela dépendra de dispositions d'esprit, indépen- « dantes de ma volonté. » Dans la même lettre, il faisait savoir à Liszt qu'il allait commencer Tj^istan. Et en effet il s'y plongea immédiatement, car, un mois après, il envoyait à son ami le poème complètement achevé.
{\)B. Wagner Liszt. T. Il, p. 173, 175.