III. ~ L'ANNEAU DU NIBELUNG {La détresse des Dieux
L'Anneau du Nibelung, d'après Wagner luimême, fut <r le poème de sa vie, Texpression de tout ce qu'il est et de tout ce qu'il sent». Pendant trente années environ, il travailla à Fœuvre maîtresse. L Anneau devait non seulement lui suggérer ridée du théâtre modèle de Bayreuth, mais lui fournir, par les recherches qu'il entreprit dans les vieilles légendes, le sujet des autres œuvres (jui vinrent se rattacher plus ou moins directement au grand ouvrage \
I. C'est-à-dire, Tristan^ ParsifcU et deux drames restas à l'état d^ébaucbe. Pour Wagner Tristan réalise la théorie de l'amour esquissé dans l'Anneau ; dans Parsifal, le trésor des Nibelnngen deyient un trésor de yie spirituelle, le saint Graal. Wagner, à un moment donné, songea à exprimer les phases de cette transformation par un projet de drame sur Frédéric Barberousse, et développa cette idée dans une brochure (1848), où par assimilation des Nibelnngen avec les Wibelungen (Gibelins), la légende se prolonge curieusement et poétiquement dans l'histoire. Le drame montrait le grand empereur, héritier de la dernière dynastie ethnique primitive, se rendant en Orient après avoir vaincu l'Europe, allant à la conquête d'une relique miraculeuse, le Graal, conservé par ua prêtre-roi, expression idéale du trésor. Wagner renonça à ce projet en raison de son caractère hietorique,en contradiction avec ses théories. L^autre projet — également abandonné — était Wieland le Forgeron^ tiré
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Si la mise au point définitive fut longue et difficultueuse, la composition de Tœuvre — dans ses grandes lignes — fut, en une certaine mesure, rapidement menée. En 1848, en même temps que le poème de la Mort de Siegfried, forme première de l'œuvre, Wagner traçait Tesquisse d'un drame beaucoup plus étendu, susceptible d'être divisé en plusieurs parties ou journées, et à quelques détails près, ce plan est celui de la Tétralogie qui remplacera le drame unique, bientôt abandonné. Il suffit de parcourir les textes, les documents de provenances très diverses que consulta Wagner pour saisir l'importance du travail accompli, lea difficultés rencontrées quand il fallutdégager d'un ensemble confus, disparate, la matière de quatre drames reliés entre eux, y maintenir une certaine unité, encore que la dernière a journée » indique une époque et une civilisation postérieures à ce qui précède.
Les aventures merveilleuses du jeune Siegfried, tueur du dragon, du héros qui ne connut jamais
d'une légende Scandinave, où nombre de personnages du Nibelung figurent, les Walkyries, Regin (Mime), Siegfried, etc.. Si Tamour lit du forgeron Quentin Mctzys un peintre, il fait de Wieland le forgeron un... aviateur. Après mille aventures, le pauvre Wieland, devenu infirme, les jambes mutilées par ses ennemis, transforme les épées qu'il vient de forger en ailes et, mettant le feu à son atelier, va rejoindre dans les airs la Walkyrie — la fille ailée, la femme cygne ^ dont il est épris. Ce sujet, le plus fantastique que Wagner ait jamais conçu, eût pu fournir une très belle musique, les fragments que Wagner en composa furent utilisés dans \ Anneau (Siegfried forgeant Tépée).
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la peur, furent pendant tout le moyen âge un thème favori en Allemagne et dans les pays du Nord. En Allemagne, les récits — plus ou moins improvisés des jongleurs et transmis tout d'abord oralement, — furent recueillis au xiii* siècle et formèrent le Nibelungnot ou Nibelunglied. Plusieurs siècles auparavant, le même sujet figurait déjà dans les lieder Scandinaves, les chansons norroises, était populaire dans tout le Nord de TEurope jusque dans les îles Féroé et en Islande. D'après une certaine théorie, ces chants qui constituent les Eddas * auraient été importés de Germanie, et c'est de cette façon que les peuples du Nord auraient connu — vers le viii® siècle — les aventures du héros qui, dans le Nibelung allemand, se passent sur les bords du Rhin, chez les Francs et les Burgondes, au temps d'Attila. Il est beaucoup plus vraisemblable d'admettre, il est même évident, que Siegfried est un mythe fort ancien, ayant peutêtre des origines orientales, et que la légende franco-germanique n'en est que l'application « modernisée » et située à une autre époque. Ce caractère mythique, d'ailleurs, est très apparent dans les Eddas et les Sagas des pays Scandinaves où le paganisme avec ses traditions et son organisation sociale persista longtemps, alors que la
I. Edda de Soemund, Edda de Snorr ; un grand nombre de Sagas, parmi lesqueUes la Yôlsunga-Saga dont Wagner s'est inspiré plus particulièrement.
Vv^
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version allemande du xiii® siècle subit Tinfluence ^ t; ^ des idées chrétiennes, de la chevalerie qui va trans*
former la littérature, et donner lieu à la poésie courtoise ^
Les Uiè mes poétiques de l'Anneau.
Quelles que soient les origines et quelque nombreux que soient les récits, versifiés ou en prose, relatant les hauts faits de F « Achille du Nord », TafTabulation repose sur un certain nombre de motifs ou de thèmes poétiques, qui sont les ressorts principaux de l'invention et auxquels correspondront, dans la partition de Wagner, des thèmes musicaux.
Telle est la fiction du Trésor, base première de la légende, trésor amassé par les Nains ou Nibelungen, qui appartiennent à une race inférieure, habitant les grottes, les cavernes, fouillant le sable des rivières *, creusant le sol pour en extraire Tor, les pierreries, les métaux précieux — au demeurant habiles forgerons et fort experts dans les
I. La quereUe des deux reines rivales KriemKild (Gudreen] et BruB&liilde, qui aboutit à la mort du héros, a lieu devaut la catkédrale de Worms, au moment où elles se rendent à la messe. Dans la dernière partie des Nibelungen, AttUa, sous le nomd*Et«el, époux de Kriembildj e»t resté p^Ien^ mais il a à aa cour on grand nombre de chevaliers chrétiens. Si pour l'Eglise, c'est un conquérant barbare, le fouet de Dieu, pour les jongleurs et Thistoire légendaire, Attila et t om priftoe «âgaamme» géaéreiu, bienfaiaant, riraat au milieu do lusf k pl««fl«aaptiie«K.
a. Or du Rhin (i'® scène).
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pratiques de la magie, dans Tart de se transformer à volonté \ Mais ce trésor qui est inépuisable, qui s'augmente sans cesse et qui a pour expression typique un simple anneau d'or pur, porte malheur à ceux qui s en emparent. Sur cet anneau un sort a été jeté — et T Anneau a été maudit^.
Voici maintenant la contre-partie du thème précédent : le thème de la Force matérielle. Ce thème appartient aux dieux qui détiennent par ce moyen la suprême puissance, la gloire, et par suite au héros qu'ils font naître pai*mi les humains, qui est leur représentant sur la terre, le délégué du plus puissant des dieux, d'Odin lui-même. Doué d'une vigueur extraordinaire, inaccessible à la peur, le héros a le privilège d'une invulnérabilité à peu près complète ; il la doit à sa bravoure, à ses exploits, elle lui est acquise par le sang, par la chair d'un monstre ou par quelque attouchement magique'. Protégé par les dieux, issu de ces dieux mêmes, le héros porte des armes merveilleuses, il a Tépée dont la trempe est d'une nature particulière, inconnue aux hommes, et que, seule, la