‹ Richard WagnerChapitre 21 sur 30 · LA DERNIÈRE ŒUVRE DU CYCLE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE ŒUVRE DU CYCLE

PARSIFAL {La quête du GraaL)

a Les Français, disait Wagner, aiment le rêve en action, les Allemands l'action qui rêve » ; Parsifal est un songe magnifique, fait à Tétat de veille. Il se résume pour Wagner dans une vieille légende, leGraal,dont il prit connaissance par une adaptation allemande.

Jadis, au viii* siècle, c'est sous cette forme de songe que la partie initiale de la légende fut présentée en latin par un prêtre breton qui garda Tanonyme ; ce prêtre, un Jeudi saint, s'étant endormi après l'office des Ténèbres, vit apparaître notre Sire Jésus qui lui parla, lui tendit un petit livre « écrit de sa main, la plus grande merveille que l'homme puisse recevoir ». Le livre, dont la possession définitive ne fut acquise qu'après bien des péripéties, contenait Thistoire fabuleuse de Joseph d'Arimathie, qu'une tradition gallo-bre-

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tonne considérait comme le premier évêque de nie de Bretagne et qui y avait apporté une précieuse relique, un vase contenant quelques gouttes du sang du Christ, recueilli à sa Passion. Chez ce peuple superstitieux, peuple de poètes et de chanteurs doués d'une vive imagination, le culte des reliques était fort développé, comme la croyance sincère à la vertu miraculeuse des choses sacrées, particulièrement de tout ce qui avait touché le corps du Rédempteur, ou des objets qui lui avaient appartenu ou servi. Le vaisseau dépositaire du sang divin était la coupe même de la Cène ^ ; il n'en perpétuait pas seulement le souvenir, il continuait la Gène et la commémorait effectivement dans des repas pris en commun. Le Graal était un élément de vie spirituelle et matérielle, le seul réconfort qu'avait eu Joseph pendant les quarante années passées en prison. Ceux qui s'en approchaient se sentaient pénétrés « d'une ineffable douceur et recevaient une nourriture délicieuse », pourvu qu'ils fussent dignes d'y participer, c'est-à-dire exempts du péché de luxure. Jésus-Christ avait luimême réglé l'ordonnance de ces repas qui se faisaient à l'heure de tierce : la table disposée comme

I. Suivant une autre version le vase avait servi au lavement des pieds et àPilate...

Rappelons qu'il y a bien d'autres légendes relatives au Sang du Christ : le Sacro Catino de Gênes, le Précieux Sang de Fécamp recueilli dans le tronc d'un olivier ; des reliques analogues sont conservées à Valence en Espagne, à Brives-la-Gaillarde et au monastère de rile-Barbe, près de Lyon.

chez Simon* le jour de la Cène, le poisson posé devant le vase couvert d'un voile au milieu de la table, un siège resté vide, rappelant celui du traître Judas; alors, le baiser de paix échangé, le Graal était découvert, qui répandait une lumière intense, des parfums exquis ; et c'était pour les assistants, vers lesquels on inclinait le vase tour à tour, une nouvelle provision de force et de jeunesse. Jésus enfin avait lui-même confié la relique à Joseph et désigné les successeurs éventuels à sa garde.

Historiquement Rome, au nom de l'unité de l'Eglise, refusa de reconnaître le soi-disant apostolat et la consécration comme évèque de Joseph, et sut contenir les prétentions schismatiques des clercs de Bretagne à gouverner eux-mêmes leurs églises. Quant au Graal, si son existence et sa e queste » aux premiers siècles chétiens ne sont pas vraisemblablement imaginaires, le culte dont il était le prétexte, étant quelque peu entaché de magie, fut pour cette raison sans doute tenu secret ou oublié. Il ne reparut qu'au xii® siècle* dans le grand mouvement littéraire, presque romantique, qui rassembla, en les remaniant, les traditions relatives à Artus, aux preux de la Table

I . Inutile de signaler les erreurs commises dans la légende par rapport aux Evangiles.

a. A l'époque — coïncidence singulière — des démêlés du Saint- Siège avec le roi d'Angleterre, Henri II voulant soustraire son église à l'autorité papale.

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Ronde, dont plusieurs d'entre eux figurent dans la légende. Le Graal devient ainsi le sujet de romans d'aventures, avec la mise eu scène habituelle, des digressions interminables qui lasseraient aujourd'hui l'auditeur ou le lecteur le plus patient. Le thème subsiste en ses éléments : le vase, dont les vertus sont merveilleuses, dont l'origine est diverse, la forme indéterminée — ce sera pour les conteurs du xii' siècle un vase d'or ou d'émeraude, orné de pierreries* — et la lance qui toujours saigne, qui sera celle du Centurion Longin ; viennent quelques figures typiques obligées, le Pécheur, le roi Pécheur*, la messagère du Graal, une créature hideuse, des sorcières, des magiciens, etc... Une foule d'aventures plus ou moins étrangères au sujet occupe souvent une place prédominante et à cet égard la légende de Perceval est un exemple typique de la manière dont au xii^ siècle on concevait un poème, comment le conteur prolongeait ainsi son récit, recherchant jusque dans un passé lointain, plus ou moins transformé, tout ce qui pouvait intéresser ou émouvoir les auditeurs. A la légende pieuse du

1 . Les conteurs médiévaux aiment à entourer leurs descriptions de tout le luxe possible, palais magniGque, costumes somptueux : c'est le luxe oriental transporté par Attila en Europe.

2. Le château où est conservé le Graal est situé près d*un lac ; les chevaliers viennent y pécher, d'où le personnage du Pécheur, le terme du Roi Pêcheur attribué à TArafortas de la version allemande ou provençale, et qui ne veut pas désigner celui qui commet un péché. Certains commentateurs ont fait cette confusion.

Graal se rattachent en effet de très anciennes traditions populaires, vraisemblablement païennes, des chants bardiques, des contes gallois ou bretons : c'est le bassin magique et la lance de Bran le Béni, figurant dans plusieurs ballades, formant le sujet du conte 'Pérédur, du Mabinogion anglais. Le bassin et la lance y sont les pièces à conviction d'un crime resté impuni*, dont la réparation ne peut être obtenue que si certaines questions sont posées, condition qui sera reproduite dans les versions chrétiennes. La transformation des personnages, des noms des lieux n^est pas moins remarquable. Bran le Béni devient Bron apparenté à Joseph d'Arimathie, le Pérédur anglais est le Perceval* de Chrétien de Troyes. A cette époque des croisades, où le Graal était tout à fait d'actualité, la légende se répandit très rapidement* Chaque grande école littéraire se l'approprie ; tel pays lui donne accès dans sa propre histoire, l'apparente à celle de ses héros les plus fameux. Les Norvégiens traduisent le conte celtique, les Méridionaux et les Provençaux modifient plus ou moins le côté extérieur de la légende, ils font intervenir les Maures et les Arabes. Le Graal est transporté

I. Le bassin porte en effet une tète ensanglantée ; il a d'ailleurs un pouvoir magique, il donne la science, la richesse, et procure comme le Graal à ceux qui le détiennent une nourriture substantielle.

a. D'après certains étymologistes, Pérédur et Perceval auraient dans les langues celtiques la même signification : chevalier ou compagnon du bassin.

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dcins le» Pyrénées, en Espagne, conservé au château de Montsalvat, accessible aux seuls initiés. Des chevaliers, des templistes ' sont préposés* à sa garde et soumis à une sorte de gouvernement théocratique. Les rois du Graal ont une ligfnée asiatique : c'oBFt Titurel, le fondateur de Tordre et le constructeur de la grandiose basilique, c est son fils Primutelle ^ puis AmfortaS) le roi coupable opii n^a pu résister aux charmes d' « Orgueilleuse y» et a reçu dans un combat une blessure inguérissable. Quant à Perceval, il descend des rois d'Anjou par son père Gamuret qui après avoir épousé une princesse maure, prend pour femme la sœur d'Amfortas, en sorte que le Roi Pécheur est l'oncle du héros. Perceval se rend à Nantes à la <;our du roi Artu&j rencontre le neveu du roi, Gauvain dont les randonnées chevaleresques tiennent d'ailleurs une place démesurée dans la plupart des récits. Telle est la version provençale que quelques critiques ont regardée à tort comme un prototype, que nous ne connaissons que d'après Wolfram d'Eschenbach>, Fadiaptateur allemand qui dit s'en être inspiré. Mais Wolfram n'est pas un simple adaptateur, il comprend la légende avec sa mentalité, son âme de minnesinger, il s'attache au côté moral qu'il développe très abondamment. Parsifal est

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