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SES MOYENS DE RÉALISATION

Si la vie de Wagner offre le spectacle d'une existence extraordinairement agitée, troublée par la succession d'événements qu'il eut à subir, ou auxquels il contribua par lui-même, l'activité de sa pensée n'est pas moins surprenante. Elle ne se dément jamais, elle déconcerte par la diversité des sujets auxquels elle s'applique. La politique, la philosophie, les questions sociales, l'histoire et la légende, l'esthétique générale ou musicale, occupèrent Wagner successivement ou à la fois, alors que le poète et le musicien poursuivaient chacun leur tâche, l'un écrivant de longs poèmes, ébauchant des esquisses de drame souvent abandonnées, l'autre, composant, se livrant à l'immense labeur que représentent les grandes partitions d'orchestre.

L'œuvre de Wagner publiciste ou critique com-

prend une dizaine de volumes, constituant un bagage qui égale ou dépasse celui de beaucoup d'auteurs. La nature d'esprit de Wagner, son mode de penser s'y révèlent avec ses qualités et avec ses défauts, une tendance vers la généralisation excessive qui Tillusionne sur les résultats et les conclusions, Temploi presque constant de la métaphore, de la synthèse, procédé comparable à la superposition de thèmes diflérents dans unemusiquepolyphonique, unegrande spontanéité d'écriture, enfin un flux immodéré de mots, de phrases répondant bien à son tempérament d'orateur, mais qui aboutit souvent à la rhétorique et au verbiage.

Les études d'esthétique musicale, publiées à diverses époques, furent pour Wagner un moyen de répandre ses idées par la voie du livre, de la brochure ou de l'article, à défaut du théâtre. En énonçant, sous la forme de principes impérieux, nécessaires, les conditions auxquelles doit satisfaire le drame musical, il démontrait que sa musique seule les remplissait et que, par suite, celle des autres ne valait rien. Ainsi exposée, la doctrine delà musique de l'avenir laissa le public indifférent ou le rendit hostile, malgré la propagande active, mais souvent maladroite, des amis et des partisans ; elle risquait d'être confinée dans le champ étroit des polémiques, des pamphlets, des attaques personnelles. Les adversaires eussent

pu y trouver des armes pour se défendre, ils se contentèrent d'organiser une obstruction aussi complète que possible. L'offensive prise par Wagner ne faisait que susciter des représailles, et ne profitait ni aux idées ni aux œuvres.

M. Chamberlain, dans le Drame svagnérien, a résumé avec quelque concision les éléments de ce système qui est développé notamment — et avec quelle prolixité, — dans VArt et la Révolution^ l'Art et le Climat^ VŒiwre d'art de r avenir, et surtout dans Opéra et Drame^ gros volume inspiré par l'article Opéra, paru à l'époque dans la Grande Encyclopédie de Brockhaus. La lecture de ces divers écrits est pénible, difficile ; le style se perd — avec l'idée — dans l'abondance des métaphores poétiques qui chevauchent les unes &ur les autres ; l'argumentation historique est absente ou nulle, tant l'histoire a été étrangement accommodée, défigurée, sinon oubliée Il est vrai,

comme le remarque avec indulgence M. Dauriac ', que c les grands esprits qui ont à semer des idées et qui se servent de l'histoire pour les répandre, corr^^n/ cette histoire malgré eux »... Quoi qu'il en soit, il faut une certaine patience pour dégager de cette lecture ce qui est vraiment essentiel ou intéressant : des aperçus justes, profonds, des

I. Le musicien poète : Richard WcLgner (Paris, Fischbacher, iqo8). Rf. du même auteur Tintéressant commentaire qui précède Opéra et Drame dans la traduction française de M. Prod'homme.

remarques judicieuses OÙ apparaît lartiste, plutôt que l'avocat d'une cause personnelle. Gomme bien d'autres l'avaient fait avant lui, Wagner mène le bon combat contre l'envahissement presque fatal de l'art par la virtuosité, contre les conventions et les invraisemblances du genre de l'opéra, mais il va plus loin, il cherche les causes et le remède; l'esthétique musicale dramatique doit être rationnelle, être basée sur un dogme qui est déduit de considérations philosophiques générales. 11 y a selon Wagner, dit M. Chamberlain *, trois arts d'un ordre purement humain, la danse (c'est-à-dire le geste, la mimique) , la musique et la poésie, les autres n'étant que des artifices. Ces trois arts correspondent aux trois grandes facultés de l'homme : la vue en ce qui concerne Xhomnie extérieur^ Touïe pour \ homme intérieur^ et l'entendement, l'imagination, sorte de faculté médiatrice, intermédiaire entre les deux. Si l'on veut exprimer ce que l'homme contient de plus élevé et de plus vrai, il faut que l'homme se manifeste dans sa totalité, c'est-à-dire que le corps, le cœur et Tentendement s^embrassent, se pénètrent, alors qu'aucun d'eux, pris isolément, ne saurait fournir cette expression intégrale. Une œuvre d'art complète exigera donc toujours la réunion des trois modes uniques d'expression, c'est-à-dire la fusion de la danse, de la poésie et

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